← Récit précédentSur la route des plantations : Oak Alley et LauraMardi 12 mars
Pour un Français, la Louisiane a quelque chose de troublant. On y croise des noms de rues qui sonnent comme chez nous, des panneaux bilingues, des familles qui s'appellent Thibodeaux, Broussard ou Landry, et pourtant on est bien au cœur des États-Unis, entre les pick-up et les drive-in. Avec notre voiture de location, nous filions vers l'ouest, à la recherche de cette Louisiane francophone dont nous avions tant entendu parler.
Lafayette se présente comme la capitale de l'Acadiane, ce morceau de Louisiane où l'on entend encore parler français. Son histoire commence loin d'ici, en Nouvelle-Écosse : en 1755, les Britanniques déportent les Acadiens qui refusent de prêter serment à la Couronne. C'est le Grand Dérangement, une épopée tragique qui disperse des milliers de familles sur les côtes de l'Atlantique. Beaucoup finissent par s'installer dans les bayous louisianais, sous domination espagnole à l'époque, où « Acadiens » devient peu à peu « Cadiens », puis « Cajuns ». Leur français a survécu deux siècles avant d'être interdit à l'école au début du XXe siècle. Il connaît aujourd'hui un timide renouveau, porté par la musique et quelques écoles d'immersion.
Les villages d'autrefois
Nous commencions par l'Acadian Village, un hameau reconstitué au bord d'un petit bayou, avec des maisons du XIXe siècle déplacées là planche par planche. Toits de tôle rouillée, galeries de bois, passerelles au-dessus de l'eau immobile où se reflétaient les cyprès : on imaginait sans peine la vie des familles cajuns, entre la pêche, le coton et la messe du dimanche dans la petite chapelle blanche. L'endroit était presque désert et le silence n'était rompu que par le grincement des planches sous nos pas.


Après une halte devant la cathédrale Saint-Jean, grande bâtisse de briques rouges et blanches, nous passions l'après-midi à Vermilionville, un musée vivant où des artisans en costume filent la laine et cuisinent comme au temps des premiers Acadiens, des Créoles et des Amérindiens de la région. Une affiche y rappelait la face sombre de cette histoire, comme pour nous empêcher de trop idéaliser ce passé bucolique : une annonce parue en 1856 dans le Courier d'Opelousas, où un homme proposait sa meute de chiens pour traquer les esclaves fugitifs. Vingt-cinq dollars par fugitif rattrapé, cinq dollars par jour de chasse. La veille, à Oak Alley, nous avions vu les noms. Ici, c'était le prix.



Le bayou en bateau
La fin de journée se passait sur l'eau. Notre petit bateau glissait entre les cyprès chauves, dont les troncs évasés plongent directement dans le marais, sous des rideaux de mousse espagnole. L'eau, couverte par endroits d'un tapis de lentilles vertes, reflétait tout comme un miroir, au point qu'on ne savait plus très bien où finissait l'arbre et où commençait son reflet. Un alligator se chauffait sur la berge, immobile, faisant semblant de ne pas nous voir, et des tortues s'alignaient sur un tronc couché comme des passagers sur un quai de gare. Le silence n'était troublé que par le moteur et le cri des oiseaux.


C'est dans ce genre d'endroit qu'on comprend la Louisiane mieux que dans n'importe quel musée. Un pays d'eau et de terre mêlées, où rien n'est tout à fait solide, où les frontières entre les langues, les peuples et les époques semblent aussi floues que celles entre le marais et la forêt. Nous reprenions ensuite la route de La Nouvelle-Orléans, la tête pleine de cyprès. Le lendemain, un avion nous attendait pour la Colombie, avec une escale à Orlando.


