← Récit précédentDes tunnels en kayak, puis WinnipegVendredi 7 août
Le Musée canadien pour les droits de la personne est au cœur d’une polémique depuis le début de l’été. D’anciens employés ont dénoncé sur les réseaux sociaux le racisme et l’homophobie dont ils disent avoir été victimes. Ironie cruelle pour un musée voué à sensibiliser aux droits humains : droits des femmes, des travailleurs, droit de vote, droits des peuples autochtones… Ce musée unique en son genre est le seul musée national situé hors de la région de la capitale. Son emplacement n’a rien d’un hasard : Winnipeg a été le théâtre de plusieurs événements majeurs, comme la grève générale de 1919, qui ont marqué l’histoire des droits au Canada, notamment ceux des Autochtones, des femmes, des francophones et des travailleurs. Et ses nombreux francophones, membres des Premières Nations, Métis et immigrants en font l’une des villes les plus diverses du pays. Qu’un problème de discrimination surgisse au sein même du musée nuit énormément à son image.
Nous y allons pour sa réouverture. De l’extérieur, le bâtiment mêle grands panneaux de verre et pierre massive pour évoquer la diversité des paysages canadiens, et il faut reconnaître que c’est très réussi. L’intérieur est plus beau encore, avec ses volumes vertigineux et ses installations aux couleurs soignées. Le parcours est conçu comme une ascension : partant du sol, il s’élève à travers dix galeries par d’immenses rampes d’albâtre jusqu’à la tour de l’Espoir, qui domine le centre-ville. Tous les sujets sont abordés, et le musée se révèle passionnant, ludique et sans fard.


Contrairement à la France, le Canada n’a pas peur de regarder son histoire en face, et les horreurs subies par les Autochtones sont décrites crûment. Une section glaçante montre comment le gouvernement a tenté d’assimiler les peuples autochtones en arrachant les enfants à leurs parents pour les placer dans des pensionnats où ils subissaient toutes sortes d’abus et de maltraitances, afin d’en faire de bons Canadiens chrétiens. L’objectif avoué : « tuer l’Indien dans l’enfant ». Pour donner une idée, le dernier de ces établissements a fermé en 1996, et les cicatrices de ce traitement ignoble restent profondément visibles dans la société. On apprend aussi que le Canada fut, parmi les Alliés, l’un des pays qui accueillirent le moins de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, à cause d’un antisémitisme profond. À la question de savoir combien de Juifs le pays devait accepter, un haut fonctionnaire aurait répondu : « Aucun, c’est déjà trop. » Comme aux États-Unis, les Canadiens d’origine japonaise furent envoyés dans des camps d’internement, par crainte de la trahison, et dépouillés de leurs biens et de leurs droits. Sans oublier la discrimination envers les Noirs qui, si elle a résonné plus fort aux États-Unis, était bien présente ici aussi. On réalise qu’on sait finalement très peu de choses de ce pays, et que son histoire est loin d’être rose, comme celle de bien d’autres.
Le musée n’hésite pas non plus à se raviser, comme pour Aung San Suu Kyi, égérie des droits humains dans les années 1990 devenue complice des persécutions infligées aux Rohingyas. Sa photo figure toujours parmi les grandes figures du hall d’entrée, mais elle n’est plus éclairée, et une affiche annonce qu’elle sera bientôt retirée. Nous passons six heures dans le musée sans parvenir à tout voir. Nous en retenons que l’être humain, et l’homme en particulier, a toujours commis des atrocités, mais qu’il s’est toujours trouvé des femmes et des hommes pour se révolter et y mettre fin. C’est peut-être dans ce fragile équilibre que tient la nature humaine.
Samedi 8 août
Après trois jours agréables à Winnipeg, il est temps de reprendre le volant. Nous remontons vers le nord pour visiter une autre reconstitution de poste de traite, Lower Fort Garry. Comme à Fort William la semaine précédente, des acteurs en costume d’époque jalonnent le chemin et racontent le quotidien des travailleurs. Plus au nord encore, la petite ville de Gimli fera sûrement tiquer les fans du Seigneur des anneaux. Pourtant antérieure aux romans de Tolkien, cette bourgade fondée en 1875 par des immigrants islandais tient son nom de Gimlé, un paradis de la mythologie nordique. À défaut de paradis, c’est une petite station balnéaire sur la rive du lac Winnipeg. L’eau y est bien moins claire qu’au lac Supérieur, et le vent souffle fort, rendant la plage peu agréable : nous ne nous attardons pas.
Autre donnée à prendre en compte dans un voyage au long cours : la fatigue. Même en prenant notre temps et en respectant nos corps, le mouvement incessant épuise.
Et quand l’énergie est en berne, l’agacement gagne plus facilement les esprits. Comme lorsque, en route pour Neepawa, réputé être le plus joli village de la région, nous nous retrouvons sur une route de gravier, pourtant provinciale, sans qu’aucun panneau n’ait prévenu les automobilistes. Dans ce centre du Canada, nous tombons souvent sur ce genre de pistes bosselées, poussiéreuses et criblées de trous, qui rendent la conduite pénible, parfois dangereuse. Celle-ci n’en finit pas : Cass y roule depuis plus de trente minutes, et nous commençons à en avoir assez. Au croisement suivant, une route goudronnée part sur la gauche, et nous la prenons. Tant pis pour les petits villages hors des sentiers battus : nous rejoignons la Transcanadienne et filons vers Regina, en Saskatchewan. Pour la deuxième fois en moins d’une semaine, nous changeons de province et de fuseau horaire. Nous atteignons la ville cinq heures plus tard, et ne faisons pas long feu.