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Devancer la foule jusqu'au lac Louise

Été canadien : Ontario et Rocheuses19 août 20206 min de lecture18 km
Devancer la foule jusqu'au lac Louise
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Mercredi 19 août

Le réveil sonne à 7 heures, et nous avons du mal à émerger. Impossible pourtant de traîner : chaque minute qui passe déverse son flot de voitures pleines de vacanciers venus admirer le lac Louise. Tapez « Canada » dans Google Images : il y a fort à parier que l’une des premières photos sera celle de ce lac, tant il est iconique. Nous prévoyons une longue randonnée de vingt kilomètres et sept heures sur les hauteurs, avec des vues imprenables sur le lac turquoise et la vallée. La boucle commence par une montée de quatre kilomètres jusqu’au salon de thé du lac Agnes, à 2 100 mètres d’altitude. Notre enceinte et notre bombe anti-ours ne serviront à rien aujourd’hui : il n’est que 8 heures, mais les touristes sont déjà nombreux. La plupart sont très mal chaussés, visiblement peu habitués à marcher, et nous en dépassons beaucoup, essoufflés par les quatre cents mètres de dénivelé.

Au bout d’une heure de montée, nous découvrons ce petit lac d’altitude et son salon de thé rustique, déjà envahi à 9 heures du matin ! Une file d’attente s’étire, la foule s’entasse autour du petit chalet. Qu’est-ce qui rend l’endroit si populaire que même des touristes qui ne marchent jamais y montent ? Construit en 1901 par le Canadien Pacifique pour servir de refuge aux randonneurs, il propose aujourd’hui plus d’une centaine de thés du monde entier, préparés avec l’eau du lac Agnes, bouillie au préalable pour éliminer les bactéries. Le personnel, surtout des étudiants en vacances d’été, vit sur place, et toutes les provisions montent à pied ou à cheval. On dit aussi grand bien de ses pâtisseries.

Le lac Agnes
Le lac Agnes.

Nous passons notre tour pour le thé et les gâteaux et poursuivons, loin de la foule, en contournant le lac Agnes pour grimper au belvédère du Big Beehive, la « grosse ruche ». La pente est raide et le cœur s’emballe, mais la montée ne dure qu’une vingtaine de minutes, et nous sommes déjà bien moins nombreux. Le point de vue embrasse les eaux turquoise du lac Louise en contrebas, d’une couleur presque irréelle, et certains en profitent évidemment pour réaliser leurs plus beaux clichés Instagram. Nous redescendons la crête de l’autre côté pour rejoindre le sentier de la plaine des Six Glaciers. La plupart des marcheurs choisissent l’un ou l’autre, le lac Agnes et son belvédère ou le sentier des glaciers, mais on peut relier les deux pour une grande boucle de vingt kilomètres.

Le chemin s’enfonce au fond de la vallée, jusqu’aux glaciers dont l’eau descend nourrir le lac Louise. Ce sont d’ailleurs les fines particules de roche qu’elle charrie, la « farine glaciaire », qui donnent au lac sa couleur turquoise. Après sept heures de marche, nous retrouvons sa rive et la suivons jusqu’au parking. Le lac n’est pas aménagé pour la baignade, et l’eau est si froide qu’une trempette tiendrait de la torture. Il n’y a d’ailleurs presque rien autour, sinon un loueur de kayaks aux tarifs dix fois supérieurs à la moyenne canadienne et un immense hôtel de luxe de la chaîne Fairmont, très laid, qui dénature complètement le site. Comment les autorités ont-elles pu laisser construire une telle verrue au bord d’une pareille merveille ?

La plaine des Six Glaciers
La plaine des Six Glaciers.
Retour au bord du lac Louise
Retour au bord du lac Louise.

De retour au village, nous allons nous laver en vitesse au bord de la rivière : pas de trempette prolongée, juste de quoi faire notre toilette. Nous passons aussi au camping du parc, complet depuis belle lurette, pour remplir notre bidon d’eau. Dîner frugal, et nous regagnons notre petite ruelle.

