← Récit précédentPrendre notre temps jusqu'au glacier BowDimanche 23 août
Le motel fait incontestablement partie de l’expérience nord-américaine : dormir dans l’un de ces hôtels bas de gamme, c’est aussi goûter au folklore du pays. Mais au-delà de l’intérêt culturel, il y a la triste réalité de ces établissements. Si la douche a bel et bien été salutaire, la nuit, elle, ne l’a pas été. Pour 120 dollars, le motel Lakeview, qui n’offre aucune vue sur aucun lac mais plutôt sur l’autoroute, est vieillot et rempli d’une clientèle de rednecks très bruyants. Sur le parking, plusieurs énormes pick-up arborent le drapeau confédéré en guise de plaque avant. Les cloisons sont si fines que le client du dessus fait trembler le plafonnier à chaque mouvement. Il a la bonne idée de prendre une douche interminable à 22 h 30, et nous passons une heure cernés par le grondement des tuyaux et le ruissellement de l’eau. À chaque passage aux toilettes, la plomberie nous informe à grand fracas que notre voisin vient de tirer la chasse. Même les bouchons d’oreille ne parviennent pas à couvrir ce vacarme omniprésent. Pour la nuit réparatrice, on repassera.
En quittant Montréal, nous nous attendions aux grands espaces et à un calme saisissant. Pour les paysages, nous sommes servis ; le silence, en revanche, se fait rare. Le Canada a un énorme problème de bruit, qui ne semble pas troubler ses habitants. Nous avons connu le camping au bord de l’autoroute, l’Airbnb où le train passe en klaxonnant dix fois par nuit et les hôtels aux murs de papier mâché peuplés de clients sans gêne. Nous grappillons tout de même quelques heures de sommeil, avant d’être réveillés tôt par les autres pensionnaires. Nous quittons le motel la tête dans le brouillard et prenons la route du mont Folding, à vingt minutes de là.
C’est l’une des randonnées les plus dures de la région, et la plus difficile que nous ayons faite jusqu’ici. Le mont Folding ne culmine qu’à 2 100 mètres, mais le sentier impose 1 200 mètres de dénivelé positif en sept kilomètres. Les trois premiers sont un mur qui serpente entre les arbres, et il nous faut près d’une heure pour le gravir. Nous dépassons enfin la cime des arbres et poursuivons sur une pente plus douce. Le dernier kilomètre est plus raide encore qu’au départ, et les quatre cents derniers mètres se font sur un pierrier à pic, instable, fait de petits cailloux très glissants. Nous avançons avec précaution, nous trompons plusieurs fois de chemin, mais finissons par atteindre le sommet !
De là-haut, la vue embrasse toute la chaîne. Nous nous allongeons dans l’herbe pour échapper au vent qui nous fouette le visage et profiter d’un soleil qui nous réchauffe un peu. Cette randonnée a une règle amusante : un selfie au sommet vous vaut une bière gratuite à la brasserie d’en bas. Mais avant de la savourer, il faut redescendre, et si la montée nous a coûté, la partie caillouteuse nous prend plus de temps encore à la descente. La gravité nous aspire vers le bas, et nous devons parfois nous plaquer contre la paroi, presque verticale, pour progresser. Enfin, la montagne est vaincue, et nous retrouvons un rythme de croisière. En chemin, nous croisons une Québécoise très sympathique installée à Edmonton, qui nous propose de boire un verre quand nous y serons la semaine suivante. Nous notons son numéro, ravis de rencontrer des gens du coin. Et, évidemment, nous filons droit à la brasserie artisanale réclamer nos pintes gratuites, et en profitons pour manger un morceau.

Le soir, nous retrouvons Maël et Cindy, le couple de Français rencontré quelques jours plus tôt, dans un pub de la ville. Leur journée a été moins sportive que la nôtre, mais ils ont eu la chance de voir des orignaux, pour la première fois en trois ans de vie au Canada ! Contrairement au kangourou, que l’on croise absolument partout en Australie, l’orignal, l’un des grands emblèmes du pays, est vraiment difficile à apercevoir, et il faut de la chance. Nous passons la nuit dans une ruelle sans éclairage et extraordinairement calme, et c’est peu dire que nous savourons ce silence. Paradoxe : on dort mieux dans notre voiture qu’à l’hôtel.
Lundi 24 août
Nous sommes si fatigués que la pluie fine qui tambourine sur la carrosserie ne parvient même pas à nous réveiller. Nous l’entendons à travers le sommeil, et émergeons naturellement après un excellent repos. La météo annonçait de la pluie toute la journée et, hélas, elle ne s’est pas trompée : d’épais nuages semblent prisonniers des montagnes, d’un gris sombre très menaçant. Aujourd’hui, nous ne chercherons même pas à braver les éléments. La randonnée a son charme par temps maussade, mais beaucoup moins quand il pleut des cordes sans répit.
Nous nous installons sur le canapé d’un café pour recharger nos appareils. Au cours d’un long voyage, ces journées-là ne sont pas vécues comme une perte : elles permettent de se reposer et de prendre son temps. Nous faisons une lessive et appelons nos familles dans la foulée, un moment toujours précieux dans nos semaines. Jasper vit résolument tournée vers le plein air, et l’on sent que tout le monde tourne en rond en cherchant à tuer le temps. Nous prenons la voiture pour sillonner les routes de campagne autour de la ville en espérant croiser des animaux. Le bilan est maigre : deux wapitis colossaux, tranquillement couchés au bord de la route. Le reste de la journée n’a rien de passionnant, et le soir, nous retournons dormir dans la même ruelle. La météo annonce deux petits degrés pour la nuit ; nous nous couvrons chaudement en espérant que le froid ne nous empêchera pas trop de dormir.

Mardi 25 août
Nous avons dû faire tourner le moteur quelques minutes en pleine nuit tant il faisait froid, mais dans l’ensemble, nous avons plutôt bien dormi. Après un petit-déjeuner simple, nous prenons la route qui serpente jusqu’au gigantesque lac Maligne pour la randonnée des Bald Hills, les « collines chauves ». Le panneau du départ annonce quatre à six heures de marche ; il nous en faut à peine trois. De là-haut, la vue embrasse tout le lac Maligne et les pics qui l’entourent. Nous ne nous attardons pas, car il y fait un froid saisissant à plus de deux mille mètres. Voilà près de quinze jours que nous enchaînons les kilomètres, et nos jambes commencent à protester avec véhémence. Nous n’insistons pas : de retour au village, nous nous offrons un chocolat chaud au soleil, sur la terrasse du café dont nous sommes devenus des habitués.
