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La péninsule de Bruce, entre falaises et épaves

Été canadien : Ontario et Rocheuses22 juillet 20206 min de lecture
La péninsule de Bruce, entre falaises et épaves
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Mardi 21 juillet

Si l’on vous parle de falaises boisées et spectaculaires dominant des plages de galets blancs aux eaux cristallines et turquoise, vous penserez sans doute aux calanques de Marseille ou au sud de l’Italie plutôt qu’au Canada. La péninsule de Bruce vient pourtant rappeler que ce pays-continent regorge de surprises. Entre la baie Georgienne et le lac Huron, cette longue bande rocheuse appartient à l’escarpement du Niagara, une crête qui court sur plus de 725 kilomètres. Ses sentiers promettent des belvédères aux vues stupéfiantes, et c’est ainsi que nous allons rejoindre le bout de la péninsule, où se niche le petit port de Tobermory.

Plutôt que la monotone Highway 6, nous empruntons de petites routes secondaires, où se devinent une fois de plus, entre les pins et les cèdres, d’immenses et magnifiques maisons avec vue sur le lac. Arrêt au village pittoresque de Lion’s Head, aux eaux si limpides qu’on se croirait au bord d’une piscine géante. Le village doit son nom à la falaise qui lui fait face, dont la silhouette évoquerait une tête de lion, à condition d’avoir un peu d’imagination. Une petite randonnée sans difficulté mène justement en haut de cette falaise, avec des vues saisissantes sur les eaux turquoise, à plus de cent mètres au-dessus. Plusieurs belvédères naturels jalonnent l’escarpement, mais il faut être un peu dégourdi et aimer marcher, ce qui n’est pas le cas de 95 % des gens lancés sur le sentier en tongs ou en baskets de ville. Passé le premier point de vue, nous poursuivons jusqu’à nous retrouver complètement seuls, et pique-niquons au bord de la falaise sans personne pour nous déranger. Nous voulons ensuite voir le joli petit phare du port, mais impossible de le trouver. Après quelques minutes de perplexité, nous comprenons qu’il a purement et simplement disparu : à sa place, il ne reste qu’un pauvre carré de béton, seul et disgracieux.

Lion's Head
Lion's Head.
La falaise de Lion's Head
La falaise de Lion's Head.
Une plage de galets blancs
Une plage de galets blancs.

Avant notre destination finale, un rapide détour par le Monument du Diable, le plus grand « pot de fleurs » rocheux de la péninsule. Ces gros piliers sont nés de l’érosion : les vagues, la pluie et le vent ont rongé plus vite les roches tendres de la base que les roches dures du sommet, donnant au rocher sa forme de pot de fleurs. Derrière lui, une plage de galets aux eaux cristallines permet à ceux qui ont marché jusque-là de traîner et de se baigner en cette belle fin de journée, à condition de ne pas être frileux : l’eau est glaciale dans cette partie du lac.

Tobermory est la caricature de la ville touristique. Vide la majeure partie de l’année, elle se remplit à l’approche de juin et ne désemplit pas pendant trois mois. Cette activité si saisonnière lui a ôté son âme : on n’y retrouve pas l’atmosphère conviviale des autres bourgades traversées jusqu’ici. Tout y est plus cher, et les quelques restaurants alignés le long du minuscule port ne font pas exception : une cuisine passable à des prix déraisonnables, mais des salles pleines, car il faut bien nourrir les touristes. Nous en faisons les frais dès le premier soir. Pour profiter de la douceur du soir et de la vue sur la baie, nous nous offrons un petit plaisir en terrasse, notre deuxième restaurant seulement depuis le départ. Deux burgers sans saveur accompagnés de chips de supermarché, quatre bières en canette, et voilà la modeste addition : quatre-vingts dollars. Message reçu, on ne nous y reprendra plus ! Les campings du coin sont tout aussi chers, et n’espérez pas en trouver un gratuit : nous passerons les prochaines nuits dans la voiture, dans une petite rue tranquille.

