← Récit précédentLa péninsule de Bruce, entre falaises et épavesJeudi 23 juillet
Réveil un peu avant 8 heures, et nous appelons aussitôt le standard, qui ouvre à cette heure-là. Éclat de rire quand le message automatique nous annonce que nous sommes soixante-dixièmes dans la file. Nous laissons le téléphone sur haut-parleur pendant le petit-déjeuner et les courses du matin : au bout de près d’une heure, nous voilà cinquantièmes. N’ayant aucune envie de passer la journée au téléphone, nous raccrochons et passons au plan B : il faudra contourner la baie Georgienne par la terre, à l’est.
Un dicton de randonneurs veut qu’« un jour de sentier, c’est huit jours de santé », et ce n’est sûrement pas un hasard si l’on recommande la marche dans tous les guides de bien-être. La France, avec ses GR qui quadrillent le pays, a fait figure de pionnière, et les Canadiens s’en sont peut-être inspirés pour leurs sentiers de grande randonnée. Le long de la péninsule court le Bruce Trail : il part des chutes du Niagara et s’achève à Tobermory, près de neuf cents kilomètres plus loin, rien que ça ! On peut bien sûr n’en parcourir que des tronçons, et c’est sur l’un d’eux que nous cheminons ce matin. La randonnée fait du bien au corps, mais aussi au moral. Parfois nous parlons tout du long ; parfois, comme ce matin, nous nous laissons envelopper par le calme de la forêt, troublé seulement par les pépiements des oiseaux et les courses folles des écureuils. Nous ne croisons personne et profitons des plages et des belvédères qui s’offrent à nous.
Après plus de deux heures de marche, nous arrivons à The Grotto. Proche d’un camping, l’endroit est bondé, et on le comprend : on dirait un petit Étretat, des falaises miniatures tombant à pic dans une eau turquoise. Le lac est agité, ce qui n’empêche ni les jeunes de s’amuser dans les rochers ni les plus coquets de se faire photographier sous tous les angles. Ce qui nous étonne toujours dans ces lieux à la mode, c’est qu’il suffit de marcher cinq minutes de plus pour trouver un paysage plus beau encore, et parfaitement désert. Nous déjeunons au bord d’un lac émeraude cerné d’une forêt de conifères d’un vert sorti tout droit de la palette d’un grand maître. Difficile de quitter ce tableau, mais deux heures de marche nous séparent encore de la voiture, et cinq heures de route nous attendent ensuite.



À 21 heures, après quatre heures de route, nous faisons halte dans un supermarché de Parry Sound, où nous étions il y a quelques jours à peine, pour acheter de quoi manger sur le pouce, puis partons en quête d’un endroit où dormir. Contrairement à l’Australie, il ne suffit pas de s’éloigner un peu des villes pour trouver un camping gratuit, et il n’y en a pas un seul sur notre route. La nuit tombe : inutile de chercher un camping et de monter la tente dans le noir. Ce sera de nouveau la voiture. Mais même trouver où se garer tourne au parcours du combattant. Le long de l’autoroute, qui tient plutôt de la nationale, il n’y a que forêts et lacs vierges, et les rares hameaux interdisent le stationnement aux non-résidents, sur les parkings comme dans les rues. Par chance, au détour d’une petite route de campagne, nous dénichons un bout de terre juste assez grand pour la voiture. C’est là que nous passons la nuit, au milieu des arbres, sous un ciel constellé d’étoiles, bercés par le cacardement des oies.
Vendredi 24 juillet
La soirée d’hier n’avait rien d’idyllique, mais nous nous réveillons après une bonne nuit : la voiture fait son effet. Une heure et demie de route nous sépare encore du parc provincial de Killarney. Créé sous l’impulsion du Groupe des Sept, célèbre collectif de peintres paysagistes canadiens inspirés par sa beauté, le parc est connu pour ses côtes de granit rose plongeant dans la baie Georgienne, les crêtes de quartzite blanc des collines La Cloche, parmi les plus anciennes montagnes du monde, et les lacs cristallins qui le parsèment. Comme tant de parcs canadiens, il abrite une faune abondante : lynx, loups, ours… Un réseau de sentiers, courts ou longs, invite à découvrir la rive ou les collines La Cloche, et les plus intrépides peuvent s’enfoncer jusqu’aux confins du parc en canot-camping, avec portages. Du beau à la puissance mille. Le parc est isolé, son unique camping est souvent réservé des mois à l’avance, et il est bien sûr complet ; les hébergements alentour n’ont pas grand intérêt. Nous n’y passerons donc qu’une journée.

Le meilleur moyen d’en avoir un bon aperçu en peu de temps est le sentier de La Fissure, The Crack en anglais. Ne vous fiez pas à ses six kilomètres : il nous faut deux heures pour le boucler, à un rythme pourtant soutenu. La première partie file tranquillement dans les bois ; la seconde n’est qu’escalade dans un éboulis d’énormes rochers. Du sommet, de magnifiques panoramas de lacs et de montagnes nous entourent, et nous déjeunons face au paysage. Nous enchaînons ensuite deux sentiers plus courts, dont l’un longe les crêtes sud du parc. Des rochers plongent dans l’eau et invitent à la baignade : nous ne nous faisons pas prier.



Après trois nuits dans la voiture, nous nous offrons ce soir le luxe d’un hôtel. Soyons honnêtes : si nous nous arrêtons à Sudbury, ce n’est pas pour son architecture, mais parce qu’un établissement entre dans notre budget. Même le Lonely Planet, pourtant prodigue en compliments, ne recommande pas d’y faire étape, et l’on comprend vite pourquoi : la ville ressemble à un champignon qui aurait poussé en désordre au gré des arrivées d’habitants et des usines, autour de ses mines de nickel. Nous aurions préféré dormir sous la tente dans un coin reculé, mais à cause du Covid, les campings refusent tous ceux qui ne voyagent pas en caravane ou en camping-car, et camper dans cette riche région du Canada relève décidément du casse-tête.
Notre chambre est immense ; nous apprécions ce confort retrouvé à sa juste valeur, et après plusieurs jours à nous laver dans les lacs, la douche chaude nous rappelle les merveilles de la civilisation. Les philosophes l’ont dit depuis longtemps : quand on apprend à se contenter de peu, le moindre extra devient un luxe. Pour clore la journée, nous dînons dans un restaurant qui ne paie pas de mine et qui se révèle excellent. C’est aussi l’un des cadeaux du voyage au long cours : on apprend à prendre son temps et à tirer le meilleur des circonstances.