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Les Prairies, de Regina aux dinosaures

Été canadien : Ontario et Rocheuses12 août 20205 min de lecture
Les Prairies, de Regina aux dinosaures
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Dimanche 9 et lundi 10 août

Depuis que nous avons quitté le cœur de l’Ontario, les gens ont radicalement changé. Les Ontariens de la partie aisée de la province nous avaient paru très soucieux de leur apparence, désireux d’être vus ; Manitobains et Saskatchewanais nous font l’effet inverse. Ils sont plus discrets, parlent à voix raisonnable au restaurant, conduisent moins agressivement, et la plupart respectent les limitations de vitesse, quand en Ontario et au Québec on confond volontiers autoroute et circuit de Formule 1.

Même constat dans notre premier restaurant de Regina, où les convives sont tous habillés simplement. Capitale de la Saskatchewan, la ville compte un peu plus de deux cent mille habitants. On y retrouve un peu de Montréal dans l’agencement des rues. Après les gigantesques boulevards de Winnipeg, les rues ont ici une taille plus humaine, souvent doublées de ruelles presque piétonnes qui rendent la marche agréable. Les piétons ne sont pourtant pas légion, et les personnes âgées se déplacent en petits scooters électriques.

Regina est une étape secondaire, voire tertiaire, dans les plans des voyageurs. Pas d’attraction phare, rien à cocher sur une liste, mais une halte agréable. Ses habitants sont simples et chaleureux, ils s’arrêtent volontiers pour bavarder ou dire bonjour. En flânant, on sent les efforts de la ville pour ses habitants : le centre a été revitalisé, et le lac Wascana, juste à côté du palais législatif, a été superbement aménagé, avec une promenade où nous ne manquons pas de venir courir. Ce parc est d’ailleurs l’un des plus grands espaces verts urbains d’Amérique du Nord, plus vaste même que Central Park, ce qui est remarquable pour une ville de cette taille. Le ruisseau qui alimente le lac a lui aussi ses sentiers, où les habitants viennent se dégourdir les jambes. Depuis Montréal, c’est la ville la plus verte que nous ayons croisée, et après deux jours ici, s’il fallait choisir entre Winnipeg et Regina, la seconde l’emporterait haut la main.

Le palais législatif de la Saskatchewan
Le palais législatif de la Saskatchewan.
Coucher de soleil sur le lac Wascana
Coucher de soleil sur le lac Wascana.

Mardi 11 août

Les prairies s’étendent à perte de vue autour de la ville, et cette absence de relief laisse souffler un vent à décorner la pléthore de bœufs que nous croisons au bord des routes. La Saskatchewan est l’une des provinces les moins peuplées du Canada, et cela se voit : les seuls villages que nous traversons en descendant vers le parc national des Prairies sont des confettis sur la carte, des bourgades qui feraient passer nos villes natales pour des mégalopoles.

Moose Jaw échappe un peu à la règle. On l’oublie tant le pays paraît calme, mais le Canada n’a pas toujours été la nation paisible que l’on connaît, et la proximité des États-Unis a souvent fait déborder l’histoire par-dessus la frontière. Un réseau de tunnels court sous la ville. Selon l’histoire locale, il aurait d’abord servi à cacher des ouvriers chinois du chemin de fer à l’époque du « péril jaune », à la fin du XIXᵉ siècle. En Amérique du Nord, la glorieuse conquête de l’Ouest par le rail n’a été possible que grâce à l’afflux constant de travailleurs chinois, employés dans des conditions proches de l’esclavage. Comme souvent, une fois la tâche accomplie, la population locale s’est retournée contre ces immigrants prétendument venus la remplacer ; la rumeur voulait qu’ils s’apprêtent à prendre le pays, et les violences contre eux sont devenues monnaie courante. Plus célèbre est l’histoire de la Prohibition américaine : dans les années 1920, les tunnels de Moose Jaw auraient servi de base arrière au trafic d’alcool vers les États-Unis. On y stockait des quantités astronomiques de bouteilles, expédiées par le train vers les bars clandestins du pays grâce à la liaison directe avec Chicago, et la légende veut qu’Al Capone lui-même soit passé par là.

