← Récit précédentUne sœur derrière la porteQuelle semaine ! Partout dans le monde, les gouvernements réagissent à la propagation du Covid-19 à coups d’annonces. La France vient de confiner sa population, une semaine après l’Italie ; les États-Unis ont fermé leurs frontières aux non-ressortissants et interdit les vols venus d’Europe, entraînant dans leur sillage le Premier ministre canadien, Justin Trudeau. Un à un, les pays adoptent des mesures semblables pour tenter d’endiguer cette épidémie partie de Wuhan en décembre 2019 et qui a désormais franchi toutes les frontières. Val et Nico ont choisi le pire moment pour voyager. D’autant que le gouvernement canadien a aussi annoncé cette semaine la fermeture des écoles, des bars, des restaurants et des commerces non essentiels. Les boutiques baissent le rideau les unes après les autres, les villes se vident, les gens se méfient et craignent la contagion.
Ici, les Québécois fuient les Français comme la peste. À Montréal, nous sommes heureusement assez nombreux pour ne pas être traités en pestiférés, mais c’est déjà moins vrai dans les villes plus petites et les campagnes. Nous suivons toute la semaine les péripéties de Val et Nico, et certains comportements nous consternent : une hôte Airbnb leur annonce du jour au lendemain qu’ils pourront venir, mais rester confinés dans la chambre, sans accès à la cuisine ni aux espaces communs, pour le même prix bien sûr ; des Québécois leur demandent sans détour depuis quand ils sont arrivés et s’ils ont le virus ; un loueur de skis refuse purement et simplement de les servir parce qu’ils sont français et que « dans ces conditions, on ne part pas faire du tourisme, on rentre chez soi ». Un petit conseil à ce monsieur : on n’a pas forcément envie de repousser des vacances pour lesquelles on a économisé, et au début, les compagnies aériennes refusaient de rembourser quiconque ne prenait pas son vol. Vous partiez, ou vous faisiez une croix sur votre billet. Et comment anticiper de tels revirements quand, une semaine plus tôt, les gouvernements répétaient encore que le virus n’était qu’une « grippette », qu’il était inutile de fermer les frontières ou de porter un masque ?
Quoi qu’il en soit, la sœur de Cass et son compagnon n’ont plus d’autre choix que d’avancer leur retour : leur compagnie, Corsair, cesse ses vols commerciaux vers Paris dès lundi. Ils sont injoignables, et l’ambassade de France est incapable de nous dire comment les faire rapatrier sans racheter un billet plein tarif auprès d’une autre compagnie. Nous décidons donc d’aller à l’aéroport le lendemain matin, pour demander directement à Corsair sur quel vol ils pourraient partir avant l’arrêt des liaisons.
21 mars
Stéphane a de nouveau loué une voiture pour le week-end, car si tout est fermé en ville, les parcs nationaux restent ouverts, et gratuits, puisque le personnel est au chômage technique. Nous n’espérons pas vraiment que Val et Nico puissent embarquer aujourd’hui, mais nous prenons la route de l’aéroport avec leurs bagages dans le coffre, au cas où le dernier vol Corsair, prévu demain, serait déjà plein. Arrivés au terminal, on se croirait dans un film : l’aéroport est presque vide, les comptoirs fermés, le silence partout.
Pas de chance, le vol Corsair du jour est annulé. Nous avons beau faire et refaire le tour des comptoirs d’enregistrement, pas un agent de la compagnie à l’horizon, comme si elle n’avait jamais opéré ici. Quelques vols pour Paris partent pourtant encore avec d’autres compagnies : un avec Air Canada, deux avec Air France, un avec Air Transat. Les comptoirs d’Air France sont fermés, mais ceux d’Air Canada sont ouverts ; Cassandre va demander si les vols continuent et combien coûteraient deux allers simples pour Paris. L’hôtesse au sol nous apprend que les liaisons d’Air Canada se poursuivront au moins jusqu’à la mi-avril et que l’aller simple coûte 400 €. Racheter un billet n’a jamais rien d’agréable, mais nous voilà rassurés : ils ne resteront pas bloqués loin de la France et de leurs deux ados de 16 et 18 ans.
