← Montréal, du confinement à l'été · étape 4 sur 5

Les Mille-Îles, en répétition générale

Montréal, du confinement à l'été24 juin 202010 min de lecture
Les Mille-Îles, en répétition générale
← Récit précédentDu P’tit Train du Nord aux cascades de Rawdon

Dimanche 21 juin

Avant un long road-trip dans un nouveau pays, nous avons une habitude : en faire d’abord un petit. Cela permet de voir ce qui fonctionne et ce qu’il faut corriger. En Australie, deux semaines entre Sydney et Brisbane nous avaient montré combien il était simple d’y vivre au jour le jour : les grands espaces s’offraient à nous et les infrastructures jalonnaient la route des itinérants.

Le mercredi 24 juin, le Québec célèbre sa fête « nationale », la Saint-Jean, et nous en profitons pour faire le pont et tester notre matériel. Tout est neuf, de la voiture à la tente en passant par les duvets. Cap sur l’Ontario et la région des Mille-Îles, ce qui nous fera gagner quelques jours sur le vrai road-trip, qui approche à grands pas. Nous partons à 11 heures en collant le plus possible au majestueux Saint-Laurent. Une route touristique le longe et s’arrête sur des sites souvent liés à la guerre de 1812, quand les Britanniques tenaient le fleuve face aux Américains : avant-postes, blockhaus, ouvrages fortifiés. L’intérêt historique est mince, mais la journée est belle, alors nous flânons.

Un blockhaus au bord du Saint-Laurent
Un blockhaus au bord du Saint-Laurent.

Nous franchissons la frontière entre le Québec et l’Ontario, qui n’est plus surveillée depuis deux semaines : nous changeons de province en toute légalité, notre premier grand déplacement en quatre mois. De petites villes en portions de route quelconques, nous atterrissons à notre étape du soir, Brockville. Cette commune de 22 000 habitants dégage un charme tranquille, sans doute accentué par le Covid. Les rues sont désertes, mais quelques bars ont rouvert leurs terrasses, un luxe encore interdit à Montréal, que nous nous réservons pour demain. Ce soir, la mission est de trouver un endroit sûr pour planter la tente. Le Canada a beau être immense, ses régions les plus peuplées sont verrouillées par les propriétaires terriens, et il est très compliqué de s’installer où bon nous semble, même sur des terrains en apparence sauvages.

Nous échouons donc dans un camping qui nous facture la somme exagérée de 42 dollars pour occuper dix mètres carrés et y planter cinq sardines une nuit durant. La tente Quechua achetée d’occasion nous satisfait, et nous nous félicitons même d’avoir pris le modèle trois places, idéalement spacieux. Les chaises font très bien l’affaire, et nous mangeons des salades dans la lumière déclinante. Vient l’heure de tester la toile en conditions réelles, et ce n’est pas sa faute si la nuit sera mauvaise. Le camping, le seul abordable du coin, borde l’autoroute, et ce qui ressemblait en soirée à un bruit blanc devient un fond sonore insupportable : les camions défilent sans fin sur la 401, entre Montréal et Toronto. Nous sortons les bouchons d’oreille, cet outil qu’on oublie souvent en voyage et qui se révèle parfois salvateur.

Premier campement, à Brockville
Premier campement, à Brockville.

Lundi 22 juin

Nous arrachons malgré tout quelques heures de sommeil, et le matériel passe l’épreuve du feu : rien à changer de ce côté-là. Après un petit-déjeuner modeste, nous replions notre maison portative ; nous redoutions l’exercice, nous le bouclons en moins de cinq minutes. En route vers le pont des Mille-Îles, qui enjambe le fleuve entre le Canada et les États-Unis : un passage piéton permet, paraît-il, d’y profiter gratuitement de la vue. En voiture, la traversée coûte cinq dollars, et nous ne sommes pas prêts à payer pour franchir un bras de fleuve et revenir aussitôt. Malheureusement, au poste de péage, une vieille dame nous apprend que le pont est fermé aux piétons, et le restera jusqu’à la réouverture de la frontière. Un signe de plus de l’influence américaine : la frontière est deux kilomètres plus loin, mais l’on peut interdire le pont aux piétons en territoire canadien.

Déçus, nous suivons la Thousand Islands Parkway vers Gananoque. Sur la route déserte, Stéphane freine brusquement et se range sur le bas-côté : une tortue traverse, et elle risque de finir sous les roues si les conducteurs d’en face ne sont pas attentifs. Nous courons la soulever et la déposer de l’autre côté. Nous apprendrons plus tard que ces animaux à carapace pullulent dans cette partie du fleuve et que la scène n’a rien d’exceptionnel. Une cycliste qui passe nous lance un « Good job, guys! » qui nous fait beaucoup rire. Plus loin, une grande étendue de terre entre la route et l’eau : une aire de repos de jour où l’on a aussi le droit de dormir dans sa voiture la nuit. Nous repérons les lieux et découvrons, derrière les arbres, une petite baie à l’eau cristalline. Serviettes étendues sur les rochers, nous plongeons dans une eau étonnamment tiède. Un autre animal inattendu vient alors nous saluer : une couleuvre d’eau douce, qui nage à quelques mètres de nous sans s’effrayer le moins du monde.

