← Récit précédentLe Géant endormi et Thunder BayDimanche 2 août
Ce qui sépare les vacances du voyage, c’est le temps long. Sur un road-trip de cette ampleur, il faut accepter des trajets qui s’étirent sur des heures, parfois des journées, et s’habituer à une compagne que l’on associe rarement à la liberté : l’ennui. Depuis quelques années, nous privilégions un rythme détendu, loin de l’impérieuse nécessité de tout voir au pas de course, et cela suppose des journées qui ne sont pas forcément trépidantes. Les voyageurs en parlent peu, préférant faire passer chaque instant pour le plus excitant du monde, mais il y a bien des jours où il ne se passe rien de notable. Aujourd’hui, nous quittons Thunder Bay pour cinq cents kilomètres de route. Ces longues heures de conduite font elles aussi partie du plaisir, car au fond, ce n’est pas la destination qui compte, mais le chemin. On fait défiler l’horloge en écoutant de la musique ou en bavardant. Le passager lit, pendant que le conducteur se perd dans ses pensées, hypnotisé par la ligne jaune et les forêts qui défilent.
Hormis un point de vue sur une cascade et les arrêts de rigueur pour les toilettes et les repas, rien à signaler sur cette longue portion d’asphalte qui longe la frontière américaine, où nous sommes étonnamment seuls. Au supermarché de Fort Frances, petite ville frontalière, personne ne porte de masque ; renseignement pris, cette partie de l’Ontario n’est pas soumise aux mêmes règles que le reste de la province. Ainsi fonctionnent les pays fédéraux : chaque province décide pour elle-même, et en son sein, les régions sanitaires peuvent encore trancher autrement.

Après cinq heures de route, nous arrivons à Sioux Narrows. Plus qu’un village, c’est un point sur la carte voué à la pêche. Il y en a pour tous les goûts, et l’on vient de loin traquer le poisson ici, à commencer par les Américains du Minnesota, à une centaine de kilomètres au sud. La frontière étant fermée, la région est plus calme que d’habitude. Au camping du parc provincial, une dame d’un certain âge, au teint marqué par le tabac, nous annonce qu’il ne reste qu’un petit emplacement. Un tour de reconnaissance : le camping est mignon et paisible, nous acceptons. Les tentes et les camping-cars sont nombreux, mais les vacanciers sont respectueux, et nous profitons de la plage voisine et de son superbe coucher de soleil.