Jeudi 20 août

Le réveil à 7 heures d’hier était douloureux ; celui d’aujourd’hui l’est plus encore. C’est le prix à payer pour le lac Moraine : son parking n’accueille qu’une centaine de véhicules, et les premiers arrivés sont les premiers servis. À 5 heures, le réveil sonne et nous partons sans perdre une minute. Encore à moitié endormi, Stéphane roule doucement sur la route de montagne qui serpente jusqu’au lac. Il fait nuit noire, et nous apercevons même de grands cervidés en lisière de forêt. Quand nous arrivons, vers 5 h 15, les voitures sont déjà nombreuses, et nous nous garons presque au fond du parking. Nous ne sortons pas tout de suite : nous nous rendormons aussitôt, pour ne refaire surface que trois heures plus tard.

Hors Covid, ceux qui veulent éviter le réveil aux aurores peuvent prendre une navette gratuite depuis le centre du village. Nous comprenons qu’elle soit suspendue dans ces circonstances exceptionnelles, mais encore une fois, ce sont les services publics qu’on coupe en premier : une navette privée propose le même trajet pour la modique somme de vingt-cinq dollars par personne. Les considérations de santé publique s’arrêtent visiblement là où commence l’appât du gain. Le lac Moraine est moins bondé que son voisin, mais il a son lot de touristes. Nous savons qu’il suffit que le sentier s’élève pour retrouver le calme de la forêt : nous filons vers le col Sentinel, à 2 600 mètres. Au fil des randonnées, nous remarquons qu’il y a toujours des Québécois dès qu’un sentier devient physiquement exigeant. Ils nous avaient paru un peuple très actif ; cela ne fait que le confirmer. Ils sont plusieurs autour de nous au col, à savourer eux aussi la vue sur ces montagnes exceptionnelles. À la descente, nous faisons un détour par le lac Eiffel, un lac d’altitude cerné de pics, sans nous attarder, car la pluie commence à tomber. En montagne, on le sait, la météo est imprévisible et change très vite.

La vallée des Dix-Pics, depuis le col Sentinel
La vallée des Dix-Pics, depuis le col Sentinel.
Le lac Moraine
Le lac Moraine.

À 15 heures, de retour au bord du lac, nous déjeunons d’une salade de pâtes au thon préparée la veille. Puis nous retournons au camping du village pour nous laver dans les sanitaires. N’étant pas clients, nous ne sommes pas censés y entrer, mais le manque d’infrastructures pour les voyageurs au Canada nous pousse à cette petite illégalité qui nous amuse beaucoup. Rien de bien méchant, et nous repartons un quart d’heure plus tard. Nous quittons Lake Louise par la bretelle de la route 93, plus connue sous le nom de promenade des Glaciers, l’Icefields Parkway. Cette route panoramique, l’une des plus belles du monde, serpente au cœur des Rocheuses sur plus de deux cents kilomètres, à travers les parcs nationaux de Banff et de Jasper.

Le long de cette route qui mène à Jasper se succèdent des campings sans gardien où l’on s’enregistre soi-même, au jour le jour, mais les deux premiers sont complets ou fermés pour cause de Covid. Après quatre-vingts kilomètres, nous arrivons à Saskatchewan River Crossing, une aire où se croisent deux routes et où passe la rivière Saskatchewan Nord. Fatigués de chercher, nous décidons de dormir sur une place du parking du motel. Nous apercevons pourtant, sur le côté, une grande esplanade de gravier et un jeune homme qui s’affaire autour de son van, un routard comme nous de toute évidence. Nous lui demandons en anglais si l’on a le droit de dormir là, et son accent nous saute aux oreilles : il est français. Il s’appelle Maël et nous confirme qu’on peut rester garé ici pour la nuit, gratuitement. Sa copine Cindy le rejoint, et nous passons la soirée à bavarder autour de bières et d’un repas de campeurs basique : flageolets, pâtes et sardines. Tous deux sont nantais et ont fait, peu ou prou, les mêmes voyages que nous ces dernières années, dont une année en Australie : les sujets de conversation ne manquent pas. Nous sommes au milieu de nulle part, cernés de montagnes imposantes, et seuls le froid et la nuit mettent fin à cette belle soirée.

Sur le sentier

Les traces de ce récit

18 km675 m D+4 h 14 de marche
  1. À pied · 17 août 2020Afternoon Hike18 km · 675 m D+ · 4 h 14Voir sur Strava →