Mercredi 22 juillet

L’une des différences culturelles les plus marquantes entre la France et le Canada, c’est l’ouverture aux inconnus. Ici, dans chaque petit café, chaque file d’attente, chaque lieu de proximité, les gens engagent la conversation. Ce matin ne fait pas exception. Réveillés par la pluie, nous traînons toute la matinée dans un café à vingt minutes de Tobermory. L’endroit est charmant : les deux employées sont mère et fille, et l’échoppe a une chaleur familiale qui compense le coup au moral de la météo. Deux vieilles dames et une cyclotouriste au long cours sont attablées ; elles ne se connaissent pas, mais discutent déjà. Un vieil homme s’installe à la table voisine et se glisse dans la conversation. C’est une constante ici : le Canadien moyen est curieux et très sociable.

Nous restons là deux bonnes heures, puis, la pluie cessant enfin, nous revenons vers Tobermory. Un en-cas avalé sur le pouce, et comme le soleil pointe le bout de son nez, nous allons au guichet du port acheter deux billets pour Flowerpot Island, ainsi nommée pour les deux piliers en forme de pot de fleurs qui se dressent sur sa rive est. Le bateau a un fond de verre pour observer sous l’eau, d’un bleu turquoise impressionnant quand on sait qu’il s’agit d’un lac. Il navigue d’abord dans une petite baie à la sortie du port, entre un joli phare et de grandes villas égrenées sur la rive. Mais l’intérêt principal de la baie est sous l’eau : deux épaves, parmi les mieux conservées du pays, qui font de Tobermory la capitale canadienne de la plongée. Le bateau s’arrête quelques instants au-dessus d’elles. L’eau est si claire que le fond de verre en devient superflu : on voit aussi bien depuis le pont.

L'eau limpide au-dessus des épaves
L'eau limpide au-dessus des épaves.
Le phare de Big Tub
Le phare de Big Tub.

C’est l’occasion de constater que nous sommes bel et bien à l’ère de l’autoportrait. Pour espérer voir un site touristique, il faut désormais slalomer entre les poseurs à la recherche du meilleur angle pour récolter le plus de likes sur Instagram. Il est bien compréhensible de vouloir garder des souvenirs des plus beaux endroits, mais cela dépasse parfois l’entendement. Alors que tous les passagers contemplent, fascinés, les épaves à travers la vitre, une jeune femme se jette littéralement au sol pour se faire photographier, bouchant la vue à presque tout le monde. Sans gêne, elle enchaîne les portraits, sans remarquer les regards interloqués autour d’elle.

Le bateau met ensuite le cap au large, vers l’île située à cinq kilomètres. Installés à la proue, nous sommes surpris par la hauteur des vagues : près de deux mètres, on se croirait en pleine mer. Devant cet horizon d’eau à perte de vue, on comprend que les premiers explorateurs aient cru découvrir un océan. Flowerpot Island est très fréquentée, car le sentier qui en fait le tour est plat et parfaitement aménagé : pas besoin de chaussures de marche, la plupart des visiteurs sont en tongs, et nous croisons même quelques filles en talons en pleine séance photo. L’île n’est que rochers, sans un grain de sable pour s’allonger. Nous en faisons le tour, prenons quelques clichés, et deux heures plus tard, reprenons le bateau.

Un « pot de fleurs » de Flowerpot Island
Un « pot de fleurs » de Flowerpot Island.
Sur les rochers de Flowerpot Island
Sur les rochers de Flowerpot Island.

De retour au port, nous nous renseignons pour réserver le ferry vers Manitoulin Island, à deux heures au nord, afin de poursuivre notre route vers l’Ouest. Il évite de redescendre toute la péninsule et de contourner la baie Georgienne : sept heures de route épargnées. Une employée très gentille nous explique qu’à cause du Covid, les réservations se font uniquement par téléphone, ce que le site internet ne précise nulle part ; nous pensions innocemment qu’il suffisait de se présenter. Nous appelons le numéro indiqué, et un message enregistré nous prévient que l’attente peut être longue : en ce moment, cent vingt minutes. Douche froide. Deux heures d’attente pour réserver un ferry par téléphone en 2020, on marche sur la tête. Nous réessaierons demain à l’ouverture du standard, mais il faut envisager un plan B : revenir sur nos pas et contourner la baie par l’autre côté. Les voyages sont pleins d’imprévus, mais celui-là, nous ne l’avions pas vu venir ! Qu’à cela ne tienne : ni le Canada ni le Covid n’auront raison de notre volonté de traverser le pays, et s’il faut un détour de six heures, ainsi soit-il !