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Le syndrome de Montréal

L'hiver à Montréal30 janvier 202014 min de lecture
Le syndrome de Montréal
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9 janvier

Influenza. Sous ce petit nom à priori harmonieux se cache ce virus tant redouté par nous, petits humains, dès que l’hiver pointe le bout de son nez : la grippe. Et Cassandre n’y échappera pas cette année. C’est avec 39 de fièvre qu’elle est rentrée du travail la veille, toute frissonnante et courbaturée. Alors en ce jeudi 9 janvier, on reste bien au chaud à la maison. « On » car Stéphane ne travaille pas non plus aujourd’hui. Il a pris quelques jours de congés pour se rendre en France et son avion décolle ce soir.

Alors non, nous n’allons pas vous faire un exposé sur la grippe (si toutefois ça vous intéresse, nous vous invitons à vous rendre sur passeportsanté.fr) mais plutôt un petit état des lieux du système de santé Québécois. On ne parlera pas du système canadien dans son ensemble car, le pays étant découpé en province, chaque état a plus ou moins son fonctionnement. Comme la France, le Québec possède un système de santé public, ce qui veut dire que ses citoyens et résidents permanents sont couverts par l’assurance maladie. Ils n’ont donc rien à payer lorsqu’ils consultent un médecin ou se rendent à l’hôpital. La plupart des soins et des médicaments sont pris en charge par l’assurance (RAMQ) et, s’ils ne le sont pas, c’est leur mutuelle (plus ou moins chère) qui les prend en charge. Jusqu’ici, le système est assez similaire à notre système français. Par contre, contrairement à la France, il n’y a pas de ticket modérateur au Québec : si les soins sont assurés par des professionnels participant au régime public, vous n’avez même pas à débourser le prix de la consultation ou de l'intervention. Vous n’avancez jamais aucun frais. Par contre, si vous vous faites soigner par des professionnels qui ne participent pas au régime public, vous devrez payer les frais. Le système est donc plutôt bien fait si l’on est citoyen.

Là où le bât blesse, c’est l’accès aux soins. En théorie, toute la population au Québec devrait avoir un médecin traitant, dit ici médecin de famille. En pratique, ce n’est pas évident d’en obtenir un. La plupart des médecins de famille sont débordés et ils n’acceptent plus de nouveau patient à moins qu’ils ne soient référés par leurs patients actuels. Autre cause de cette pénurie de médecins : le « cartel » des médecins qui sévit au Québec. Car plus de médecins signifie plus de concurrence et donc moins d’argent pour chaque médecin. Tout est donc fait pour qu’il soit très difficile d’être médecin de famille. Il n’y a pas d’équivalence de diplôme, les médecins immigrants ici sont donc obligés de repasser des années sur les bancs de l’école. Et les critères d’admissibilité sont très exigeants. Résultat, près de 25 % de Québécois n’ont pas de médecin régulier et il devient compliqué voire impossible même quand on a un médecin traitant d’obtenir un rendez-vous rapidement (dans les deux jours). De ce fait, les gens se présentent très souvent aux urgences pour un problème de santé mineur qui ne devrait pas être traité dans ces services (angines, rhumes, gastro…). Le système de santé québécois est en effet critiqué pour le temps d’attente dans les salles d’urgences de ses hôpitaux : 4,5 heures en moyenne. Et comme ce chiffre est une moyenne, cela veut dire qu’un nombre important de personnes attendent bien plus (6 à 12 heures souvent)...

Dans le cas où l’on n’a pas de médecin de famille, il existe heureusement des cliniques dites « sans rendez-vous » (comprendre par « sans rendez-vous » qu’on vous donne un rendez-vous dans les 48 heures…) qui reçoivent tout le monde dans la limite de leurs heures ouvrables. Elles sont accessibles sept jours sur sept, même les jours fériés. Malheureusement, les plages horaires sans rendez-vous sont souvent prises d’assaut. Il faut appeler la veille au soir à partir de 17h pour les plages horaires du lendemain et, souvent, tous les rendez-vous sont pris en vingt minutes. Consulter un médecin s’avère donc être un véritable parcours du combattant non seulement quand on n’a pas de médecin de famille, mais encore plus quand on a un visa de travail temporaire comme nous.

