← Récit précédentLe lac Supérieur, un garde et un oursonVendredi 31 juillet
Le parc provincial Sleeping Giant, le « géant endormi », occupe la péninsule de Sibley et offre certaines des plus belles vues de la province sur le lac Supérieur, depuis le sommet du sentier Top of the Giant, que nous attaquons de bonne heure. Vingt-deux kilomètres aller-retour qui mènent au sommet des plus hautes falaises de l’Ontario, avec des panoramas spectaculaires sur les deux côtes de la péninsule. Le parc doit son nom à la formation rocheuse qui la domine et qui ressemble à un géant allongé sur le dos. Comptez environ sept heures : nous partons prévoyants, avec quatre litres d’eau et de quoi manger. Pas un nuage à l’horizon, et à 8 h 30, il fait déjà chaud.
Nous ne croisons que deux personnes à l’aller et atteignons le sommet en deux heures et demie, plus vite que prévu. Deux Canadiens y sont déjà installés, et la conversation s’engage. Ils viennent de Dryden, une petite ville à quatre heures à l’ouest, et nous recommandent quelques endroits dans les Rocheuses, où nous serons bientôt, avant de nous laisser seuls face au bleu infini du lac Supérieur. Le sommet est à nous le temps d’un pique-nique, mais les mouches finissent par avoir raison de notre patience. Le Canada a ses mouches noires, les black flies, qui passent le plus clair de leur temps à piquer hommes et bêtes : les femelles entaillent la peau de leurs proies, mammifères ou oiseaux, pour en prélever le sang nécessaire à leurs œufs. Notre répulsif ne semble pas les calmer ; nous finissons par battre en retraite. De retour à la voiture, les vingt-deux kilomètres se font sentir dans les jambes, et nous allons nous reposer au soleil au bord du lac Marie-Louise, un peu plus loin.


L’eau n’y est pas si froide, et nous flânons quelques heures sur la plage avant de reprendre le chemin de Thunder Bay. Perché à une dizaine de kilomètres de la ville se dresse un mémorial à Terry Fox, une figure majeure du patrimoine canadien. Ce jeune homme de vingt et un ans, atteint d’un cancer qui lui a déjà coûté une jambe, se lance le 12 avril 1980 dans un projet incroyable : traverser le Canada d’est en ouest en courant l’équivalent d’un marathon par jour, pour lever des fonds pour la recherche, avec l’objectif de récolter un dollar par Canadien. Il trempe le pied dans l’Atlantique et remplit une bouteille d’eau de l’océan, qu’il compte vider dans le Pacifique au bout du voyage. Hélas, après avoir traversé les provinces de l’Est et une grande partie de l’Ontario, sa santé se dégrade brutalement à l’approche de Thunder Bay. Après 143 jours de course et 5 373 kilomètres, Terry Fox doit s’arrêter. Il meurt quelques mois plus tard, soulevant dans le pays une vague d’émotion sans précédent et un afflux de dons considérable. Après ce moment d’histoire, nous rejoignons notre Airbnb pour un peu de confort bien mérité.

Samedi 1er août
Thunder Bay est une ville étonnante. Héritière de Fort William et de Port Arthur, et de cette « baie du Tonnerre » nommée par les Français, elle a longtemps été un carrefour du commerce canadien, entre accès à l’Ouest et porte du lac Supérieur. Surprise : l’une des plus importantes communautés immigrées de la ville est finlandaise, et le centre historique s’est construit autour de ses institutions. Le passé industriel transparaît dans la brique rouge des bâtiments anciens, mais Thunder Bay ressemble surtout à une longue succession de grands boulevards et de quartiers sans relief.

En marchant, nous constatons qu’elle a un sérieux problème de drogue. Nous croisons des visages profondément marqués par la consommation d’opioïdes et assistons même à des ventes en pleine rue. Un journal national titrait récemment « Thunder Bay has a drug problem », en expliquant que les overdoses ne cessent d’augmenter. Nous ne ressentons pourtant pas d’insécurité, et laissons ces gens vaquer à leurs occupations.
À quinze kilomètres à l’ouest se trouve Fort William, la reconstitution impressionnante d’un poste de traite des fourrures de 1816. Traite, et même troc : les marchands de la Compagnie du Nord-Ouest avaient compris qu’il fallait s’adapter aux Premières Nations en échangeant des biens. Des guides en costume d’époque jouent leur rôle à la perfection, et nous apprenons beaucoup. L’étalon des échanges, par exemple, était une peau de castor tué en hiver, pour la qualité de la fourrure évidemment : il en fallait huit pour un fusil, deux pour une pièce de tissu européen. Le commerce fonctionnait ainsi : les marchandises venues d’Angleterre arrivaient de Montréal en canot, après des semaines de voyage, pendant que les Autochtones apportaient le fruit de leur chasse depuis tous les territoires de l’Ouest, et l’on se retrouvait au grand « rendez-vous » de l’été, un mot français employé à l’époque et resté dans la langue anglaise.


La visite est un peu longue, mais enrichissante grâce au jeune homme qui incarne un chaudronnier d’époque, et nous repartons un peu plus savants. Nous filons ensuite vers un belvédère qui domine Thunder Bay et le Sleeping Giant. De loin, la silhouette du géant endormi se dessine nettement, et nos courbatures nous rappellent que nous avons marché vingt-deux kilomètres pour grimper dessus.