Après Moose Jaw, nous filons vers la frontière américaine jusqu’au parc national des Prairies. Sur plus de sept cents kilomètres carrés, il protège des espèces menacées comme le bison et forme aussi une réserve de ciel étoilé. Après avoir marché dans ces paysages étonnants, d’une aridité presque désertique, où de petites collines surgissent au milieu de prairies infinies, nous nous installons au camping du minuscule village de Val Marie et attendons patiemment la nuit. Quand elle tombe enfin, la beauté du ciel nous laisse sans voix. Dans ces réserves, tout est fait pour réduire au strict minimum la pollution lumineuse, afin que la nuit soit la plus noire possible. Réussite totale : nous restons de longues minutes ébahis, la tête renversée vers la Voie lactée, pendant que les petits animaux du parc, sortis de leur terrier à la tombée du jour, se font entendre tout autour.

Le parc national des Prairies
Le parc national des Prairies.
Sur les sentiers du parc
Sur les sentiers du parc.
La prairie à perte de vue
La prairie à perte de vue.

Mercredi 12 août

Ce matin, nous reprenons la route de Calgary, encore à quelque six cents kilomètres au nord-ouest. Peu à peu, l’immensité des prairies et des collines de la Saskatchewan s’éloigne, et au bout de trois heures, nous entrons en Alberta. Ici aussi, la prairie domine, sauf à l’ouest, où se dressent les majestueuses Rocheuses, avec les parcs nationaux de Banff et de Jasper, parmi les plus beaux du monde. La province est immense, mais la plupart des Albertains vivent en ville, à Edmonton, la capitale, ou à Calgary, la plus grande. L’identité albertaine repose pourtant sur un folklore rural : rodéo, western, musique country, cow-boys. Sans oublier les hydrocarbures : l’Alberta est le premier producteur canadien de pétrole, de gaz naturel et de charbon, et ses sables bitumineux comptent parmi les plus grandes réserves de pétrole du monde.

C’est le revers de la médaille : à cause de ses activités d’extraction, c’est l’une des régions les plus polluantes du pays par habitant, avec son lot de pluies acides, d’eaux contaminées et d’inquiétudes sanitaires. Extraire ce pétrole coûte beaucoup d’énergie et d’eau, fait reculer la forêt et bouleverse la faune. Le boom pétrolier a attiré des milliers de personnes en quête d’un emploi immédiat et d’un salaire élevé, mais été comme hiver, les conditions sont rudes : les ouvriers mangent et dorment sur place, dans des préfabriqués qu’ils ne quittent qu’en fin de semaine. Et comme toute province qui dépend d’un seul secteur, l’Alberta vit au rythme de ses cours : le boom a apporté une croissance sans précédent mais fragile, et chaque chute du baril fait plonger l’économie. L’environnement ne semble pas peser bien lourd dans le débat politique, ici comme dans le reste du Canada.

Avant Calgary, détour par le parc provincial Dinosaur. Car si les Américains ont accaparé bien des thèmes de la culture populaire, la capitale mondiale des dinosaures est au Canada ! Sur ces terres arides qui n’intéressaient personne, des explorateurs ont découvert, dans les années 1910, un véritable sanctuaire : des centaines de squelettes y ont été exhumés pour rejoindre les musées du monde entier. On a appelé cette période la « Great Canadian Dinosaur Rush », la grande ruée canadienne vers les dinosaures, et si vous admirez un squelette dans un musée, il y a de bonnes chances qu’il vienne d’ici. Inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, le parc laisse se promener librement dans ses badlands, ces terres sèches où l’érosion a sculpté canyons, buttes, ravines et cheminées. Çà et là, des squelettes sont exposés sous vitrine le long des sentiers. Fascinant d’observer la silhouette d’un animal qui vivait ici même il y a soixante-quinze millions d’années.

Les badlands du parc Dinosaur
Les badlands du parc Dinosaur.
Un squelette exposé le long du sentier
Un squelette exposé le long du sentier.