← Récit précédentManitoulin, l'île au bout du détourMardi 28 juillet
C’était seulement notre troisième nuit sous la tente en plus de deux semaines de route, ce qui en dit long sur la difficulté à trouver un camping gratuit, ou au moins abordable, dans la partie de l’Ontario que nous venons de traverser. La nuit a été bonne, et nous sommes les premiers debout vers 9 heures. Pour les deux prochains jours, cap sur le parc provincial du Lac-Supérieur. Il est immense, plus de 1 500 kilomètres carrés, et la Transcanadienne, que nous suivons presque depuis le départ, le traverse du sud au nord sur plus de soixante kilomètres. Pour la petite histoire, cette route qui relie l’Atlantique au Pacifique est l’une des plus longues routes nationales du monde : 7 821 kilomètres.
Il fait frais aujourd’hui, autour de dix-sept degrés ; nous n’y étions plus habitués, et nous passons une bonne partie de la journée en pull, sauf dans les montées des sentiers. Bon côté : les moustiques nous laissent à peu près tranquilles. Les paysages que nous découvrons en marchant nous rappellent les côtes australiennes, une ressemblance que nous n’imaginions vraiment pas trouver ici.


Le parc compte deux grands campings, l’un à son extrémité sud, l’autre au nord. Comme ailleurs en Ontario, les douches sont fermées à cause de l’épidémie, mais le prix reste le même. Nous nous étions déjà fait avoir à Algonquin au début du voyage et ne voulons pas recommencer. Nous ne comprenons d’ailleurs pas pourquoi les gestionnaires des parcs ontariens maintiennent les mêmes tarifs alors que des services aussi essentiels que les douches et la buanderie sont inaccessibles. À moins qu’il ne s’agisse de décourager les campeurs en tente comme nous, et de réserver les lieux aux énormes camping-cars autonomes, avec douche et toilettes à bord… Autre fait curieux : la plupart des campings sont littéralement au bord de la route, voire de l’autoroute. Avec le vacarme des camions et des voitures et la pollution en prime, on imagine le dépaysement que procure une nuit sous la tente dans ce genre d’endroit !
Comme la veille, une de nos applications pour routards nous indique un endroit où planter la tente gratuitement : au bord d’une magnifique baie cachée derrière des bosquets. La « route » qui y mène est courte, mais faite de sable mêlé de gravillons et de cailloux ; un 4x4 aurait été plus avisé, mais nous nous en sortons sans dommage pour la voiture et sans nous embourber. Le coin est paradisiaque, il n’y a personne, et le soleil a enfin percé. Nous lézardons plusieurs heures, du reggae en fond, et faisons notre toilette dans le lac. Puis nous montons la tente et préparons le dîner dans la lumière déclinante.

Alors que le sommeil nous gagne, nous voyons à travers la toile une voiture arriver plein phares sur notre emplacement et se garer derrière la nôtre. Sans doute quelqu’un qui cherche où dormir et qui a trouvé l’endroit sur la même application, pensons-nous. Une silhouette sort du véhicule, une lampe torche à la main, fait plusieurs fois le tour de la tente et de la voiture en nous éblouissant au passage. Pour quelqu’un qui cherche un coin où dormir, c’est bien peu discret, et peu respectueux de ceux qui sont déjà installés ! C’est en entendant « Il y a quelqu’un ? Vous n’avez pas le droit de camper ici, c’est un parc provincial » que nous comprenons : c’est un garde ! Nous ouvrons la tente sur un jeune homme qui nous explique gentiment que le camping sauvage est interdit dans le parc. Nous qui faisions aveuglément confiance à notre application, nous voilà pris au dépourvu. Comme il le dit, l’absence de panneau ne vaut pas autorisation, et une application d’entraide entre voyageurs, si utile soit-elle, n’est pas une source fiable. Douche froide quand il annonce le montant de l’amende : quatre cents dollars ! Heureusement, il est très gentil et se contente d’un avertissement : il ne veut pas nous déloger et nous renvoyer sur la route à presque minuit. En échange, il nous demande seulement de respecter les lieux, de ne rien laisser traîner, et de mettre à jour l’application pour prévenir les autres voyageurs qu’on ne peut pas camper ici. Ouf ! Notre porte-monnaie le remercie.
Mercredi 29 juillet
Le lac Supérieur est le plus vaste lac d’eau douce du monde. Il est si grand que son eau ne se réchauffe que très lentement, et l’été, le brouillard s’accroche constamment à ses rives, tant l’écart de température entre la terre et l’eau est grand. Nous nous levons donc dans une brume matinale à couper au couteau, et rejoignons l’un des campings du parc, où nous comptons remplir notre bidon et nos gourdes avant de randonner. En appuyant sur le bouton du robinet, nous découvrons une eau trouble, qui pétille même légèrement. Une petite note explique que le point d’eau vient d’être installé mais n’a pas encore été testé : potable, en principe, sans qu’aucune analyse officielle ne le prouve. Pas très engageant. Nous préférons adapter la journée à l’eau qu’il nous reste : une petite marche de deux heures sur les hauteurs d’Old Woman Bay, puis direction Wawa, la ville la plus proche, où Google nous indique une laverie. Le linge sale s’accumule, et les vêtements propres commencent à manquer !