Cassandre a pu en faire l’amère expérience. Après 3 jours de grippe avec une fièvre qui ne descend pas, et devant l’impossibilité de trouver un rendez-vous dans les 48 heures (au moment où les symptômes sont donc les plus forts et où l’on a le plus besoin d’être pris en charge), elle n’aura d’autres choix que de se soigner avec les moyens du bord : tisanes, huiles essentielles et doliprane pour la fièvre. Même s’il n’est pas forcément recommandé d’aller chez le médecin pour une grippe, il n’est jamais bon d’attendre si les symptômes persistent, surtout avec 39 de fièvre. Heureusement, ils finiront par s’estomper au bout d’une semaine. Donc pour résumer : le système Québécois vous prend très bien en charge (voire mieux que chez nous) si vous y êtes résident permanent. Par contre, l’accès aux soins y est beaucoup plus difficile, à moins de passer par des cliniques privées beaucoup plus chères et non remboursées par l’assurance publique. Si vous n’êtes pas résident permanent, mieux vaut donc espérer ne pas tomber malade, et si cela arrive, s’armer de patience et avoir une bonne assurance privée (obligatoire pour les pvtistes comme nous) car les soins peuvent vite chiffrer.

Un matin de janvier à Montréal
Un matin de janvier à Montréal.

19 janvier

Ça fait un moment qu’on veut tester la grande patinoire du parc à côté de chez nous et en ce dimanche, on est déterminés à aller l’essayer. Stéphane a déjà ses patins qu’il a achetés à un prix dérisoire à un copain qui rentrait définitivement en France. Nous nous rendons donc au Décathlon du centre-ville pour acheter ceux de Cassandre. Pour l’équivalent de trente euros, on ressort vingt minutes plus tard avec une paire tout à fait convenable pour l’utilisation récréative qu’on en fera. Il n’est pas loin de 15h quand nous nous mettons en route pour la patinoire du parc Maisonneuve, l’une des plus belles et des plus grandes patinoires de Montréal. Avec sa magnifique vue sur le Stade olympique, la piste en forme d’anneau, longue de 300 mètres, est ouverte du matin à 22h et son accès est complètement gratuit. Il suffit juste d’avoir ses patins. Un chalet y est ouvert toute l’année et permet aux visiteurs de se réchauffer, de se changer et de laisser leurs affaires avant d’aller patiner, faire des raquettes ou du ski de fond.

Stéphane n’ayant patiné qu’une fois dans sa vie, on y va très doucement. Cassandre essaie tant bien que mal de lui expliquer la technique et de montrer l’exemple mais c’est plus facile à dire qu’à faire pour Stéphane qui a bien du mal à assimiler le pas du patineur. Après une heure de patinage à petite vitesse et plusieurs tours de piste, le froid finit par avoir raison de nos mains et pieds et Stéphane commence à être fatigué. Nous retournons donc au chalet récupérer nos affaires qui sont restées, cela vaut la peine d’être signalé, dans des casiers complètement ouverts aux yeux de tous. Pour nous français, c’est inconcevable de laisser ses affaires ainsi sans surveillance sans les garder dans des casiers fermés à clef ainsi mais ici au Québec (comme en Australie d’ailleurs), les cas de vols sont extrêmement rares. C’est naturellement confiants donc que nous retournons à notre casier pour nous changer avant d’amorcer le retour à l’appartement, très satisfaits de cette première session de glisse.

La patinoire du parc Maisonneuve, au pied du Stade olympique
La patinoire du parc Maisonneuve, au pied du Stade olympique.

20 janvier

Le froid n'est pas le monstre que l'on décrit souvent. Il est une couche qui vous rappelle à la vie, un feutre qui vous enroule pour ne plus vous lâcher. Et le froid est relatif, à tous points de vue. Quand nous étions en Australie, moins de quinze degrés nous semblait désolant et signe d'une mauvaise journée. Le corps humain est incroyable, il s'adapte à toutes les situations. Pourtant nous lui en faisons voir de toutes les couleurs depuis quelques années : depuis les cinquante degrés du bush australien jusqu'au -30 du Canada. Ici, nous apprenons à pondérer nos impressions. Quand nous nous levons et que le thermomètre indique l'équilibre, le zéro, on va au-devant d'une journée agréable. Quand il annonce -15 degrés, on ne se plaint plus, on affronte. D'ailleurs, l'expression "il fait froid" ne sort quasiment plus de nos bouches.

