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Le printemps qui n’est jamais venu

Montréal, du confinement à l'été23 mai 20206 min de lecture
Le printemps qui n’est jamais venu

Quand l’été s’en vient

L’hiver est bel et bien fini et, contrairement aux idées reçues, il n’a pas été rude. Le froid se supporte bien, il suffit d’être couvert. La plupart du temps, le ciel est dégagé et le soleil généreux, et cela compte bien plus pour le moral qu’un hiver doux sous un ciel gris parisien qui dure trois mois. La neige, elle, ouvre la porte à mille activités. Nous n’avons pas eu le temps de nous ennuyer, et l’hiver a filé, même si nous aurions préféré qu’il se termine sur une autre note. Inutile de s’attarder sur notre mois d’avril : nous n’avons pas fait grand-chose. Le confinement n’est pas strict, mais tout étant fermé sauf les parcs municipaux, le champ des possibles se réduit à peu de chose. On travaille de la maison, on cuisine, on court.

L’hiver ne nous a donc pas coûté. Ce que nous n’avions pas prévu, et qui finit par devenir déroutant, c’est l’absence totale de printemps, même si les Québécois vous jureront le contraire. Vous savez, cette saison qui annonce la fin de l’hiver, le retour des beaux jours, les bourgeons, et qui s’accompagne en principe d’un peu de douceur. Partout en Europe, malgré le confinement, l’été commence à s’installer ; à Montréal, personne n’est prêt à ranger son manteau. Hormis deux ou trois journées autour de vingt degrés, les températures restent basses.

Puis voilà mai, qui, comme dit le dicton, fait ce qu’il lui plaît. Dès le premier week-end, une vague de froid et de gel s’abat sur le Québec. Le jeudi 7 mai, il neige même deux heures sur Montréal, une neige trop molle pour tenir. Pendant quelques jours, le thermomètre reste sous les dix degrés et frôle zéro la nuit. Heureusement, cela ne dure pas : dès le milieu de la semaine suivante, l’été s’installe enfin, autour de vingt-cinq degrés. Les parcs se remplissent, les Montréalais ressortent vélos, rollers, mölkky et autres jeux de plein air.

Les rues de Montréal se réveillent enfin
Les rues de Montréal se réveillent enfin.

C’est une remarque que nous nous ferons souvent : pour les Français, aller au parc rime surtout avec apéro et pique-nique ; les Montréalais, eux, s’y retrouvent pour lever le coude, certes, mais aussi pour jouer, frisbee, mölkky et spikeball en tête. Et là, on vous imagine, pantois : « Kesséça ? » Inventé en 1989, un peu délaissé dans les années 1990, ce sport revient en force à Montréal. C’est une sorte de beach-volley à quatre, deux équipes de deux, sauf que le filet, au lieu d’être tendu entre deux poteaux, est posé au sol comme un petit trampoline, et qu’il faut y faire rebondir une petite balle. Impossible de traverser un parc de Montréal, sans exception, sans croiser une partie de frisbee ou de spikeball. Nous ne tarderons d’ailleurs pas à acheter notre propre frisbee pour occuper les chaudes après-midi à venir.

Lundi 18 mai

Pendant que les Français en sont à leur centième jour férié de l’année (à peine exagéré), ici, pas de fête du Travail, pas de 8-Mai (alors que les Canadiens ont combattu aux côtés des Alliés), et qu’on ne vienne pas parler des fêtes religieuses. Ce lundi 18 mai n’est que notre troisième jour férié de l’année, après le jour de l’An et le lundi de Pâques. Oui, vous avez bien lu : le troisième. La fête de la Reine, ou Victoria Day, est célébrée le lundi qui précède le 25 mai en mémoire de la reine Victoria, le Canada étant, vous le savez sans doute, membre du Commonwealth en tant qu’ancien territoire de l’Empire britannique. Nous profitons de ce week-end de trois jours pour savourer le beau temps, ne pas faire grand-chose et… chercher une voiture.

Avec les restrictions sanitaires, tous les festivals qui font l’âme de Montréal sont annulés. L’été ici est unique, tous les Français qui y vivent vous le diront : il fait beau et chaud, la nature est partout autour, les lacs et les rivières où se baigner sont à moins d’une heure de route, les festivals et les concerts s’enchaînent chaque week-end, sans parler de la vie nocturne. Mais avec le Covid-19, l’été montréalais sera unique dans un tout autre sens : il ne s’y passera rien. Un peu déçus de vivre un été au rabais quand nous nous promettions tant de choses, nous décidons de quitter la ville plus tôt que prévu. Nous ne partirons pas en septembre, mais début juillet. Et puisque les frontières sont fermées, le Canada sera bien moins envahi de touristes que d’habitude : ses paysages grandioses n’en seront que plus à nous.

