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Des tunnels en kayak, puis Winnipeg

Été canadien : Ontario et Rocheuses6 août 20205 min de lecture
Des tunnels en kayak, puis Winnipeg
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Mercredi 5 août

Le canot et le kayak sont profondément ancrés dans la culture canadienne. Ils furent longtemps le seul moyen de se déplacer et sont sans doute le plus bel héritage des cultures autochtones. Nous aurions aimé pagayer plus souvent, mais les locations étaient hors de prix en Ontario, et les lacs sont parfois accaparés par les bateaux à moteur, ce qui rend la pagaie dangereuse et désagréable. Heureusement, le lac Caddy, que nous rejoignons de bonne heure, seuls sur la route sinueuse, est réputé pour sa tranquillité. La jeune fille du loueur salue notre bon sens de partir à 8 heures : nous aurons le lac pour nous seuls, promet-elle.

Elle avait raison. Après dix minutes d’efforts, un calme appréciable nous enveloppe, et nous glissons lentement sur un lac d’huile. Ce parcours est très populaire, car au bout du lac, un tunnel creusé dans la roche mène au lac South Cross, lui-même relié au lac North Cross par un second tunnel. La boucle se fait d’ordinaire en une journée ; nous n’avons qu’une matinée, nous n’irons donc pas jusqu’au deuxième. Le premier ne mesure qu’une centaine de mètres, mais l’expérience impressionne, et comme nous sommes les premiers à passer, nous délogeons quelques chauves-souris qui s’envolent sur notre passage. Quand l’eau est trop haute, les tunnels sont impraticables, mais c’est rarement le cas en plein été. Le lac South Cross, sur lequel nous débouchons, est bien plus grand et inaccessible par la route : le silence est total. Nous longeons les rives dans l’espoir d’apercevoir des animaux, mais hormis un aigle assoupi sur une branche, la chance ne nous sourit guère. Nous repérons tout de même une ou deux tentes sur les rives : le canot-camping est très populaire au Canada, et certains partent jusqu’à deux semaines, même si la plupart se contentent de deux ou trois jours.

En kayak sur le lac Caddy
En kayak sur le lac Caddy.
Dans le tunnel creusé dans la roche.
Une pause sur la rive
Une pause sur la rive.

Après plus de quatre heures de pagaie, nous rendons notre embarcation et prenons la route de Winnipeg. La capitale du Manitoba se trouve littéralement au centre du Canada, à mi-chemin entre l’Atlantique et le Pacifique. Son nom vient de celui que les Cris donnaient au lac Winnipeg, situé plus au nord : win-nipi, les « eaux troubles ». Avec un peu plus de 700 000 habitants, c’est l’une des plus grandes villes du pays, et elle rassemble à elle seule plus de la moitié de la population d’une province vaste comme la France. À mesure que nous avançons, le paysage s’aplatit, les lacs et les voitures se raréfient, les champs et les bottes de foin se multiplient. La campagne enserre la ville au point qu’à dix kilomètres, il n’y a toujours pas âme qui vive, ni maison ni immeuble. Notre Airbnb est chez une famille éthiopienne arrivée récemment, dans un quartier où vivent de nombreuses minorités : des rues propres et rectilignes, des maisons modernes et toutes semblables, le cliché de la banlieue nord-américaine.

Le centre longitudinal du Canada
Le centre longitudinal du Canada.

Si la ville est très majoritairement anglophone, une partie de sa population a le français pour langue maternelle, regroupée surtout dans le quartier de Saint-Boniface, où se trouvent d’importantes institutions francophones comme le Centre culturel franco-manitobain. Il abrite un restaurant où nous dînons ce soir, accueillis chaleureusement par des serveuses qui parlent un très bon français avec un léger accent que nous croyons anglais, et qui est en réalité manitobain. Comme nous l’apprendrons les jours suivants, le Manitoba porte profondément l’empreinte des premiers francophones arrivés ici, et elle se ressent encore dans la culture et l’esprit de Winnipeg.

Jeudi 6 août

La plupart des voyageurs ignorent Winnipeg, ou n’y passent qu’une nuit avant de filer vers l’ouest, ou l’est. Il faut dire qu’elle ne paie pas de mine : entourée de champs, sans vie nocturne trépidante ni architecture renversante. Pourtant, son emplacement stratégique lui a donné une longue histoire, et elle est restée un carrefour majeur jusqu’au milieu du XXᵉ siècle. Nous commençons par le quartier francophone de Saint-Boniface. D’abord mission catholique, devenue paroisse puis archidiocèse, la localité garde en son cœur les ruines de sa cathédrale, dont la façade de pierre a survécu à l’incendie de 1968, vestige de ce passé religieux. On y trouve des cafés pittoresques, des restaurants qui servent des spécialités de l’Hexagone, bœuf bourguignon et coq au vin, des chocolatiers artisanaux et des librairies en français…

Les ruines de la cathédrale de Saint-Boniface
Les ruines de la cathédrale de Saint-Boniface.
Louis Riel
Louis Riel.

C’est aussi là que se dresse le fort Gibraltar, plaque tournante du commerce des fourrures et du développement des communautés aux débuts de Winnipeg. Le fort actuel est évidemment une réplique de celui que bâtit la Compagnie du Nord-Ouest en 1810, et des panneaux comme des guides costumés y font revivre l’époque. Nous bavardons un moment avec une jeune Canadienne qui y travaille depuis trois ans et parle, elle aussi, un très bon français. Depuis le Québec, c’est la première fois que nous sentons vraiment être dans un pays bilingue. En Ontario, cela ne se ressentait pas du tout ; on y percevait plutôt la forte influence des voisins du sud…

La visite se poursuit dans l’Exchange District, le quartier de la Bourse. Sur une vingtaine de pâtés de maisons, c’est l’ancien centre des affaires, avec quelque cent cinquante bâtiments remarquables datant de l’ère industrielle et du boom économique qu’a connu Winnipeg jusqu’à la Première Guerre mondiale, quand elle était la grande place commerciale du développement de l’Ouest. On l’appelait alors la « Chicago du Nord ». Ses vieux immeubles de brique rouge et ses anciens entrepôts aux escaliers extérieurs rappellent certains quartiers de New York, toutes proportions gardées.

Est-ce nous qui suivons le train, ou le train qui nous suit ? Depuis Montréal, notre route n’a guère dévié de la voie ferrée, toujours dans notre champ de vision ou à portée d’oreille. C’est logique : notre trajet d’est en ouest reproduit celui des pionniers qui s’enfoncèrent dans des terres jadis hostiles et peuplèrent les vallées au fil de leur avancée. Le train est ainsi une image iconique du Canada, et il est fréquent de rester bloqué à un passage à niveau, à regarder défiler lentement un convoi de plus de trois kilomètres. Le réseau est ancien, et même dans une grande ville comme Winnipeg, il éventre sans distinction zones industrielles et quartiers huppés. Ce soir, nous retournons dîner au même restaurant : bon, pas cher, des serveuses adorables et un patio agréable. Mais en sortant, la sonnerie des barrières qui s’abaissent retentit : nous voilà partis pour dix minutes d’attente au moins. Ainsi va la vie au Canada, et l’expérience ne serait pas complète sans cela.