← Récit précédentLe Bruce Trail, puis les granits roses de KillarneySamedi 25 juillet
Nous voilà enfin sur Manitoulin Island, et l’ironie de l’histoire veut que le détour de sept cents kilomètres nous ait coûté moins cher que le ferry, grâce à la sobriété de notre Hyundai Elantra. Nous pouvons enfin savourer les paysages de la plus grande île lacustre du monde. Il y règne une atmosphère paisible, et les habitants ont tous le sourire aux lèvres. La vie ne semble pas bien rude pour eux : ils vivent au bord de l’eau et possèdent presque tous un bateau qui, lorsqu’il ne dort pas dans l’allée de la maison, passe le plus clair de son temps à voguer sur les eaux limpides du lac Huron. Nous trouvons la plage municipale de Mindemoya, une simple bande d’herbe au bord de l’eau, et profitons de sa tranquillité pour flâner dans l’eau peu profonde. Elle est d’une clarté incroyable, et dans l’imaginaire collectif, elle trouverait plus facilement sa place en Guadeloupe qu’en Ontario.

L’endroit est d’une beauté folle, et nous en profitons pour appeler nos familles. Car nous avons beau vivre la chance d’une vie, traverser le Canada en prenant notre temps, nos parents, nos proches et nos amis nous manquent terriblement. Nous restons plusieurs heures à discuter, car trois conditions sont réunies : du réseau, un après-midi libre et assez de soleil pour notre panneau solaire. Que cela fait du bien de partager un lieu pareil avec eux et d’entendre leurs voix ! La petite plage est si paisible que nous décidons d’y passer la nuit. Il faut parfois savoir ne plus bouger, et apprécier ce qu’on a sous les yeux.
Dimanche 26 juillet
De bon matin, nous attaquons la randonnée la plus populaire de Manitoulin, trois heures sur les hauteurs de l’escarpement, avec une vue infinie sur le relief de l’île et les lacs alentour. Puis nous prenons le volant pour plusieurs heures de route, entrecoupées de brefs arrêts pour faire le plein, acheter à manger et remplir notre bidon d’eau en prévision de trois jours et trois nuits de camping. En théorie, les parcs provinciaux que nous allons visiter permettent de se ravitailler en eau, mais on n’est jamais trop prudent, surtout avec l’eau.
À mesure que nous filons vers l’ouest en longeant la rive nord du lac Huron, le temps se gâte. En arrivant à Sault-Sainte-Marie, ville frontière avec le Michigan, là où le lac Supérieur rejoint le lac Huron, nous nous arrêtons dans un café pour goûter. Pile à ce moment, une averse se met à tomber, qui ne cessera qu’une heure plus tard. Notre étape du jour, Harmony Beach, un petit hameau de bord de plage, n’est plus qu’à vingt kilomètres : nous reprenons la route. La pluie a cessé, mais un épais brouillard s’est installé, et l’on se croirait en Irlande, à serpenter entre des collines verdoyantes noyées de brume.

Harmony Beach n’est pas vraiment un village : plutôt une enfilade de maisons de vacances et un camping le long du lac Supérieur, le plus vaste lac d’eau douce de la planète. La météo décourage les promeneurs, et la plage est presque vide. Le ciel est gris, mais l’air est extrêmement lourd : trente-six degrés ressentis et 97 % d’humidité. On est bien loin du climat français ; cette moiteur permanente nous ramène plutôt en Colombie ou en Guadeloupe. Ni une ni deux, nous enfilons nos maillots, et surprise, l’eau est chaude ! Elle doit avoisiner les vingt-trois degrés, étonnant quand on sait que cette partie du lac était gelée il y a quelques mois. Contrairement aux plages de la péninsule de Bruce, pas de rochers ici : Harmony Beach offre un sable fin digne d’une plage de bord de mer et une eau, une fois encore, translucide. Par beau temps, elle doit être magnifique. La météo ontarienne est décidément capricieuse ces temps-ci, mais c’est normal dans la région des Grands Lacs : chaleur et humidité font rarement bon ménage. Nous voulions camper sur la plage, mais le sable est trempé ; nous dormirons finalement dans la voiture et remettons le camping sauvage à demain.

Lundi 27 juillet
« Oh, you’re the smart one! » lance une vieille dame à Cassandre, au détour d’un sentier du parc provincial de Pancake Bay. Elle salue la présence d’esprit de Cass, qui a enfilé sa moustiquaire de tête. Cela lui donne des airs d’apicultrice, mais le but est atteint : tenir à distance les nuées de moustiques qui nous guettent comme des affamés guettent leur livreur de repas. Il suffit de frôler un arbuste ou une fougère pour en voir surgir des essaims, curieux et prêts à nous dévorer. C’est une constante en Ontario : les sentiers sont très mal balisés. À force d’observer, nous comprenons que la signalétique a été posée avant que la végétation ne repousse, car elle est souvent cachée par les imposants arbres canadiens. Le parc de Pancake Bay, ainsi nommé pour sa baie et sa plage de sable en forme de crêpe, n’échappe pas à la règle, et ce qui devait arriver un jour arrive : nous nous perdons.

Sur le parking, un panneau propose trois circuits : un aller simple vers le point de vue sur la baie, une boucle de cinq kilomètres et une autre, plus longue, de huit. C’est celle-ci que nous choisissons, le pas leste et les jambes en forme, alors qu’il n’est pas encore dix heures. Nous sommes seuls, la forêt est silencieuse, nous avançons d’un bon pas. Le sentier est large et bien pensé tant qu’il suit les deux premières boucles. Mais dès que nous entrons sur la troisième, la végétation s’épaissit au point de masquer parfois complètement le passage. Nous marchons un long moment presque à travers les fougères avant de pousser un ouf de soulagement en en sortant… pour découvrir que nous sommes revenus à un endroit déjà passé.
L’application nous l’apprend : nous avons pris un mauvais embranchement, sans avoir vu la moindre indication. Après une dizaine de pays explorés, c’est la première fois que nous nous perdons en randonnée, et nos peines ne sont pas finies, car nous manquons de nouveau le tracé. Guidés par Maps.Me, nous finissons par retrouver le minuscule sentier qui replonge dans la forêt. La randonnée qui devait prendre deux heures en prend plus de trois, et même le superbe panorama du point de vue ne suffit pas à nous consoler.

Mais le parc est surtout réputé pour sa plage superbe, qui ne déparerait pas en Australie, et nous y passons le reste de l’après-midi : repos et toilette dans l’eau du lac. Nous entrons dans des régions moins peuplées de l’Ontario, et les campings gratuits commencent à se multiplier. WikiCamps nous en signale un ; après un plein d’essence et quelques courses, nous allons l’inspecter. Verdict : parfait ! Niché sur une petite crête au bord du lac Supérieur, il offre de la place pour plusieurs campeurs, et un couple y est déjà installé avec un grand 4x4 aménagé. Nous plantons la tente et préparons le dîner face au coucher de soleil, dont les couleurs changent sans cesse à mesure qu’il glisse derrière l’horizon. « Aucun coucher de soleil ne ressemble à un autre, on ne s’en lasse jamais », dit un dicton. Nous commençons à croire qu’il dit vrai.