Lundi 3 août
La majestueuse région du lac des Bois, le Lake of the Woods, nous ouvre les bras : un lac gigantesque partagé entre l’Ontario, le Manitoba et le Minnesota, parsemé de quatorze mille îlots, où le kayak et le bateau sont rois. Étrangement, le parc où nous sommes ne loue pas de matériel, et malgré nos recherches, rien alentour non plus. Un mal pour un bien, peut-être : nous apprenons plus tard que de nombreux accidents ont impliqué des canots et des bateaux à moteur. Le coin est prisé, et l’on comprend que les propriétaires de bateaux ont pris l’ascendant sur les pagayeurs, sans que personne ne semble vouloir y remédier.
Après un petit footing en forêt et une matinée à ne rien faire sur la plage, nous prenons la route de Kenora, petite ville de quinze mille habitants et cœur de la région du lac des Bois, l’une des grandes destinations de navigation de plaisance d’Amérique du Nord. Entourée d’eau et de petites îles, la ville peut se targuer d’un cadre superbe, et hors Covid, elle accueille de nombreux festivals. Le tourisme lui réussit, cela se voit à l’état des infrastructures et aux villas qui bordent le lac. Idyllique, non ?
Sur le papier, oui. Pourtant, les inégalités y sont criantes, et elles nous font un effet que nous n’avions connu jusque-là que dans le nord de l’Australie. Dans toutes les rues, des membres des Premières Nations errent ou sont avachis contre les façades. Au Canada aussi, la colonisation a fait des ravages dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui. Comme en Australie, on devine des vies prisonnières de l’alcool ou de la drogue, et bien peu d’aide pour en sortir. Il y a des pauvres et des injustices partout, bien sûr, mais nous ne nous attendions pas à les découvrir si brutales dans une petite ville aisée de bord de lac. Nous voulions y passer la nuit, garés au coin d’une rue, mais l’atmosphère ne nous en donne pas envie. Une application nous signale un spot ; quittant la Transcanadienne, nous roulons quelques kilomètres sur une piste et trouvons un petit emplacement en pleine nature. Nous y dormons, loin du bruit et de la ville.
Mardi 4 août
Quand on voyage longtemps et que presque tout ce qu’on possède tient dans une valise, il faut un minimum d’organisation pour ne pas l’ouvrir sans cesse. Et puisque nous vivons en grande partie dans la voiture, elle doit être rangée, du moins du mieux possible. Nous avons placé l’essentiel à portée de main : un sac pour la baignade, prêt à servir dès qu’une plage nous fait de l’œil ; un autre pour les affaires de nuit et la trousse de toilette. Ainsi, nous gagnons du temps et de l’énergie, car sortir et rentrer la valise dix fois par jour finit par être épuisant.
Ce matin, les affaires de nuit regagnent leur sac, et après un peu plus de trois semaines à travers l’Ontario, nous franchissons enfin la frontière du Manitoba. Son nom viendrait de la langue crie et évoquerait « le détroit du Grand Esprit ». La province est très peu peuplée, à peine plus d’un million d’habitants, environ deux au kilomètre carré, et les touristes ont tendance à l’ignorer, faute de paysages variés et de villes marquantes. Mais quand on aime sortir des sentiers battus, on sait qu’en grattant un peu, on trouve toujours des endroits dignes d’intérêt. À quelques kilomètres de l’Ontario, le parc provincial du Whiteshell promet de belles escapades sur plus de 2 700 kilomètres carrés de terres sauvages, de lacs et de rivières. Il est surtout prisé des Manitobains, des habitants de l’ouest de l’Ontario et du Minnesota voisin.

Après un petit-déjeuner copieux dans un petit café qui sert des pancakes de la taille d’un frisbee, nous courons une heure au bord du lac Falcon, le plus grand de la région, sur un sentier si vallonné qu’il nous laisse sur les rotules. Direction la plage pour nous rafraîchir et nous laver, une fois encore, à même la nature. Nous y sommes presque seuls, et nous nous demandons pourquoi. Nous avons lu à plusieurs reprises que l’industrialisation effrénée des années 1960 et 1970 avait laissé de lourdes traces dans la nature canadienne et pollué bien des lacs, alors nous nous méfions parfois. Nous repérons une autre plage, plus réputée, à dix minutes de voiture : plus fréquentée, plus grande, mieux équipée, mais pas forcément plus belle. Nous y restons jusqu’à ce que les nuages, devenus trop épais, mettent fin à la bronzette. Pour préparer la journée de demain, nous faisons le tour des loueurs autour du lac Caddy et trouvons au camping un kayak biplace libre demain matin : rendez-vous à 8 heures.
Le petit café de ce matin nous a si bien reçus que nous y retournons dîner, en étudiant nos options pour la nuit. Dans un parc provincial, nous le savons désormais, le camping sauvage est interdit, et les endroits discrets où garer la voiture ne courent pas les rues. Nous tentons notre chance au camping du lac West Hawk, un peu plus loin, et découvrons que les emplacements ne coûtent que quinze dollars ! À ce prix-là, inutile de chercher à économiser. Le bureau est fermé quand nous arrivons : les Canadiens comptent énormément sur la bonne foi, et il est fréquent de trouver des services payants où personne ne vérifie que vous passez bien à la caisse. Ici, le bureau ayant fermé à 20 heures, un panneau indique aux nouveaux venus les emplacements libres : on en choisit un, on s’installe, et l’on vient payer le lendemain matin. Les emplacements sont petits, avec peu d’intimité, et une fois de plus les douches sont fermées, mais pour une nuit et à ce prix, cela nous va parfaitement.