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Le jour du Déménagement

Montréal, du confinement à l'été6 juillet 20205 min de lecture
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Mercredi 1er juillet

Le 1er juillet, c’est la fête du Canada. Mais au Québec, c’est aussi le théâtre d’une curiosité locale qui porte un surnom : le jour du Déménagement. La plupart des baux courent en effet du 1er juillet au 1er juillet, une bizarrerie historique qui a poussé la BBC à envoyer une équipe tourner un reportage. Aucune loi n’impose cette date, mais la règle tacite est restée dans les mœurs : on déménage le jour de la fête nationale du Canada. À Montréal, cela se traduit par des camions de déménagement dans toutes les rues, le jour J comme les jours qui l’encadrent.

Évidemment, concentrer les déménagements sur une seule date a ses inconvénients. La location d’un camion coûte trois fois plus cher, et les trottoirs deviennent des décharges à ciel ouvert où chacun abandonne ce qu’il ne veut plus emporter. Comme tant de Montréalais, nous quittons aujourd’hui notre petit rez-de-chaussée pour une colocation où nous resterons jusqu’au 12 juillet, date de notre départ sur la route. À midi, sous une chaleur suffocante, nous faisons connaissance avec nos colocataires : Charlène, 27 ans, qui termine son diplôme de psychologue, et Florian, 23 ans, qui travaille au restaurant juste en face. Tous deux sont adorables, mais le vrai bonheur, c’est l’appartement : moderne et lumineux ! Quel changement ! Plus besoin d’allumer en plein après-midi, plus de plancher qui craque à chaque pas. Et le clou du lieu, une grande terrasse aménagée et ensoleillée. Nous y passons la majeure partie de l’après-midi à lézarder sous un soleil de plomb, en bavardant avec notre nouvelle colocataire.

Le soir, nous allons chez des amis qui vivent au cœur du Vieux-Montréal, dans l’immeuble qui fait face, le hasard est drôle, au bureau de Cassandre. Le quartier historique a beaucoup de charme, mais en dehors des heures où passent touristes et employés, il reste calme, presque endormi. Comme nous ne sommes qu’à trente minutes à pied, nous faisons un détour par le Vieux-Port. L’air est encore chaud passé 20 heures, l’atmosphère douce, beaucoup de gens se promènent ; on croirait presque à un été normal, comme si le Covid était sorti des esprits. Un peu en avance, nous buvons une bière dans un petit parc face au port avant de rejoindre nos amis pour une soirée arrosée qui finira bien trop tard pour un jour de semaine. On n’a plus vingt ans !

Jeudi 2 juillet

Nous habitons désormais rue Sainte-Catherine, dans le Village, le quartier gai, à dix minutes à pied à peine du centre-ville. La communauté homosexuelle y est omniprésente : bars et boutiques tournent autour de la culture LGBT, des drapeaux arc-en-ciel flottent aux fenêtres et aux vitrines. Dans les passants, on découvre une diversité et une liberté vestimentaire que nous ne voyions pas dans notre ancien quartier. Voilà le bon côté.

Le revers de la médaille, c’est que le quartier abrite plusieurs refuges pour sans-abri et des sites d’injection supervisée. Une grande partie des toxicomanes de Montréal gravite donc dans les environs, et il est fréquent de voir des gens mal en point à même le trottoir. Cela ne se traduit pas par de la délinquance, la présence policière étant massive bien que passive, mais l’on comprend que certains puissent se sentir en insécurité. Ce n’est pas notre cas, et nous acceptons le côté brut du voisinage, loin de la gentrification habituelle des centres-villes. Il faut de tout pour faire un monde, et l’on ne saisit pas la complexité d’une métropole en ne regardant que ses quartiers polis. Charlène nous apprend que la mairie envisage de déplacer ces centres vers notre ancien quartier d’Hochelaga, pour « nettoyer » le cœur de la ville et regrouper les classes populaires entre elles.

C’est aussi l’anniversaire de Stéphane ! Encore une fois loin de nos familles, et l’on a toujours un petit pincement au cœur à l’idée de ne pas être auprès des siens. Pour fêter ça, nous allons dans l’un des meilleurs restaurants japonais de la ville, spécialisé dans les makis et sushis originaux. C’est délicieux, et même Cassandre, pas vraiment friande de ce genre de cuisine, engloutit chaque maki sans demander son reste. Le lendemain soir, nous nous retrouvons avec tous nos amis, et les amis de nos amis, dans un parc de la ville pour fêter ça de nouveau jusqu’au petit matin.

Lundi 6 juillet

Dernière semaine montréalaise. Nous ne travaillons plus et profitons de ces jours pour nous reposer, voir les copains et boucler les derniers préparatifs, tout en tentant de survivre à la chaleur accablante de cette troisième vague de canicule depuis mai. Du lundi au vendredi, le thermomètre tourne autour de trente-cinq, quarante degrés le jour, et ne descend pas sous les vingt-cinq la nuit. L’appartement étouffe ; malgré le ventilateur, la chambre affiche trente-deux degrés en moyenne la nuit. Ces nuits sans repos nous laissent constamment fatigués, incapables de faire quoi que ce soit de productif.

Jeudi et vendredi, nous quittons la ville à la recherche d’un coin où nous baigner, tant la chaleur est insupportable. Cela devrait être facile : nous sommes au Canada, un pays qui compte des milliers de lacs et l’une des plus grandes réserves d’eau douce au monde.

En Ontario, nous avions souvent pu nous baigner gratuitement au bord des lacs et des rivières. Ici au Québec, du moins autour de Montréal, nous découvrons vite que la plupart des accès sont payants, ou, à défaut, que le stationnement coûte des sommes délirantes, de dix à quinze dollars la journée. Il faut s’éloigner d’au moins une heure et demie de la ville pour espérer trouver un coin de baignade gratuit. La raison principale : la plupart des lacs de la région sont entourés de propriétés privées, réservant leurs eaux aux riverains. Les quelques lacs restants offrent parfois une minuscule plage publique à peine entretenue où tout le monde s’entasse, ou plutôt s’entassait, puisque le Covid impose désormais des quotas. Résumons : une canicule record, toutes les piscines fermées, et impossible de se baigner gratuitement dans un pays qui regorge d’eau. Les Québécois sont parmi les plus taxés du monde, rien n’est gratuit, et l’on finit par se demander où va tout cet argent quand on voit l’état des routes et des infrastructures. Faute de mieux, nous nous rabattons sur de petites plages payantes, ou plutôt des berges de lac, comme dirait Charlène, notre colocataire du Sud, salvatrices sous ce soleil de plomb.

Nous retrouvons aussi les copains le soir, dans les parcs : des saucisses sur le barbecue, des boomerangs et des frisbees qui volent, l’alcool qui coule à flots modérés. On commence vraiment à s’amuser, notre petite bande se resserre de jour en jour, et le départ n’en devient que plus difficile. Mais quitter un endroit à contrecœur veut dire qu’on y a passé de bons moments, que l’expérience a été belle et qu’on y reviendra avec plaisir. Nous promettons à tous nos nouveaux amis de les revoir en octobre, quand notre route recroisera celle de Montréal, et nous préparons nos valises et nos esprits à ce qui ressemble au voyage d’une vie : la traversée du Canada en voiture.