← Récit précédentLes Prairies, de Regina aux dinosauresJeudi 13 août
Au cœur de cette province pétrolière, Calgary est paradoxalement très tournée vers les transports doux : un tramway efficace, de nombreuses lignes de bus, et surtout près de mille kilomètres de pistes cyclables et de sentiers piétons ! Nous en profitons pour courir le long de la magnifique rivière Bow jusqu’au centre-ville, sur des chemins totalement à l’écart des voitures, en découvrant la jolie skyline de Calgary et ses tours à l’architecture originale. Contrairement à la Seine ou au Rhône, l’eau de la Bow est cristalline, et les habitants s’y baignent, y font du rafting ou du canoë. Depuis Montréal, c’est la première ville canadienne qui nous donne vraiment l’impression qu’il ferait bon y vivre, et nous prenons un grand plaisir à flâner dans ses quartiers. Avec plus de trois cents jours de soleil par an, Calgary figure d’ailleurs régulièrement parmi les villes les plus agréables du monde.


Le centre est compact et conserve de beaux bâtiments historiques, témoins du boom pétrolier et de l’élan des Jeux olympiques. Sa grande originalité : un réseau de plus de seize kilomètres de « skyways », des passerelles piétonnes suspendues qui relient les immeubles entre eux, bien pratiques l’hiver quand le thermomètre reste sous zéro. Et une visite de Calgary ne serait pas complète sans un détour par son parc olympique ! Pas besoin d’avoir grandi en fan de Rasta Rockett, comme Cassandre, pour connaître l’histoire de l’équipe jamaïcaine de bobsleigh aux Jeux d’hiver de 1988. La piste est toujours là, et comme il n’y a personne, Cass grimpe dedans pour mimer une descente. Stéphane en profite pour faire voler son drone au-dessus du site, où se dressent encore les tremplins de saut à ski.


Le soir, nous nous promenons sur la 17ᵉ Avenue Sud-Est, surnommée l’International Avenue pour la diversité du quartier qui l’entoure. Le long de cette grande artère s’alignent restaurants et bars de toutes les cultures. Nous nous arrêtons dans un bar à tapas qui, pour une fois, n’est pas hors de prix ; les Nord-Américains peinent à comprendre que les tapas sont, à l’origine, une façon populaire et conviviale de manger pour pas cher. Le patron, un Espagnol des Canaries, est adorable, et après une pinte de sangria et quelques tapas, il nous offre un dernier verre. Nous bavardons de la vie ici, qui ne plaît visiblement ni à lui ni à sa femme, installés depuis six ans : sans doute un fossé trop grand entre leur culture latine, très chaleureuse, et celle, plus froide et individualiste, du Canada. Nous ne pouvons qu’abonder : depuis le début du road-trip, c’est le premier patron de restaurant avec qui nous discutons, et il n’est pas canadien. Hasard ? Ils envisagent d’ailleurs de partir pour Montréal, plus européenne. Surtout, nous dit-il, les affaires vont mal : il a beau servir des produits frais de qualité, les Canadiens ne s’intéressent qu’aux burgers et aux frites surgelées. C’est un peu réducteur, mais les faits sont là : il y a toujours la queue dans les fast-foods, et les chaînes américaines de malbouffe ne désemplissent pas.

Vendredi 14 et samedi 15 août
On dit qu’il ne faut jamais regarder en bas quand on a le vertige. Dans le parc national de Banff, c’est l’inverse : surtout, ne levez pas les yeux, vous pourriez prendre peur devant ce dénivelé qui n’en finit pas. Mieux vaut garder la tête baissée et avancer lentement, mais sûrement. Le sentier du C-Level Cirque aligne sept cent cinquante mètres de dénivelé en quatre kilomètres à peine, et nous arrivons en haut sur les rotules. Inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, Banff est le plus ancien parc national du pays, et de loin l’un des plus spectaculaires. C’est aussi l’un des plus visités au monde, et on comprend vite pourquoi : montagnes ciselées, glaciers, lacs émeraude et turquoise.

Au-delà des panoramas et des dénivelés, un élément rend les randonnées de Banff singulières : les ours. Partout, des affiches rappellent que nous sommes chez eux, et les autorités demandent à chacun d’agir de façon responsable : ne laisser traîner aucun déchet, ne pas paniquer en cas de rencontre. Le meilleur moyen d’éviter un face-à-face malheureux est simple : faire du bruit, parler fort, chanter, taper dans ses mains, écouter de la musique ou accrocher une clochette à son sac. Si, par malchance, on croise un ours impossible à éviter et qui nous a repérés, la règle d’or est de ne jamais courir ni lui tourner le dos, pour toujours le garder en vue. Les ours attaquent rarement sans raison, surtout lorsqu’ils sont surpris ou qu’ils protègent leurs petits. Les blessures sont d’ailleurs extrêmement rares, car ni les ours noirs ni les grizzlys ne considèrent l’homme comme une proie, contrairement à l’ours polaire, entièrement carnivore, qui s’en prendra à tout ce qui peut le nourrir.
Nous enchaînons les randonnées pour des paysages toujours plus spectaculaires. Samedi, vingt kilomètres aller-retour jusqu’au lac Bourgeau et au col Harvey, à près de 2 500 mètres d’altitude. Trois heures de montée sans répit avant d’atteindre le col, d’où la vue embrasse toute la chaîne alentour : les belles vues se méritent. Les randonneurs les mieux équipés poussent jusqu’au sommet, quatre cents mètres plus haut. Nos chaussures de course n’accrochent pas assez sur ce sentier raide et instable de terre et de petits cailloux, et Cassandre est déjà tombée la veille : nous ne prenons pas le risque. Le panorama est tout aussi beau d’ici, et la plupart des marcheurs s’en contentent. Nous y faisons connaissance avec une joyeuse famille de Québécois, aux enfants très sportifs, venus en vacances surtout pour randonner. Nous avons visité bien des pays en quatre ans, mais peu d’endroits rivalisent avec la splendeur de ces montagnes.



