← Récit précédentSan Gil et Barichara, les pierres du SantanderAprès des semaines dans les montagnes, la côte caraïbe. Le changement est brutal : on quitte les pulls et les matins frais pour une chaleur moite qui vous colle à la peau dès la descente du bus. Palomino est un village tout en longueur, posé là où la Sierra Nevada de Santa Marta plonge dans la mer. Cette montagne est la plus haute du monde au bord d'un océan : ses sommets enneigés dépassent 5 700 mètres à une quarantaine de kilomètres seulement de la plage. Le río Palomino en descend, froid et clair, avant de se jeter dans une mer agitée, bordée de cocotiers penchés par le vent.
L'école et la maison de la directrice
Si nous restions si longtemps à Palomino, c'est que nous y faisions du bénévolat dans une école maternelle. Voyager longtemps, c'est aussi accepter de s'arrêter, de poser son sac quelque part et de se rendre utile, même modestement. Après des semaines à être de passage partout, nous avions envie d'appartenir à un endroit, ne serait-ce que pour quinze jours.
Sur nos photos de ces deux semaines reviennent sans cesse les enfants : assis en cercle dans la cour, coiffés de chapeaux de paille, ou courant derrière un ballon sur un terrain de terre au pied des collines. Ils avaient une énergie inépuisable et une curiosité sans filtre pour ces deux grands étrangers qui parlaient un espagnol bizarre. Parmi les petits, nous avions vite trouvé notre chouchou : Valentin, que nous aimions beaucoup et qui était vraiment adorable. L'école se terminait tôt, en début d'après-midi, ce qui nous laissait de longues heures de liberté chaque jour.


Nous logions chez la directrice de l'école. Son mari était boulanger, et c'est à la maison qu'il préparait tout ce qu'il vendait : les pains, les brioches, les pâtisseries. Toute la maisonnée se levait donc à cinq heures du matin, dans l'odeur de la pâte qui cuit. Il y a pire comme réveil. La directrice avait deux enfants, Oasis et Mapaille, qui partageaient notre quotidien.
C'était une maison isolée, avec très peu d'électricité et sans eau courante. Pour se doucher, on se glissait sous un mince filet d'eau qui tombait d'une grande cuve de récupération d'eau de pluie. Les premiers jours, ce confort sommaire nous surprenait. Au bout d'une semaine, nous n'y pensions plus. On mesure vite à quel point nos vies européennes sont encombrées de choses dont on croit ne pas pouvoir se passer, et qui n'ont en réalité aucune importance.
Le soir, on se retrouvait à plusieurs, assis par terre dans la pièce commune, pendant que le soleil se couchait derrière la Sierra dans des tons orange et violets.
Descendre la rivière
Après l'école, nous filions souvent à la rivière pour nous baigner et lire sur la berge. L'activité phare de Palomino consiste à descendre le río jusqu'à la mer, allongé sur une chambre à air, mais c'était trop cher pour notre budget de voyageurs au long cours. Qu'à cela ne tienne : nous l'avons descendu à la nage, un sac sur le dos, persuadés qu'il n'était pas très profond. En réalité, il l'était énormément. Nous nous étions bien fait avoir, à battre des jambes en tenant le sac au-dessus de l'eau, mais c'était très, très drôle. La mer, elle, se regarde plus qu'elle ne se baigne : les courants y sont dangereux et les drapeaux souvent rouges.


Au bord de la rivière et sur les chemins, nous croisions souvent des Kogis, l'un des peuples autochtones de la Sierra Nevada, reconnaissables à leurs longs vêtements blancs. Ils se considèrent comme les « grands frères » de l'humanité, gardiens de l'équilibre du monde, et nous appellent les « petits frères », ceux qui ont oublié comment prendre soin de la Terre. En les voyant passer, silencieux et pieds nus, on se disait qu'ils n'avaient peut-être pas tout à fait tort.