À l’adresse indiquée, surprise : c’est une maison. L’enseigne confirme que nous sommes au bon endroit, mais en entrant, nous voilà dans le salon d’une dame qui pianote sur son téléphone. À droite, quelques machines si vétustes qu’elles comptent sûrement parmi les premières jamais mises en circulation. La gérante n’est pas très aimable, et vu la montagne de linge que nous avons, nous craignons d’y passer la journée. Nous ressortons en saluant la patronne, qui a à peine levé les yeux de son jeu, et trouvons une autre laverie sur notre route, à Marathon, à deux heures d’ici.
Nichée sur la rive nord du lac Supérieur, à 215 kilomètres, la ville porte bien son nom : nous mettons un temps fou à l’atteindre. Des travaux nous immobilisent tous les vingt kilomètres, et le bitume semble ne jamais finir. Heureusement, le paysage reste époustouflant : des lacs surgissent soudain à travers la forêt de conifères, de quoi tenir les conducteurs éveillés malgré la monotonie du trajet. La fatigue nous rattrape en arrivant, et nous sommes ravis de nous dégourdir les jambes. Cette fois, la laverie en est bien une, et même mieux : café, Wi-Fi et prises pour patienter pendant le lavage. Le paradis du voyageur ! Une heure plus tard, nous ressortons avec des vêtements propres et parfumés, au bon sens du terme cette fois.
Marathon est décidément un petit havre de paix. Au bord du petit lac Penn, un aménagement offre des douches chaudes et gratuites, des emplacements calmes où se garer pour la nuit, des toilettes propres et des tables de pique-nique face à l’eau. Nous ne boudons pas les douches chaudes, nous qui n’en avons pas vu depuis cinq jours ! Mais pour le dîner, nous préférons la vue majestueuse que la ville offre sur le lac Supérieur. Quelques courses, et nous nous installons sur l’un des bancs perchés au-dessus de Pebble Beach, une longue plage de galets, pour admirer l’immensité du lac autour d’un apéro jusqu’au coucher du soleil.

Jeudi 30 juillet
« Are you going home? » demande le pompiste à Cassandre pendant qu’il fait le plein. Le Canada rural est pittoresque : il préserve des métiers qu’on croyait disparus. Dans les stations-service des petits villages, un employé vient à votre rencontre et vous demande combien de litres il vous faut. Au supermarché, une caissière scanne vos articles pendant qu’une autre remplit les sacs plastique, car au Canada, comme en Australie, on en distribue encore, sacs que nous refusons bien sûr à chaque fois. Toutes ces petites communautés semblent très soudées, et il n’est pas rare de voir les gens bavarder à travers leurs masques dans les allées des commerces.
Ce matin, nous avons profité des installations de Marathon pour courir autour du petit lac où nous avons dormi. Garder un bon rythme sportif en voyage n’est pas simple : il faut réunir une douche (ou au moins de quoi se rincer), du temps et un endroit adapté. Alors nous sautons sur chaque occasion. Le petit sentier fait deux kilomètres et demi et serpente dans un bois où des panneaux rappellent que nous sommes au pays des ours. Pas très rassurant, mais nous sommes en ville, alors nous ne nous en inquiétons pas trop et enchaînons plusieurs tours.
Après la douche, halte sur une petite plage de sable à l’eau transparente, et glaciale. Puis nous reprenons l’inexorable route de l’ouest, en nous arrêtant souvent, de village en village, de point de vue en point de vue. Cette partie de l’Ontario est nettement moins riche : les maisons sont moins cossues, les gens semblent plus simples. Les communes sont aussi plus accueillantes pour les voyageurs, et nous trouvons une douche dans la petite bourgade de Nipigon ; nous nous sommes lavés quelques heures plus tôt, mais nous sautons quand même sur l’occasion.
Rapide détour par le canyon Ouimet, une vaste gorge de cent cinquante mètres de large et cent de profondeur, qu’un sentier permet d’admirer depuis deux belvédères spectaculaires. Sur la route qui y mène, Stéphane aperçoit une masse noire sur le bas-côté. Il pense d’abord à un sanglier, mais il n’en court guère dans cette partie du Canada. Quelques secondes de réflexion, et l’évidence s’impose : c’est un ourson ! Nous faisons aussitôt demi-tour, et c’est bien un petit ours noir, qui traverse la route tranquillement, sans la moindre crainte. La maman ne doit pas être loin, pensons-nous, mais après quelques minutes d’attente, elle ne daigne pas se montrer, et nous repartons vers le canyon.

Avant de rejoindre l’endroit repéré pour la nuit, nous faisons halte dans un relais routier, une station-service aménagée pour les camionneurs, avec douches, toilettes et restaurant. Nous y remplissons notre bidon et cherchons désespérément une simple table en bois pour faire cuire nos pâtes : nous sommes pourtant sur une aire de repos. Nous n’en trouvons pas, et finissons sur un gros rocher, faute de mieux. À chaque arrêt le long des autoroutes canadiennes, nous restons sidérés de voir les routiers laisser tourner le moteur de leurs camions pendant des heures pour garder la climatisation durant leur sieste ou leur nuit. Nous n’avons jamais vu ça en France ni chez nos voisins, et cela nous choquait déjà en Australie. Réchauffement climatique, épuisement des ressources pétrolières : certaines mentalités n’évoluent tout simplement pas. En 2020, c’est assez effrayant.