Dimanche 12 juillet
Neuf mois à Montréal. Neuf longs mois pour vivre mille expériences, mille aventures, et croiser une galerie de personnages des plus variées. Depuis notre départ de France, quatre ans plus tôt, jamais nous n’étions restés aussi longtemps au même endroit, et qui plus est dans le même appartement. Nous avions commencé à prendre racine, et il n’est pas facile de couper ces racines pour en faire un radeau et repartir à l’aventure. Il le faut pourtant, si nous voulons continuer à vivre et à découvrir. Alors ce dimanche 12 juillet, à midi, nous disons au revoir à Charlène, notre colocataire, passons embrasser Guewen une dernière fois, et nous voilà sur l’autoroute, direction Ottawa. La route est bien moins chargée que celle qui relie Montréal à Toronto ; il faut dire que tous les services gouvernementaux tournent au ralenti depuis le début de la crise du Covid.


Car la capitale tire l’essentiel de son importance de sa fonction administrative : elle concentre tout ce que le pays compte de bureaucratie, ambassades, Parlement, banque centrale, Sénat… Nous avions connu la même configuration en Australie, avec Canberra. Après un après-midi de promenade autour des principaux sites du centre, nous devons l’admettre : les Montréalais ne nous ont pas menti, Ottawa n’est pas une ville très attachante. L’architecture hésite entre modernisme et héritage colonial et, hormis la colline du Parlement, les bâtiments sont rarement beaux. Dans le quartier des affaires, sans charme lui non plus, il y a littéralement un Starbucks à chaque coin de rue, si bien que la capitale gagne pour la journée le surnom de « Starbucks City ». Nous ne pouvons même pas donner sa chance au Musée canadien de l’histoire, passionnant selon Charlène : il est fermé, évidemment.

Nos pas nous mènent de monument en monument ; nous lisons attentivement les plaques et en apprenons un peu plus sur l’histoire du Canada. Nous passons aussi près de la résidence officielle du Premier ministre, Justin Trudeau, invisible pour les simples quidams que nous sommes. Après quatre heures de marche, cap sur la banlieue et notre Airbnb. Nous y sommes accueillis par un couple d’anglophones d’une quarantaine d’années, moins aimables que ce que l’application nous a habitués à trouver, et par leur adorable pitbull adopté dans un refuge. La maison est grande, mais il y règne un désordre indescriptible. Le salon croule sous des jeux de société de toutes sortes ; nous soupçonnons monsieur de faire du commerce en ligne, et ce n’est sûrement pas madame, puisque le badge qui trône dans l’entrée nous apprend qu’elle travaille pour un ministère.
Nous partons courir le long de la rivière Rideau et faisons quelques courses au retour. À notre grande surprise, on manque de se faire renvoyer du supermarché : nous ne portons pas de masque. Nous ignorions qu’il était obligatoire dans tous les lieux publics à Ottawa, et nous sommes bien embêtés, car nous n’en avons pas. La gérante nous laisse faire nos achats, mais nous prévient que dès demain, la police commencera à verbaliser. On se demande bien comment se procurer des masques si chaque commerce nous refuse l’entrée parce que nous n’en avons pas…



Lundi 13 juillet
La rivière des Outaouais coule au nord de la ville et marque la frontière entre l’Ontario, où se trouve Ottawa, et le Québec. Passé le pont qui relie les deux provinces, nous entrons en Outaouais, la prononciation québécoise d’Ottawa, pour la petite histoire. Première ville de ce côté de la rive, Gatineau prolonge Ottawa dans une atmosphère nettement plus industrielle. Avant 2001, elle s’appelait Hull, et bien des habitants des deux rives continuent de l’appeler ainsi. La ville est surtout peuplée de francophones québécois, mais l’on en trouve aussi beaucoup côté ontarien. C’est ici que se dresse le Musée canadien de l’histoire, dont nous vous parlions plus haut, et qui reste malheureusement fermé.
Quelques kilomètres plus au nord commence le parc de la Gatineau, trente-six mille hectares de forêts, de prairies et de lacs très prisés de la région. L’été, on y randonne, on y pédale, on s’y baigne, on y pêche et on y fait du kayak ; l’hiver, place au ski alpin, au ski de fond et à la raquette. Avec toutes les fermetures liées au Covid, c’est notre première vraie randonnée depuis des mois. Nous nous lançons sur le sentier des Loups, l’un des plus exigeants du parc. Après une heure d’ascension régulière, nous allons de belvédère en belvédère, avec de magnifiques vues sur la vallée. Il y a des ours dans le parc, et plusieurs panneaux nous le rappellent en chemin. Nous mourons d’envie d’en voir un, tout en nous demandant si nous saurions réagir correctement face à une rencontre inopportune. Nous connaissons la théorie, mais en situation réelle ? Difficile à dire !


Après cette belle mise en jambes, nous pique-niquons sur la plage en contrebas, en compagnie d’oies plutôt téméraires. Puis nous gagnons une autre partie du parc pour visiter le domaine Mackenzie-King, du nom du dixième Premier ministre du Canada. Pendant plus de quatre décennies, William Lyon Mackenzie King y a passé la plupart de ses étés, agrandissant et embellissant peu à peu le site jusqu’à posséder 231 hectares, qu’il a légués au peuple canadien. Restaurés en 2013, les chalets abritent aujourd’hui des expositions interactives qui ramènent les visiteurs à son époque. L’endroit est si paisible qu’on y passerait volontiers la journée.
Nous reprenons pourtant la voiture pour le lac Pink, qui, malgré son nom, n’est pas rose mais d’un vert turquoise. Il doit son nom à la famille Pink, des colons irlandais établis sur ces terres en 1826. Sa couleur vient de la prolifération d’algues microscopiques : le spectacle est superbe, mais nuisible, car cette végétation accapare peu à peu l’oxygène et étouffe le lac. Autre singularité, ses eaux de fond et de surface ne se mélangent jamais. Dans la plupart des lacs, les couches d’eau se brassent complètement chaque année, répartissant nutriments et oxygène. Ici, faute de brassage, les sept derniers mètres sont privés d’oxygène, et aucun poisson n’y survit. Le seul habitant des profondeurs est une bactérie préhistorique.


Avant de rentrer, nous faisons un saut chez Walmart pour remplir le coffre de provisions : demain, nous partons camper trois jours dans le parc provincial Algonquin, à trois heures de route à l’ouest d’Ottawa. Nous y allons côté Gatineau, donc côté québécois, où la loi nous permet d’entrer sans masque. C’est toute la particularité des pays fédéraux : les règles peuvent changer à deux kilomètres près. Nous y étions habitués en Australie, et c’est pareil au Canada : chaque province a son Premier ministre, qui décide pour son territoire.
