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Premières neiges, et pas de ville souterraine

L'hiver à Montréal4 décembre 20199 min de lecture

3 novembre

À midi, nous poursuivons notre tournée de Montréal à Table, ce festival où les restaurants de la ville composent des menus à prix doux, en allant « bruncher » chez Jacopo, un italien en plein cœur du Vieux-Montréal, sur la jolie place Jacques-Cartier. Le décor est authentique et raffiné, mais l’assiette ne sera pas une révélation : les produits sont frais, les plats honnêtes, sans grande imagination. Pour le prix, on ne se plaint pas, et l’on ressort la peau du ventre bien tendue. Une courte promenade dans le centre pour digérer, puis nous rentrons passer le reste de ce dimanche à la maison, comme des Montréalais qui n’ont plus rien à prouver.

7 novembre

La semaine file comme une semaine de travail ordinaire. Chacun prend ses marques dans son nouveau job et une petite routine salutaire s’installe, de celles qui font du bien après des mois de bagages. Demain soir, Niska, le rappeur d’Évry, se produit à l’Olympia de Montréal, et nous avons prévu d’y aller avec quatre autres Français « rencontrés » sur le groupe Facebook des pvtistes à Montréal, dont les trente mille membres sont d’ailleurs, pour la plupart, devenus résidents permanents. Un concert n’étant pas le meilleur endroit pour faire connaissance, nous avons décidé en début de semaine de nous retrouver la veille autour d’un verre.

Rendez-vous à 17 h 30, à la sortie du travail, à l’Abreuvoir, un grand pub du centre-ville qui mêle boîte de nuit, bar et immense terrasse chauffée. Autour de la table : Marc, un Réunionnais installé à Montréal depuis quatre ans ; Célia, élève de Centrale Lyon en échange universitaire, originaire de Morangis, une ville que Stéphane connaît bien ; Kevin, un autre Réunionnais (la communauté est importante ici) ; et Yacine, un pvtiste arrivé un an plus tôt. On parle de tout et de rien, du froid qu’il faudra apprivoiser, de la vie à Montréal, des Québécois, de la France. Les pintes se succèdent, un burger passe par là, et chacun rentre chez soi avec la certitude que la soirée du lendemain sera belle.

8 novembre

Le vendredi soir arrive enfin. Montréal a, elle aussi, son Olympia : une solide salle de spectacles construite en 1925 sur le modèle de sa grande sœur parisienne, avec exactement le même nombre de places. À 20 heures, nous retrouvons nos nouveaux amis rue Sainte-Catherine, devant une affiche qui annonce complet. Un DJ chauffe la salle avec un mélange de tubes américains et de rap français en vogue. Le concert doit commencer à 21 heures, mais l’heure passe, et l’on sent un malaise sur scène : le disc-jockey meuble, repasse des morceaux déjà entendus. Nous commençons à nous inquiéter, car un étrange syndrome frappe les rappeurs français à Montréal : ils annulent leurs concerts ou, à défaut, les bâclent. En septembre, Koba La D, un autre enfant d’Évry, était monté sur scène avec une heure et demie de retard, visiblement défoncé, pour repartir au bout de vingt-cinq minutes. Il est presque 22 heures quand Niska débarque enfin, pour une heure d’un set énergique mais forcément tronqué : à 23 heures, les vigiles lui font signe que le temps est écoulé. Nous ressortons trempés de sueur, contents mais un peu frustrés, et finissons la soirée au bar de la veille.

10 novembre

Ce week-end se tient, pour la troisième année consécutive, le Festival Zéro Déchet, porté par l’association québécoise du même nom. Conférences, ateliers pratiques et foire d’exposants abordent mille sujets : le zéro déchet à l’école ou au bureau, la vie sans plastique, l’éco-anxiété, le tourisme durable… Nous passons l’après-midi à fureter entre les stands et à écouter les intervenants. À Paris, un mode de vie zéro déchet peut vite coûter cher ; à Montréal, nous l’avions remarqué, les prix sont bien plus doux. La ville compte de nombreuses épiceries en vrac où l’on trouve non seulement de quoi manger, mais aussi des produits ménagers et cosmétiques, à des tarifs raisonnables.