Coïncidence ou pas, nous quittons les lieux peu après pour la petite ville de Gananoque, un nom autochtone que l’on traduit souvent par « la ville aux deux rivières ». C’est un fait méconnu, car l’on pense plutôt aux Amérindiens des États-Unis ou aux Aborigènes d’Australie, mais le Canada est lui aussi une terre largement colonisée, dont l’héritage autochtone a longtemps été purement et simplement effacé des mémoires. Le terme officiel de « Premières Nations » rend justice à la primauté que ces peuples devraient exercer sur le territoire. Avant l’arrivée des colons, des dizaines de nations se partageaient les terres, et si l’on ignore combien de personnes y vivaient, les estimations vont de un à douze millions. À titre de comparaison, le Canada compte aujourd’hui 38 millions d’habitants. Certains peuples ont gagné une place dans l’imaginaire grâce aux récits des premiers explorateurs et aux clichés qui les accompagnent : on pense notamment aux Inuits.

À Gananoque pourtant, hormis quelques noms de lieux, peu de traces de cet héritage ; plutôt un fort parfum d’aisance. Les maisons au bord du fleuve sont luxueuses, et la ville a un cachet indéniable. Elle possède même une petite plage où nous passons l’après-midi, assis comme deux retraités sur nos chaises de camping, à lire et à bavarder au soleil.

Un kiosque au bord du fleuve
Un kiosque au bord du fleuve.

Comme beaucoup, nous avons profité du confinement pour nous refaire une santé et reprendre la course régulièrement. Pour ne pas briser l’élan, nous retournons à notre petite baie du midi, nous nous changeons et partons pour dix kilomètres. Il fait chaud, très chaud, et nous terminons trempés, pour sauter directement à l’eau. Le savon d’Alep sort du sac : nous en profitons pour nous laver dans le fleuve. Il nous faut bien dix minutes pour cesser de transpirer, et le Saint-Laurent tiède n’aide pas. Une fois propres, séchés comme des huîtres sur les rochers chauds, nous retournons en ville pour boire enfin un verre en terrasse !

Deux cidres, et l’ambiance indolente de la terrasse nous piège : quand la serveuse demande si nous souhaitons manger, nous répondons oui. Quelle erreur ! Comme souvent dans les lieux touristiques, la nourriture est à peine passable et beaucoup trop chère. Nous ne repartons pas fâchés, mais on ne nous y reprendra pas pendant le road-trip. Un monsieur nous aborde en nous entendant parler français. Ancien militaire, il est venu vivre ici pour le calme du fleuve et s’étonne de croiser autant de francophones ces jours-ci. Nous lui expliquons que la fête du Québec offre un long week-end de pont : les Québécois les plus malins ont filé vers l’Ontario, où ils savent qu’ils seront tranquilles.

Le soleil se couche déjà ; nous écourtons la conversation et rejoignons notre spot pour la nuit. Deux autres voitures y sont garées : nous ne serons pas seuls. On s’installe, on sort le nécessaire pour dormir, et la nuit commence… du moins le croit-on. Car qui dit voiture récente dit voiture bien isolée, et qui dit habitacle bien fermé dit condensation rapide. Nous ouvrons les fenêtres, et les moustiques s’engouffrent avec délice. Situation insoluble : nous partons nous garer en ville, en espérant que les insectes y soient moins nombreux qu’au bord de l’eau. Une petite rue tranquille, les vitres légèrement baissées, et nous observons. Les nuisibles se font rares, l’air entre et apporte une brise fraîche. Nous nous endormons ainsi, jusqu’à ce que le soleil nous réveille au petit matin.

Mardi 23 juin

Leçon retenue : il nous faut des moustiquaires à fixer aux fenêtres pour les nuits en voiture. Conseil de voyageurs : testez toujours votre matériel avant de partir longtemps. Quelques courses pour la journée, et à 9 heures nous nous présentons à un petit cottage qui loue des canoës. Les propriétaires sont, à notre surprise, québécois, et préparent notre embarcation en quelques minutes. Nous voilà sur l’eau pour la journée, prêts à explorer le cœur des Mille-Îles, qui ne se révèle vraiment que depuis le fleuve. Petite douche froide : nous ne pouvons accoster que sur quatre îles, propriétés du gouvernement canadien. Toutes les autres ont été achetées au fil des décennies par des particuliers, qui ont mis ce lieu naturel sous cloche. Le résultat défile sous nos pagaies : de sublimes demeures bâties sur des bouts de rocher sortis de l’eau, vides quatre-vingt-dix pour cent de l’année puisque ce ne sont que des résidences secondaires.

Cassandre, prête à pagayer
Cassandre, prête à pagayer.
En canoë entre les Mille-Îles.