Car le froid n'est pas un ennemi, c'est un compagnon qui vous attrape aux joues quand elles sont la seule partie découverte de l'iceberg que vous formez. Ce sont des sensations inédites que vous apprenez à aimer au fil des semaines, qui vous réveillent au petit matin. C'est le mucus nasal qui se cristallise à mesure que vous respirez. Ce sont les doigts qui rougissent et se crispent quand vous oubliez vos gants. Le froid vous prend en otage mais ce n'est plus le syndrome de Stockholm, c'est celui de Montréal. Car on finit par l'aimer ce froid sec permanent, cette enveloppe continuelle. Au fond de nous, l'épiderme grave des souvenirs inconscients et il se crée sa banque de données. Il se souvient des moindres frissons, de la chaleur d'un soleil brûlant, de la pluie qui lui coule dessus et il s'instruit de cette neige qui n'en finit plus de tomber. Et alors nous ne sommes plus seulement des touristes en quête de culture mais des voyageurs climatiques, des êtres à la recherche de sensations. Car à l'heure où l'on voyage à vitesse grand V, où l'objectif est de se prendre en photo à tous les endroits possibles, où nous pouvons voir les plus beaux lieux du globe en trois clics, il est encore un monde à visiter et qu'il est impossible de capturer, qui n'appartient qu'à nous, c'est celui des sensations. Celui-là n'a pas besoin d'algorithme pour exister, il est au fond de chacun d'entre nous. Il suffit de l'écouter et de le chérir.

Cassandre part au travail.
La neige qui tombe.

24 janvier

Quand on dit que les canadiens affrontent le froid, ils ne se laissent vraiment pas abattre. Alors que, dans nos contrées, tout le monde se retranche dès qu’il fait moins de cinq degrés, à Montréal ils utilisent le froid comme argument marketing. En effet, qui aurait l’idée d’organiser un festival d’électro en extérieur en plein mois de janvier ? C’était le pari un peu fou des créateurs de l’Igloo Fest, qui se tient tous les ans pendant 5 week-ends en janvier et février et qui rencontre un succès exponentiel chaque année.

Installé sur le Vieux-Port de Montréal, un lieu iconique au pied de la grande roue, l’événement comporte deux scènes et il accueille de grands noms de la musique électro. Ce vendredi soir, notre ami Guewen nous retrouve à la maison pour un apéritif bien arrosé avant de prendre le métro direction le centre-ville. Le festival a été pensé de manière à ne pas trop perturber la vie alentours car il finit trente minutes avant les derniers trains, largement le temps pour les fêtards de rejoindre tranquillement leurs pénates. Hormis Vladimir Cauchemar, un DJ français, nous ne connaissons aucun des artistes alignés pour la nuit mais cela ne nous importe que peu puisque nous venons pour l’ambiance. Il fait -2 degrés ce soir et c’est le week-end le plus chaud du mois, il faisait presque -20 la semaine précédente. Autour de nous, l’atmosphère est conviviale, les gens sont habillés en vêtements de ski multicolores ou en déguisement farfelus. Nous nous sommes aussi vêtus chaudement mais il nous faut quand même quelques verres pour nous réchauffer et après deux ou trois pas de danse, nous ne pensons même plus à la température. Nous naviguons entre les deux scènes où les artistes sont tous au niveau et où l’ambiance est survoltée.

Le lieu est bien agencé, avec de grands espaces pour circuler, des bars installés dans des petites roulottes et disséminés partout pour assurer la fluidité du service et une longue allée de sanitaires. Alors que nous attendons Cassandre qui fait la queue aux toilettes, un jeune homme nous aborde avec Guewen. Il cherche à acheter de la weed mais à son grand désarroi, personne n’en vend. C’est l’un des écueils de la légalisation, le marché noir est considérablement réduit et il nous le dit lui-même : « chez moi, c’est illégal mais on en trouve partout ». Nous continuons à discuter et nous apprenons qu’il vient du Connecticut, un état proche de New-York et qu’il sort pour la première fois de sa vie des USA à 21 ans. Il est venu à Montréal avec sa copine et une amie qui sont elles aussi aux toilettes et qui nous rejoignent d’ailleurs en même temps que Cassandre. Nous poursuivons la discussion et nous découvrons trois jeunes gens très attachants, vraiment drôles et nous leur proposons de venir manger chez nous le lendemain soir. Guewen prend le numéro de Zach et nos deux groupes se séparent à travers la foule de plus en plus dense. Nous commençons à bien connaitre les américains et leur enthousiasme démesuré donc nous ne nous attendons pas vraiment à avoir de leurs nouvelles le lendemain.

Sur la scène Vidéotron, Vladimir Cauchemar s’installe aux platines et fait déjà résonner des tubes mâtinés de rap français dans un mix vraiment talentueux et sans fausse note. Les heures défilent à une vitesse folle et à minuit, Guewen paie son erreur de n’avoir pas voulu mettre son plus gros manteau et ses chaussures adaptées, il est transi de froid. Tout en dansant, nous regagnons la sortie et nous marchons dans les rues désertes et enneigées de Montréal, encore une fois heureux d’être à l’endroit précis où nous sommes.

À l'Igloofest
À l'Igloofest.