Comparée aux villes australiennes ou américaines, Montréal a une longueur d’avance en matière d’écologie. Beaucoup d’immeubles et de maisons disposent d’un bac réservé aux déchets organiques, destinés au compost. Mais le chemin reste long. Bien que banni de plusieurs municipalités, le sac plastique est encore partout, même si les sacs réutilisables sont entrés dans les mœurs depuis quelques années. Et dans les grandes chaînes, Costco, Walmart ou Metro, le suremballage règne : les fruits et légumes dorment toujours sous plastique.

Un Montréalais jette en moyenne 460 kilos de déchets par an. La ville veut réduire cette montagne de dix kilos par habitant et par an d’ici 2030. Pour y parvenir, elle compte d’abord s’attaquer au gaspillage alimentaire en interdisant aux supermarchés et aux institutions de jeter des denrées, qu’ils devront confier aux banques alimentaires. D’autres mesures suivront : l’interdiction, prévue pour le printemps, des articles en plastique à usage unique, ou celle faite aux commerçants de jeter ou détruire les vêtements invendus.

16 novembre

Cette semaine, les premières grosses neiges de la saison sont tombées. Techniquement, nous sommes encore en automne, mais le thermomètre et le paysage nous le font oublier : près de dix centimètres se sont accumulés en une seule nuit. La ville a tiré sur elle un épais drap blanc, et les stations de ski des environs s’apprêtent à ouvrir d’ici une semaine. Avant que tout cela ne fonde, nous partons nous promener dans le gigantesque parc voisin avec Guewen, un copain du Sud-Ouest rencontré en Australie.

Surprise : à notre arrivée, un sentier de plusieurs kilomètres a déjà été tracé… pour le ski de fond ! La scène est si pittoresque que nous avons du mal à y croire. Nous sommes en pleine ville, le parc est cerné de grands boulevards, et pourtant il suffit de s’éloigner de quelques mètres de la route pour se croire dans la campagne canadienne. Nous suivons le sentier piéton pour ne pas finir sous les spatules des quelques fondeurs du jour, et marchons une heure et demie sans voir le bout du parc. À 15 h 30, la lumière décline déjà ; à 16 heures, nous commençons à geler et regagnons l’appartement d’un pas pressé.

30 novembre

Depuis deux semaines, le froid ne nous lâche plus : le thermomètre dépasse rarement les deux degrés, et ce samedi de grand soleil ne fait pas exception. C’est d’ailleurs souvent par ces journées éclatantes qu’il fait le plus froid. Une petite mise au point s’impose, car les clichés des Français sur le Canada ont la vie dure. Faut-il rappeler que le Canada est le deuxième plus grand pays du monde après la Russie, avec près de dix millions de kilomètres carrés ? C’est à peu près la taille du continent européen, dix-huit fois celle de la France. Dire « il fait froid au Canada » sans préciser de quelle province on parle ne veut donc pas dire grand-chose. C’est comme dire « il fait froid en Europe » : le Barcelonais et l’habitant du fin fond de la Laponie ne vivent pas la même vie. Vancouver, Calgary, Toronto ou Montréal n’ont pas le même climat, quelle que soit la saison. Le Grand Nord connaît un climat polaire, avec des étés qui dépassent rarement dix degrés, tandis que la côte ouest et la région de Vancouver profitent de la douceur tempérée du Pacifique.

Revenons-en à Montréal. La ville vit sous un climat continental : chaud et humide l’été, autour de trente degrés en moyenne, et très froid l’hiver, autour de moins dix. Mais elle bénéficie en moyenne de 305 jours de soleil par an, contre 250 à Paris, et la pluie y est finalement rare. Depuis notre arrivée, il y a trois mois, nous avons compté à peine dix jours de pluie, et jamais une journée entière : quelques heures au pire. Le ciel est bleu, ou au moins lumineux. Alors oui, il fait froid, mais ce n’est pas le pôle Nord. Le ressenti peut plonger très bas, mais le froid est sec, et l’on s’y fait très bien à condition d’être bien couvert.