Une heure de pagaie pour rallier l’île la plus lointaine ouverte aux simples visiteurs non millionnaires que nous sommes. Le courant est avec nous, et surtout le vent. La journée est très venteuse, d’où les belles vagues que nous chevauchons dans les bras ouverts du Saint-Laurent. Mais dès que l’on pénètre dans un petit archipel, le fleuve redevient d’huile et la navigation un délice : plus besoin de forcer, il suffit de se laisser porter en écoutant les oiseaux, la pagaie servant à peine à guider. Au bout d’une heure et demie, nous amarrons le canoë à Mulcaster Island. D’ordinaire pleine de vie et de campeurs, l’île est à nous seuls aujourd’hui, et nous goûtons le calme souverain qui s’en dégage. Nous mangeons quelques fruits en surveillant les ratons laveurs, qu’un panneau décrit comme très agressifs. Pour gagner la seconde île, plutôt que d’affronter les grandes étendues ouvertes du fleuve, nous serpentons entre les îlots, où le courant est plus doux, en prenant le temps d’admirer les paysages magnifiques qui se déploient autour de nous.

Un chalet sur un îlot
Un chalet sur un îlot.
Un ponton sur le fleuve
Un ponton sur le fleuve.

La deuxième traversée est beaucoup moins reposante : il faut lutter contre le vent et le courant. Nous faisons presque du surplace pendant plus d’une demi-heure et arrivons exténués, après près d’une heure d’efforts. Le repos est bien mérité. Un pique-nique simple, puis nous nous allongeons sur un ponton brûlant que nous rafraîchissons à grandes gerbes d’eau du fleuve. Nous restons là près de deux heures, à savourer l’instant, la vue, le silence. Vers 15 h 30, nous reprenons le canoë pour le retour vers le cottage. Vent et courant sont encore contre nous, mais moins qu’à l’aller, et nous traversons en à peine trente minutes.

Le matériel rendu, nous prenons la direction de Kingston. Cassandre est épuisée par la nuit agitée et la journée de canoë : nous nous arrêtons sur une petite plage au bord du fleuve pour une sieste bien méritée à l’ombre d’un arbre. Mais le ciel s’assombrit de nuages menaçants, et nous levons l’ancre pour la ville. Nous avions repéré un équipement public avec douches et toilettes ; Covid oblige, tout est fermé. Impossible de se laver, d’aller aux toilettes ou même de remplir nos gourdes. Cerise sur le gâteau, il se met à pleuvoir. Devant cette situation inextricable, nous réservons un Airbnb à la dernière minute, et par chance, un hôte accepte de nous accueillir. Une petite bière en terrasse, un passage au supermarché, et nous voilà dans un vrai lit pour une nuit autrement plus calme et confortable que la précédente.

Mercredi 24 juin

Fondée en 1673 et première capitale de la Province du Canada, Kingston se dresse à la jonction du Saint-Laurent, du canal Rideau et du lac Ontario. Cette position stratégique en a fait une place militaire importante : on y trouve le fort Henry, lieu historique national, une base militaire et le Collège militaire royal du Canada. En 1840, un incendie ravage la ville, et le maire de l’époque interdit les constructions en bois au profit de la brique et de la pierre, surtout du calcaire, d’où son surnom de « Limestone City », la ville du calcaire. En flânant, on croise en effet de nombreux édifices historiques, dont la magnifique université Queen’s. Comme dans la plupart des pays anglo-saxons, son campus s’étend sur plusieurs bâtiments et parcs où chacun peut se promener librement, étudiant ou non. En temps normal, il bourdonnerait de vie ; pour les raisons que l’on sait, ses allées sont vides.

L'université Queen's
L'université Queen's.

Nous rejoignons ensuite les rives de l’immense lac Ontario, où souffle un vent à décorner les bœufs. Ce n’est pas le mistral, mais presque, et plusieurs véliplanchistes s’en donnent à cœur joie. La ville est réputée pour ses conditions de navigation exceptionnelles : elle a accueilli de nombreuses compétitions de voile, dont les épreuves des Jeux olympiques d’été de 1976.

Direction enfin le centre historique. Il n’est pas bien grand, mais il a un charme certain et une atmosphère détendue de bord de mer. Les rues principales regorgent de boutiques, de restaurants, de bars et de cafés. Le magnifique hôtel de ville, qui rappelle les grands édifices anglo-saxons des villes américaines, fait face au lac. De l’autre côté de la rue, entre la mairie et les berges, l’ancienne gare du Kingston and Pembroke Railway, autrefois terminus sud de la ligne, abrite aujourd’hui l’office de tourisme ; une vieille locomotive restaurée trône juste devant, souvenir du rôle majeur de Kingston dans l’essor du chemin de fer. Puis nous reprenons la route de Montréal, et trois petites heures plus tard, nous revoilà chez nous, fatigués mais heureux d’avoir enfin pu sortir de la ville et voir du pays.

L'hôtel de ville de Kingston
L'hôtel de ville de Kingston.
La vieille locomotive, devant l'ancienne gare
La vieille locomotive, devant l'ancienne gare.