25 janvier

Surprise ce matin : il est huit heures du matin et les américains ont déjà écrit à Guewen pour lui indiquer qu’ils seraient très heureux de nous revoir aujourd’hui. Nous sommes bien entendus partants et je prends le relais pour inviter Zach et ses deux amies, dont nous ne connaissons même pas encore les noms, à venir manger avec nous autour de 20 heures. Ils sont d’accords et nous fixons donc le rendez-vous. Nous avions prévu d’aller randonner dans un des parcs ceinturant Montréal mais Cassandre ne se sent pas très bien alors nous changeons les plans pour une journée repos à la maison. C’est à peine si nous faisons une sortie pour découvrir un magasin de vente en vrac à dix minutes à pied de chez nous. Comme nous l’avions évoqué précédemment, le mouvement zéro déchet a une ampleur importante à Montréal et il n’a aussi pas la même connotation qu’en France, où vous serez vite catalogués de bobo si vous n’avez pas envie d’acheter des concombres emballés dans du plastique ou une boite de gâteaux emballés dans des sachets. Cet après-midi, nous venons simplement nous ravitailler en sucre et en lessive et le procédé est toujours aussi simple : vous pesez votre contenant vide et inscrivez son poids dessus au marqueur puis l’employé le pèse à nouveau à la caisse une fois plein.

Il neige fort aujourd’hui, d’énormes flocons qui ressemblent à ceux factices que l’on voit dans les films et nous marchons sans trop nous presser. Guewen est aussi de la partie ce soir et il arrive vers 18h30 pour manger avec nous puisque les américains ont mangé à 16h30, une autre différence culturelle qu’il est dur pour nous de vraiment appréhender. Nous partageons des pizzas en regardant des photos de voyage et des souvenirs que nous avons en commun. A 20h15, nos nouveaux amis arrivent et nous échangeons nos prénoms après cette rencontre complètement improbable et spontanée ! Lui s’appelle Zach, 20 ans, et est étudiant dans un « community college », l’équivalent de l’école publique. Sa copine Katie, 21 ans, d’origine philippine est étudiante également mais dans un autre établissement. Leur amie, qui répond au prénom rigolo d’Ash, a quelques années de plus et a abandonné l’école pour se consacrer à sa passion : la photographie. Milieu d’autant plus difficile pour elle à l’heure des réseaux sociaux qu’elle n’affectionne pas vraiment. Nous passons donc des heures à discuter de leur pays, du notre, de nos différences culturelles, de la situation politique américaine qui les désole tellement qu’ils s’en sont complètement détournés et de voyages… Les heures filent rapidement et à presque 1h du matin, il est déjà temps pour nos nouveaux amis de rentrer à leur Airbnb avant que les métros ne s’arrêtent. Nous nous disons donc au revoir mais gardons contact pour de prochaines retrouvailles d’un côté ou l’autre de la frontière.

Une maman tire son enfant en luge.

30 janvier

Aujourd’hui c’est le grand jour : les parents de Cassandre viennent nous rendre visite pour un mois ! Nous sommes très excités à l’idée de recevoir nos premiers invités chez nous à Montréal et qui plus est en plein hiver. Les activités ne manquent pas : ski alpin, ski de fond, patinage, glissade sur tube, chiens de traineaux, raquettes… Nous en avons plusieurs en tête pour divertir nos invités comme il se doit. A 17h tapantes, nous sortons du travail et nous mettons en route pour l’aéroport à bord d’une voiture de location que nous avons loué la veille à un particulier (pratique très courante ici et très économique). Le trajet se fera plus rapidement que prévu, nous qui avions peur des embouteillages monstres qu’il y a habituellement sur l’autoroute qui mène à l’aéroport.

L’atterrissage de leur avion est prévu à 16h45 et nous estimons qu’il leur faudra au moins une bonne heure avant de récupérer leurs bagages puis de passer la douane canadienne. A notre grand étonnement, tout ce processus sera plus rapide que prévu car à peine arrivons-nous au dépose-minute que nous les apercevons sur le trottoir, dehors depuis cinq minutes et déjà congelés. Eh oui, le climat canadien n’a rien à voir avec le climat français. Ici, le froid est sec et vivifiant et quand on vient du sud de la France, arriver sous -5 degrés peut procurer un choc. Une fois les joies des retrouvailles passées, nous remontons rapidement en voiture. Moins de 30 minutes après, nous sommes arrivés et les parents prennent possession de notre chambre, car elle est plus grande et plus confortable. Ici, on sait recevoir ! On fait visiter les lieux puis on prend le sempiternel et immanquable apéro à base de vin et de saucisson (car oui les québécois en font aussi et certains sont même excellents). Nous sommes ravis d’avoir de la compagnie et de partager notre nouvelle vie avec de la famille. Ce mois de février s’annonce donc bien chargé en découvertes et en activités !