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Une Elantra blanche

Montréal, du confinement à l'été13 juin 20206 min de lecture
Une Elantra blanche
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Mercredi 27 mai

Nous avons rendez-vous aujourd’hui dans un garage pour faire inspecter la voiture que nous avons décidé d’acheter la semaine dernière. Seulement, nous n’avons plus de voiture à faire inspecter : le vendeur ne donne plus signe de vie depuis trois jours. Malgré nos messages et nos appels, il a tout bonnement choisi de nous ignorer. Le manque de sérieux du personnage nous agace profondément : pourquoi ne pas simplement prévenir que la voiture est vendue, plutôt que de laisser les gens espérer une réponse qui ne viendra jamais ? On ne se laisse pas abattre pour autant : à force de recherches effrénées la veille, nous en avons trouvé une autre, potentiellement intéressante, qui pourrait prendre sa place au garage. Cassandre n’est qu’à moitié convaincue à l’idée de faire inspecter un véhicule que nous n’avons même pas vu, mais faute de mieux, on s’en contentera.

Comme Stéphane ne travaille pas aujourd’hui, c’est lui qui y va. Les photos donnent une impression flatteuse de la voiture, et la vendeuse répond à toutes nos questions par message ou par téléphone : elle a le carnet d’entretien, les factures de réparation, et affirme sans la moindre hésitation : « Oui, elle est en parfait état, il n’y a rien à changer ! » Un peu sceptiques devant cette façon de vendre, nous lui accordons tout de même le bénéfice du doute. Après une heure de transports, Stéphane arrive au pied de son immeuble et repère la voiture garée un peu plus loin. La déconvenue est immense : les flancs sont mangés par la rouille. Il sort son téléphone, compare avec les photos de l’annonce et comprend qu’elles ont été prises sous l’angle parfait pour masquer les dégâts. Écœuré, il écrit à la dame de ne pas descendre, que nous ne voulons pas d’une voiture rouillée et qu’il aurait été plus honnête de le dire tout de suite. Sous la chaleur écrasante de cette fin mai, il rentre bredouille.

Jeudi 28 mai

On ne baisse pas les bras ! La vie est faite d’obstacles à franchir, et tout ne peut pas marcher du premier coup. Cassandre déniche une autre Elantra qui coche toutes nos cases. Après le travail, nous nous rendons au nouveau point de rendez-vous et tombons sur une charmante famille libanaise exilée à Montréal. Le papa est carrossier et ne parle qu’arabe ; c’est sa fille de vingt ans, Pia, qui traduit. La voiture est superbe et, mis à part les pneus usés, rien ne nous gêne au premier abord. Nous l’essayons avec Pia et sommes conquis. Elle nous montre ensuite tous les papiers d’inspection, ce qui nous met en confiance, mais nous voulons quand même la faire examiner par un garage de notre choix. Aucun problème : nous repartons confiants.

Vendredi 29 mai

Nous vous disions que l’hiver avait eu du mal à céder la place au printemps, qui n’est finalement jamais venu. Cette fois, l’été semble s’être installé pour de bon. Montréal connaît cette semaine sa première canicule de l’année. Pendant quatre jours, le thermomètre frôle les trente-cinq degrés et grimpe même mercredi à trente-huit, la température la plus élevée jamais relevée à l’ombre dans l’histoire de la ville. C’est d’autant plus saisissant, et inquiétant, que nous ne sommes même pas en juin et que nous avons vu tomber des flocons il y a trois semaines. Ajoutez soixante-dix pour cent d’humidité et vous aurez une idée de la fournaise. Nous avons eu la brillante idée d’aller courir par ce temps : autant dire que nous y avons laissé cinquante litres d’eau. Dans de nombreux parcs, des pataugeoires et des jeux d’eau gratuits accueillent les familles ; ils sont pris d’assaut cette semaine, et la distanciation physique ne semble plus préoccuper grand monde.