Alors que nous regagnons la sortie, nous croisons une agente d’Air Transat et lui demandons, à tout hasard, si Corsair opère encore. Puisque le vol du jour est annulé, elle nous conseille de revenir demain pour celui de 19 heures, et de nous présenter à l’enregistrement deux heures avant le décollage pour demander à y être mis s’il reste de la place. Contre mauvaise fortune bon cœur : profitons au maximum. Pour compléter leur expérience québécoise, nous allons manger à la petite poutinerie près de chez nous, devenue le passage obligé de nos invités. Les plats sont délicieux, le personnel toujours adorable, et nous passons un très bon moment. Le patron, que nous commençons à bien connaître, nous confie qu’il songe à fermer complètement boutique, car les gourmands se font rares. Nous lui souhaitons bon courage, en espérant revenir vite déguster ses succulentes poutines, et filons vers le parc Jean-Drapeau.
Nous l’avions déjà visité avec les parents de Cassandre et voulions le faire découvrir à Val et Nico. Même chemin, mais la neige commence à se faire rare. L’esplanade de glissade installée pour la Fête des Neiges a cependant survécu, et les pentes glissent toujours. Trois bouées traînent dans un coin : nous voilà à faire les idiots sur les descentes, Val s’en donnant à cœur joie sur ces pistes en fin de vie. Après cette franche partie de rigolade, nous gagnons l’autre île posée au milieu du Saint-Laurent, avec une question en tête : le circuit de Formule 1 Gilles-Villeneuve est-il accessible en voiture ? Eh bien oui ! N’importe quel conducteur peut venir avec sa voiture et se prendre pour Michael Schumacher. Et si la perspective ne vous emballe pas, on peut aussi le parcourir à vélo, à pied ou en rollers. Un tout petit pont, un minuscule rond-point, un virage à droite, et nous voilà, sans le moindre panneau, sur la seule ligne droite du circuit, la « droite du Casino ».


Les pilotes du dimanche sont priés de ne pas dépasser trente kilomètres-heure, et nous respectons évidemment la limite, tout émerveillés de rouler sur un tracé aussi prestigieux. Le premier virage, très serré, mène au mur des Champions, ainsi nommé parce qu’en 1999, lors de la même course, trois grands champions, Schumacher, Damon Hill et Jacques Villeneuve, y ont raté le virage pour finir contre le mur et son ironique inscription « Bienvenue au Québec ». Un peu plus loin, la ligne d’arrivée, où nous prenons des photos sur la pole position pour enrichir notre collection de souvenirs, puis l’« épingle Senna », une double chicane en forme de S. Le circuit est agréable, bordé d’un côté par le majestueux Saint-Laurent, de l’autre par une forêt verdoyante. Nous faisons deux tours pour en profiter, avant de filer au marché Jean-Talon, qu’on ne présente plus, faire le plein de provisions pour le dîner.

Les mesures contre l’épidémie ont déjà nettement changé : il faut faire la queue à l’entrée pour ne pas dépasser le nombre maximal de personnes, se laver les mains avant ses achats, garder ses distances avec tout le monde. Il faut se rendre à l’évidence : l’épidémie est bel et bien arrivée chez nous aussi.
22 mars
La SÉPAQ, qui gère les parcs nationaux du Québec, a décidé hier de tous les fermer. Nous nous rabattons sur un parc privé, à Sutton. Nous ne pensions pas le visiter si tôt dans l’année, mais c’est l’occasion d’emmener nos invités au plus près de la frontière américaine, désormais close. Une route sinueuse nous dépose à huit cents mètres d’altitude, et nous attaquons le sentier du Round Top : cinq cents mètres de dénivelé sur un chemin enneigé de bout en bout, quand il n’est pas complètement glacé. À mi-parcours, le lac Spruce offre une halte salvatrice et de belles photos sur l’eau gelée. Nous ne sommes pas sûrs de la solidité de la glace et ne nous y aventurons pas.

La dernière portion est presque à pic, et là où se trouvaient des marches se dresse désormais un mur de glace. Une corde aide les randonneurs en difficulté, ou mal équipés, ce qui est notre cas, mais sans crampons le passage reste périlleux, et c’est dans de grands éclats de rire que nous franchissons cette portion glissante. Au sommet, la vue porte jusqu’aux montagnes du Vermont, si proches et pourtant inaccessibles pour une durée inconnue. Nous redescendons à toute allure, parfois sur les fesses en guise de luge, et retrouvons vite la voiture. Il nous reste un peu de temps : nous mangeons un morceau dehors, dans le village de Sutton, au soleil, avant de reprendre la route de l’aéroport en espérant que, cette fois, Nico et Val pourront embarquer.