Aujourd’hui, donc, le soleil brille, et nous partons marcher sur la rive nord du Saint-Laurent, du côté du Vieux-Port. Soleil ne rime pas avec douceur, et nous le comprenons dès le premier pas dehors : il fait moins huit, moins quinze en ressenti. Le Vieux-Port est le port historique de la ville ; il s’étire sur plus de deux kilomètres au sud du Vieux-Montréal. Aménagé au début du XVIIIᵉ siècle, il a grandi au XIXᵉ avec la révolution industrielle, avant que l’activité portuaire ne déménage plus à l’est en 1976. Réaménagé au début des années 1990, c’est aujourd’hui un lieu historique et touristique qui attire plus de six millions de visiteurs par an. L’été, les berges se couvrent de sable, de parasols et de douches pour bronzer au bord du fleuve ; l’hiver, on y installe une immense patinoire.

Au bout d’une heure de promenade, force est de constater que le soleil ne suffit pas à nous réchauffer. Les bottines de Cassandre, trop fines, laissent passer le froid, et ses pieds deviennent des glaçons. On ne plaisante pas avec ça : la première galerie commerciale venue nous offre une halte absolument nécessaire.

Puisqu’on parle de galeries commerciales, tordons le cou à une légende urbaine bien française : celle qui veut que les Montréalais passent l’hiver dans une ville souterraine, parce qu’au Québec l’hiver dure neuf mois et demi et qu’il fait moins quatre cent mille degrés. Disons-le une bonne fois pour toutes : IL N’Y A PAS DE VILLE SOUTERRAINE. Il y a un réseau de galeries marchandes, de stations de métro et de parkings reliés sous terre, rien de plus. Désolés de vous décevoir, mais nous ne vivons pas sous terre l’hiver comme les nains de Tolkien. Les rues de Montréal sont pleines de promeneurs en plein mois de janvier. Et si Montréal a une ville souterraine, que dire de Paris, que l’on peut traverser de part en part sans jamais mettre le nez dehors ? Ici, hormis le long du métro, il faut affronter le froid pour aller d’un point à un autre. Après avoir un peu « magasiné » dans le centre, nous rentrons : ce soir, des copains viennent pour une soirée crêpes. Merci aux Bretons pour cette invention qui nous ramène au pays, même à des milliers de kilomètres.

4 décembre

Vous vous souvenez de l’entretien que Stéphane avait passé pour un job de déneigeur ? Karl, le manager, le rappelle ce matin pour lui proposer de venir essayer les machines avant les prochaines grosses neiges. À 9 h 30, il est au bureau, et un jeune homme nommé Hubert se charge de sa formation express : cinq minutes au volant de la déneigeuse dans la rue d’à côté, puis direction les quartiers de Longueuil. Le Québec est très permissif envers les employeurs, qui ont à peu près les mains libres, et cela se ressent dans l’éthique du travail : Stéphane se retrouve aux commandes d’un engin de deux tonnes sans que personne n’ait vérifié s’il avait le moindre permis. Une tablette lui indique l’itinéraire et les allées privées que les clients de l’entreprise Progazon veulent voir dégagées pendant les tempêtes. La machine n’a rien de sorcier : elle se conduit comme une grosse voiture, avec un joystick pour orienter la souffleuse qui projette la neige. Après trois heures à tourner dans les rues, Stéphane ramène l’engin presque à sec et file vers son autre travail.

Comme en Australie, la soirée quiz, le « trivia », est très à la mode au Canada. On en trouve un peu partout à Montréal, presque tous les soirs de la semaine. Le principe est simple : répondre à des questions de culture générale réparties en plusieurs manches. Nous en avions pris l’habitude en Australie, parfois même sur des thèmes précis comme le cinéma, mais le concept n’existe pas vraiment en France, ou du moins pas à Paris, et ce n’est pas faute d’avoir cherché. Par chance, un bar du quartier en organise un tous les mercredis soir : nous allons le tester.

De nombreuses équipes d’habitués sont là, et la machine est bien huilée : un stylo, un livret de plusieurs pages avec les numéros des questions et la place pour les réponses. Quatre manches se succèdent : reconnaître des personnages, des objets ou des lieux en photo, de la culture générale, un blind test et un QCM. Les questions sont pointues et tournent beaucoup autour du Québec, si bien que nous séchons souvent. Après deux heures et demie, nous terminons parmi les cinq dernières équipes, mais en retirant les questions sur le Canada, nous nous en sortons étonnamment bien. L’expérience est amusante, mais nous ne reviendrons pas : chaque manche est suivie d’une pause de trente minutes, ce qui rend la soirée interminable, et coûteuse, car il faut bien consommer pour passer le temps.