Jeudi 4 juin

C’est le grand jour : nous faisons enfin inspecter la voiture que nous voulons acheter. Cassandre travaille, Stéphane s’y rend donc seul. Rendez-vous à 16 heures dans un garage à trente minutes de bus, recommandé sur le groupe Facebook des pvtistes de Montréal comme sérieux et pas trop « dispendieux », comme on dit ici. Pia arrive à l’heure, en même temps que Stéphane. L’examen dure près d’une heure et se termine sur une note positive : hormis les pneus usés, la voiture est en parfait état, sans le moindre signe de problème mécanique. Notre choix est conforté. Nous avons rendez-vous la semaine prochaine à Laval pour l’immatriculation, les délais à Montréal étant bien trop longs, et convenons avec Pia de récupérer la voiture ce jour-là. Nous fêtons la bonne nouvelle en trinquant dans le parc d’à côté, un rituel devenu hebdomadaire, comme pour tous les Montréalais privés de bars.

Mercredi 10 juin

Stéphane se rend aujourd’hui à la SAAQ, la Société de l’assurance automobile du Québec, pour immatriculer notre nouvelle voiture et sceller le changement de propriétaire. Contrairement à la France, ici, la plaque appartient au conducteur, pas au véhicule. N’ayant jamais possédé de voiture au Canada, nous achetons donc notre toute première plaque. Il faut ensuite payer l’immatriculation, l’équivalent de la carte grise, et une taxe : au Québec, on repaie la taxe de vente sur une voiture d’occasion tant qu’elle a moins de dix ans. Cela nous scandalise un peu, puisque l’État l’a déjà perçue à la première vente, mais nous n’allons pas refaire la politique québécoise aujourd’hui. On se demande tout de même comment les Québécois acceptent d’être autant plumés quand on voit l’état des infrastructures : routes mal faites, personnel hospitalier insuffisant, transports publics très perfectibles dans toute la province… Bref, si vous trouvez que vous payez trop d’impôts en France, ne venez pas au Québec, vous risqueriez de vous faire du mal. Si la Belle Province était un pays, elle serait, paraît-il, la deuxième nation la plus taxée du globe.

Cerise sur le gâteau : il faut repayer cette taxe chaque année à la date d’achat, et son permis de conduire le jour de son anniversaire. Si Stéphane avait passé son permis québécois aujourd’hui (le service est suspendu à cause du Covid), il aurait dû le repayer dès le 2 juillet. Allez comprendre… Il rentre en tout cas avec la plaque, prêt à aller chercher la voiture. La famille l’accueille une fois encore à bras ouverts, l’argent change de mains, et il repart au volant d’une jolie Hyundai Elantra blanche.

Notre Elantra blanche
Notre Elantra blanche.

Vendredi 12 juin

Maintenant que nous avons une voiture, nous pouvons élargir nos recherches de matériel de camping d’occasion. Deux chaises vendues 30 dollars sur Facebook attirent notre attention : elles nous attendent à Varennes, chez un retraité à la pelouse impeccable. Il nous en fait la démonstration ; elles ont l’air robustes, avec leurs armatures métalliques de chaque côté. Il les a payées 70 dollars pièce il y a dix ans et s’en sépare pour alléger son déménagement. Marché conclu, et nous les testons le soir même en conditions réelles : dans le petit parc au bout de notre rue, au milieu de la foule, nous déplions nos nouvelles acquisitions et profitons de la douceur du soir avec quelques bières et du saucisson.

Samedi 13 juin

Les commerces hors de Montréal ayant été autorisés à rouvrir, nous mettons le cap sur Brossard, sur la rive sud, pour faire des emplettes chez Décathlon. Covid oblige, une longue file serpente autour du bâtiment, et nous patientons vingt bonnes minutes avant d’entrer. Mais au fond, cette méthode n’est-elle pas meilleure ? On attend plus longtemps dehors, mais une fois dedans, on a toute la place qu’on veut, on ne se colle pas aux autres clients et on ne fait plus la queue en caisse. Nous sommes seuls au rayon camping, libres de choisir nos sacs de couchage en prenant notre temps. Il ne fera pas froid : nous optons pour un modèle confort dix degrés, complété par une petite couverture. Au rayon jeux, nous prenons des raquettes et un frisbee. En France, ce petit disque nous ramène forcément à l’enfance, mais à Montréal, on voit sans cesse des adultes s’y amuser.

De retour en ville, nous retrouvons justement Guewen dans l’un des nombreux parcs et étrennons aussitôt notre frisbee. On se prend vite au jeu, et sans voir le temps passer, nous jouons près de deux heures. Après un repas convivial chez lui en compagnie d’une de ses colocataires, nous rentrons vers 23 heures. Le temps file quand on s’amuse !