Nous comptons traverser le pays jusqu’à Vancouver en trois mois environ, et il nous faut une voiture qui tienne la route. Après l’Australie et notre fidèle Honda CR-V de 1997, qui nous avait portés sur 45 000 kilomètres, nous voulons quelque chose de plus récent, de plus sobre et de plus confortable. Ça tombe bien : ici, comme chez les voisins américains, les voitures se vendent pour une bouchée de pain (merci les lobbys du pétrole et de l’automobile…). Notre choix se porte vite sur les marques japonaises et coréennes. Nous avons pu apprécier la fiabilité de notre Honda, et les voitures japonaises ont la réputation d’être mécaniquement irréprochables même après dix ans de service.

Budget et critères en poche, nous épluchons les annonces d’occasion. Deux Hyundai Elantra de la même année, au kilométrage comparable et dans nos prix, retiennent notre attention. Nous en avions conduit une pendant notre road-trip dans l’Ouest américain : nous savons que c’est une pépite. Cassandre prépare une check-list mécanique minutieuse pour ne pas se faire avoir, car tout le Canada sait que les Québécois prennent très peu soin de leurs voitures, et qu’une voiture montréalaise se revend mal à Vancouver. Nous l’avions remarqué : là où les Australiens bichonnaient leurs voitures et les poussaient sans peine jusqu’aux 400 000 kilomètres, ici elles ont rarement plus de dix ans, et quand elles passent la décennie, on dirait des épaves. La rouille, nourrie par le sel de déneigement qui s’incruste sur la carrosserie et sous le châssis, n’arrange rien.

La première que nous allons voir n’échappe pas à la règle. Le vendeur est à la limite de l’amabilité et ne semble pas pressé de vendre. La voiture est sale, des restes de McDonald’s encombrent le siège passager au point qu’on ne peut pas s’y asseoir. On vous épargne les détails mécaniques, mais le verdict est sans appel : on passe notre tour. Voiture négligée, vendeur peu engageant qui n’inspire pas confiance : nous repartons bredouilles en espérant meilleure fortune le lendemain. Par chance, la seconde Elantra est en bien meilleur état et son vendeur plus sérieux. Avant d’acheter, nous tenons pourtant à la faire vérifier par un garage. Il n’y voit pas d’inconvénient ; nous le recontacterons dès que nous aurons un rendez-vous, quitte à voir un acheteur plus pressé nous la souffler. Mieux vaut laisser passer une bonne affaire que se jeter sur une voiture en mauvais état.

Samedi 23 mai

En attendant notre propre voiture, nous en louons une à un particulier pour le week-end, une pratique très courante ici, histoire de profiter du beau temps et de sortir un peu de la ville. Nous récupérons notre copain Guewen et filons vers le parc nature du Cap-Saint-Jacques, à trente kilomètres à l’ouest du centre mais toujours sur l’île de Montréal. Enserré par la rivière des Prairies et l’immense lac des Deux Montagnes, qui tient davantage de la mer intérieure que du lac, ce parc de 288 hectares offre une jolie balade et une vraie plage de sable. On peut y pêcher, y faire du kayak, de la planche à voile, du kitesurf… En temps normal, les Montréalais assoiffés de soleil s’y pressent, mais en cette période encore particulière, le parc est plutôt calme.

Après deux heures de promenade, nous nous posons sur la plage pour profiter du soleil et tremper nos pieds. Ne nous mentons pas : il n’a pas encore fait assez chaud pour que l’eau soit agréable. Elle est si froide qu’on a l’impression que des couteaux nous transpercent les pieds, et même au bout de cinq minutes, impossible d’aller plus loin que les mollets. Cela n’empêche pas les enfants et quelques adultes téméraires de s’y jeter avec bonheur.

Aucun de nous trois n’étant adepte de la plage où l’on reste allongé à ne rien faire, nous nous lassons vite et rentrons sur Montréal en milieu d’après-midi. Au passage, nous faisons un crochet par le marché Jean-Talon pour acheter de la bonne viande chez le boucher en vue du barbecue du soir. Puis, sans traîner, direction le parc à côté de chez nous pour l’éternel apéro-pique-nique du soir, devenu la norme dans tous les parcs de la ville en l’absence de bars et de restaurants ouverts. Il fait beau, il fait chaud, et l’atmosphère est si détendue, si bon enfant. Montréal va nous manquer, c’est certain.