Après une heure et demie de route, Stéphane s’arrête au dépose-minute, et les trois passagers partent aux nouvelles. Moins de dix minutes plus tard, ils reviennent : ils ont une place ! Corsair assure bien son dernier vol pour Orly ce soir et accepte de les enregistrer sans frais, sur simple présentation de leur billet daté du 31 mars. Ils sortent leurs bagages du coffre et nous nous quittons à la hâte, partagés entre déception et soulagement. Déçus de ne pas avoir partagé plus de moments uniques ; soulagés de les savoir bientôt auprès de leurs enfants, plutôt que bloqués ici pour une durée indéfinie. De retour à la maison, nous réalisons, un peu penauds, que nous voilà seuls, et qu’il se passera très longtemps avant que nous puissions revoir nos proches.
Coronavirus
Depuis le début de janvier, le coronavirus intrigue Stéphane. Grand lecteur d’actualités, il suit sa progression presque depuis le premier jour, et dès février, il en racontait les étapes à Cassandre. Quand la situation devient chaotique un peu partout, nous restons scotchés aux informations dès le retour du travail. Tout est si inédit, si imprévisible ! Avec le recul, nous avons sans doute eu de la chance d’être au Canada au début de la crise. Le Québec, comme toutes les autres provinces, a très vite pris des mesures drastiques, disproportionnées au regard de l’impact réel du virus sur son territoire. Anticiper est plus facile quand arrivent chaque jour les images accablantes de France, d’Italie et d’Espagne. On aurait pu se fier plus tôt à ce que montrait la Chine, mais il faut croire que l’urgence se fait plus pressante quand les victimes nous ressemblent.
Tant que le virus restait cantonné à la Chine, la menace paraissait irréelle. La démonstration catastrophique de l’Europe a fait réviser les plans, et nous voilà à notre tour en quarantaine, avec une proportion dérisoire de cas dans toute la Belle Province. Le gouvernement Trudeau met très vite le pays sous cloche et arrose les travailleurs d’aides financières pour les inciter à rester chez eux. Pas de confinement strict ici, mais dans les faits, il est plus sérieux qu’en France. Seuls les commerces essentiels ouvrent, à horaires réduits, et ferment le dimanche, une hérésie dans un pays aussi libéral. Pas besoin d’attestation pour sortir : de toute façon, il n’y a plus nulle part où aller.
Heureusement, nous avons choisi de vivre à Hochelaga, un quartier populaire. En voyage, nous aimons éviter les évidences et préférons les quartiers que la gentrification n’a pas encore gagnés, parce que leurs habitants nous ressemblent davantage : des gens simples qui mènent des vies simples. Le Plateau, lui, est le repaire des Français et des expatriés en général, une excellente raison de le fuir comme la peste. C’est aussi l’un des secteurs les plus denses de la ville, si bien que la mairesse, Valérie Plante, décide rapidement d’y fermer les grands parcs, trop fréquentés pour que la distanciation y soit respectée.
Notre quartier n’a pas bonne presse ; il est même parfois regardé avec le dédain que les Parisiens réservent à tout ce qui se trouve au-delà du périphérique. Notre parc n’est donc pas pris d’assaut, et il fait partie des rares à rester ouverts. Il est si grand qu’on s’y sent complètement hors de la ville. Il y a du monde les jours de beau temps, bien sûr, mais la police patrouille pour rappeler les règles et l’espace se partage sans peine. Plus question de faire les courses à deux, et une longue file s’étire devant chaque commerce. Les Canadiens ont la culture de la file d’attente, rien de très nouveau pour eux ; c’est simplement inhabituel d’attendre devant la boulangerie ou le supermarché. Chaque échoppe accueille un nombre de clients proportionnel à sa taille, et l’on vous tend du gel hydroalcoolique à l’entrée. Flegmatiques, les Québécois s’adaptent sans broncher.
Stéphane touche l’aide du gouvernement, la Prestation canadienne d’urgence. Tous ceux dont les heures ont été réduites et qui gagnent désormais moins de mille dollars par mois y ont droit : deux mille dollars mensuels. Elle doit permettre de traverser cette période trouble et surtout d’éviter la situation américaine, où beaucoup n’ont d’autre choix que de braver le virus pour aller travailler, au risque de l’attraper ou de le transmettre.
Pendant ces deux mois de confinement, notre rayon de déplacement dépasse à peine le kilomètre. Pour des gens habitués à être sans cesse sur la route, le changement est étrange. Nous ne sommes évidemment pas à plaindre, et notre situation n’a rien de difficile : elle nous oblige seulement à patienter, à l’unisson du monde entier, et à apprendre à tirer le meilleur de ce repos forcé.