← Récit précédentUne Elantra blancheDimanche 14 juin
Dès que le soleil pointe le bout de ses rayons, nous profitons de la voiture pour nous éloigner de Montréal. Après une heure de route, nous nous garons sur le parking terreux du parc de la Rivière-Doncaster, et là où nous espérions une balade tranquille, nous découvrons évidemment que nous ne sommes pas les seuls à avoir eu l’idée. Sept dollars par personne, et nous voilà sur les sentiers. Sur les neuf qu’offre le parc, les quatre plus intéressants sont fermés, ce qu’on ne découvre qu’une fois à l’intérieur, et qui nous fait froncer les sourcils quant aux pratiques de l’exploitant. Les seuls chemins ouverts longent la rivière et n’ont franchement rien d’exceptionnel ; après un pique-nique dans un coin, nous partons chercher notre bonheur ailleurs.
Depuis notre arrivée au Québec, nous voulions découvrir le P’tit Train du Nord, une piste cyclable de 230 kilomètres tracée, comme son nom le laisse deviner, sur une ancienne voie ferrée. Nous nous garons sur le parking d’un restaurant collé au tracé, enfilons nos tenues de course et partons pour douze kilomètres. Le chemin est superbement aménagé, des jeunes patrouillent même à vélo pour rappeler les règles de sécurité aux promeneurs et aux cyclistes, et la cohabitation se fait dans la bonne humeur. Bon, nous tombons bien sur deux ou trois énergumènes persuadés que nous empiétons sur leur territoire alors que nous serrons notre droite, mais dans l’immense majorité, la promenade est agréable.
Nous avons pourtant mal choisi notre point de départ : toute la première partie monte. Les six premiers kilomètres grimpent, mais passé le deuxième, l’émerveillement chasse la fatigue. Sur notre gauche, la forêt de pins s’ouvre sur un lac qui serpente d’abord comme une rivière avant de dévoiler son étendue et les maisons posées sur ses rives. C’est l’image d’Épinal du Canada, et nous la savourons en courant, joignant l’utile à l’agréable. Les six kilomètres du retour filent plus vite, et nous arrivons trempés à la voiture.
Pas encore rassasiés d’efforts, nous rentrons à Montréal faire voler notre frisbee. Il fait si beau que nous repoussons chaque jour l’heure de rentrer. Car si notre appartement en rez-de-chaussée était lumineux en hiver, nous avons fini par le surnommer « la grotte » tant il y fait sombre l’été. Les feuilles des arbres ont poussé de façon spectaculaire en moins d’une semaine, et les rares rayons qui atteignent l’immeuble n’entrent même pas chez nous, à cause de son orientation étrange. Alors nous restons dehors le plus possible, quitte à lambiner sur nos serviettes jusqu’à ce que le soleil cède la place à la nuit. Nous finissons la journée en beauté avec une poutine à emporter chez Poutine Centrale, notre petite adresse du quartier, qui vient de rouvrir. Nous racontons au patron que nous partons sur les routes du Canada ; il nous souhaite bon voyage et nous apprend, à notre grande surprise, que nous verrons très probablement des aurores boréales en chemin. Contrairement aux idées reçues, le phénomène ne s’observe pas qu’en hiver, mais presque toute l’année. On a hâte !
Samedi 20 juin
Nous avons répondu à une annonce sur Facebook proposant une sortie entre Français aux Cascades de Rawdon. À 8 heures, nous rejoignons deux voitures et découvrons de nouvelles têtes. Une heure de route, un crochet par un supermarché pour nourrir le barbecue, et nous voilà à l’entrée. Nous sommes partis tôt exprès, car on nous a prévenus que l’endroit était pris d’assaut ces temps-ci ; nous ne nous attendions pas pour autant à trouver un parking déjà complet et une vingtaine de voitures devant nous. Notre tour venu, nous nous acquittons du pas-du-tout-exagéré droit d’entrée de dix dollars par tête et suivons le sentier balisé. L’endroit n’a rien d’exceptionnel et ne mérite guère son nom de « cascades » : c’est une rivière où se forment quelques rapides. Il n’est que 10 heures, et d’immenses groupes sont déjà installés au bord de l’eau, musique à fond et barbecues allumés. On a du mal à se croire au Québec : les groupes sont presque tous hispaniques ou antillais, on entend peu parler québécois, et l’espace d’un instant, on se croirait en Colombie.
Difficile de trouver une place libre pour une bande de douze. Nous nous rabattons sur une simple table en bois, en nous disant que nous passerons de toute façon la journée dans l’eau. Agréable surprise : la rivière qui descend des Laurentides dépasse largement les vingt-cinq degrés, et toute la petite troupe fait connaissance en barbotant. Les autres Français sont là avec différents visas, chacun avec son propre parcours, que nous découvrons au fil de la journée. Dès qu’on s’éloigne du bord, le courant devient puissant, et la grande activité consiste à se laisser glisser dans les rapides. Vu d’en haut, ce n’est pas impressionnant ; emporté parmi les rochers, c’est une autre histoire, et l’on comprend pourquoi la baignade est censée être interdite. On rit beaucoup à chaque remous, mais les pierres cachées sous l’eau sont traîtresses et nous nous égratignons plusieurs fois, sans gravité heureusement. Les plus casse-cou recommencent encore et encore.


La journée file, et au fil d’une balade, nous réalisons que des centaines de personnes ont envahi les lieux : on se croirait presque dans un festival. L’alcool coule à flots, la musique est partout, les gens s’entassent les uns sur les autres. La pandémie est théoriquement toujours là ; elle semble être sortie des têtes. Nous restons jusqu’après 19 heures et mesurons l’ampleur du phénomène en repartant : des dizaines de voitures garées n’importe comment sur les bas-côtés, des gens qui marchent au milieu de la route… Nous apprendrons le lendemain que, sur plainte des habitants, les autorités locales ont fermé les cascades. Le maire publiera un communiqué fustigeant le comportement irresponsable des citadins, sans jamais mettre en cause les gestionnaires du site, qui auraient pu tout simplement imposer un quota et fermer l’accès une fois celui-ci atteint. Comme d’habitude, on blâme ceux qui veulent passer un bon moment plutôt que ceux qui, par appât du gain, ne prennent pas les précautions nécessaires et mettent les gens en danger. De retour à Montréal, nous nous retrouvons dans un parc pour partager quelques dernières bières, avant de nous séparer vers de nouvelles aventures.