← Récit précédentDe Cartagena à Rincón del MarIl y a deux façons de traverser la Colombie : en avion, rapidement et sans rien voir, ou en bus, lentement et en voyant tout, parfois un peu trop. Pour quitter la côte et rejoindre Medellín, nous avions choisi le bus de nuit, par principe autant que par budget.
Un mot sur ces bus colombiens, puisque nous en avons pris beaucoup. Il y fait toujours très, très froid, car la climatisation tourne à fond quelle que soit l'heure, comme si la température intérieure était un signe de standing. Les Colombiens, eux, le savent et montent à bord avec couvertures, bonnets et parfois même des gants. Nous, nous grelottions en t-shirt. Et les chauffeurs roulent très vite sur des routes de montagne pleines de virages, doublant dans les courbes et freinant au dernier moment, au point que certains trajets deviennent franchement dangereux. Mieux vaut prévoir un pull, et ne pas trop regarder la route. Nous arrivions au petit matin, frigorifiés et pas vraiment reposés, mais entiers.
29 avril
Nous avions quitté la côte pour les montagnes d'Antioquia, la région de Medellín. À deux heures de bus de la ville, Guatapé est le but d'excursion préféré des Paisas, les habitants de la région, et on comprend vite pourquoi.
Sept cents marches
La Piedra del Peñol surgit de la campagne comme un œuf géant posé là par erreur : un monolithe de granit d'environ deux cents mètres de haut, au milieu d'un paysage de collines douces. On le voit de loin, et plus on s'en approche, moins il semble réel. Pour atteindre le sommet, un escalier de plus de sept cents marches zigzague dans une fissure de la roche, comme une couture blanche sur la pierre grise.
À vrai dire, la montée est moins longue qu'on ne le craint en voyant le rocher d'en bas, et la récompense est à la hauteur. La vue là-haut est très, très jolie : tout autour s'étend un immense lac aux bras innombrables, semé d'îles et de presqu'îles vertes, comme si quelqu'un avait renversé de l'eau sur une carte en relief. Ce paysage n'a pourtant rien de naturel : il est né dans les années 1970 d'un barrage hydroélectrique, qui a englouti l'ancien village d'El Peñol. Les habitants ont été relogés dans un village tout neuf, construit un peu plus loin, et l'on raconte que la croix de l'ancienne église dépasse encore de l'eau quand le niveau baisse.


Sur le flanc du rocher, on distingue un G et un début de U peints en blanc. Les habitants de Guatapé avaient commencé à y inscrire le nom de leur village, avant que ceux d'El Peñol, qui revendiquent aussi la pierre, ne viennent les arrêter en pleine écriture. Le graffiti inachevé est resté là, comme le témoignage d'une querelle de clocher à l'échelle d'une montagne. Nous trouvions cette histoire délicieuse.
Le village des zócalos
En redescendant, nous flânions dans Guatapé, sans doute le village le plus coloré de tout le voyage, ce qui n'est pas peu dire en Colombie. Chaque maison porte en bas de sa façade des zócalos, des panneaux en relief peints de couleurs vives qui représentent des animaux, des métiers ou la vie d'autrefois. À l'origine, ils servaient à protéger le bas des murs des éclaboussures et des coups de sabots. Aujourd'hui, chaque famille y raconte un peu de son histoire : un boulanger y fait figurer ses pains, un pêcheur ses poissons. Les balcons de bois, les escaliers peints et les tuk-tuks qui circulent dans les rues pavées complètent le tableau. On a parfois l'impression de marcher dans un livre pour enfants.


