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Sur la route des plantations : Oak Alley et Laura

La Floride et la Louisiane11 mars 20193 min de lecture
Sur la route des plantations : Oak Alley et Laura
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Lundi 11 mars

On ne peut pas prétendre comprendre la Louisiane sans regarder en face ce sur quoi elle s'est construite. Les cartes postales vendent volontiers les grandes maisons blanches à colonnades, les robes à crinoline et les mint juleps sur la véranda. Elles oublient généralement de préciser qui faisait tourner tout ça. Pour aller plus loin, nous avions loué une voiture pour plusieurs jours, et vers dix heures du matin, nous quittions La Nouvelle-Orléans avec une idée en tête : visiter les hauts lieux de l'esclavage.

En remontant le Mississippi vers l'ouest, la River Road déroule ses champs de canne à sucre et ses raffineries entre la digue et les bayous. Le paysage est plat, presque monotone, ponctué de cheminées d'usines pétrochimiques qui ont poussé là où se trouvaient autrefois les champs. C'est sur cette bande de terre que s'alignaient, au XIXe siècle, les grandes plantations qui ont fait la fortune de la Louisiane, et le malheur de ceux qui y travaillaient. Après les bus bondés de Jefferson, rouler sur ces routes droites et vides, au milieu de quelques pick-up géants, avait quelque chose de reposant.

L'allée des chênes

À Oak Alley, tout commence par l'allée. Vingt-huit chênes verts, plantés au début du XVIIIe siècle, bien avant la maison, forment une voûte de près de quatre cents mètres jusqu'à la demeure à colonnades construite en 1839. Personne ne sait vraiment qui les a plantés ni pourquoi, et c'est peut-être ce mystère qui les rend si fascinants. On avance sur le chemin de briques en levant les yeux vers les branches tordues, et la maison grandit peu à peu au bout du tunnel végétal, exactement comme dans les films qui y ont été tournés. Les azalées étaient en fleurs, d'un rose presque irréel sous le ciel gris, et Cassandre s'arrêtait pour en respirer le parfum.

L'allée des chênes d'Oak Alley
La maison au bout de l'allée
Les azalées en fleurs

Mais la beauté du lieu ne fait pas oublier ce qu'il a été, et c'est tout à l'honneur de la plantation de ne pas l'avoir caché. Derrière la maison, des cases reconstituées racontent la vie des esclaves du domaine, leurs journées interminables dans les champs de canne, les familles séparées au gré des ventes. Un mur de bois porte leurs noms, écrits à la main : Françoise, Victorine, Adélaïde, Pierre, Jean Louis… Des centaines de prénoms, souvent français, qui nous rappelaient que cette histoire n'était pas seulement américaine. Comme à Bogotá quelques jours plus tard, nous allions apprendre loin de chez nous des choses que l'on préfère taire en France.

Le mur des noms des esclaves

La visite était très étonnante, passionnante même, mais le contexte avait quelque chose d'étouffant. On ne se promène pas dans un tel endroit comme dans un simple jardin. Il y avait un décalage étrange entre la douceur du décor, les fleurs, les oiseaux, la lumière tamisée sous les chênes, et la violence de ce qui s'y était joué. Nous ressortions de là un peu silencieux, avec le sentiment d'avoir traversé un décor de cinéma dont on aurait enfin montré les coulisses.

Laura, la plantation créole

Quelques kilomètres plus loin, le décor changeait du tout au tout. Avec sa façade jaune, ses portes rouges et ses volets vert d'eau, la maison de Laura ne ressemble en rien aux colonnades blanches d'Oak Alley. C'est une plantation créole, tenue pendant quatre générations par des femmes, dont Laura Locoul qui en a raconté l'histoire dans ses mémoires. On y parlait français bien après la vente de la Louisiane aux États-Unis, et les Créoles regardaient de haut ces Américains arrivés après eux.

La plantation Laura

C'est aussi ici qu'ont été recueillis, à la fin du XIXe siècle, les contes de Compair Lapin, venus d'Afrique de l'Ouest avec les esclaves et devenus plus tard Br'er Rabbit, que Disney a ensuite popularisé sans trop s'attarder sur leurs origines. Au fond du domaine, sous les arbres encore nus, les cases des esclaves sont toujours debout, et de vieilles photographies montrent les enfants qui y ont grandi, bien après l'abolition, dans des conditions qui n'avaient pas beaucoup changé. Ces visages nous regardaient fixement depuis leurs cadres et il était difficile de soutenir leur regard.

Les cases des esclaves
Photographies des enfants de la plantation

Le soir, nous dînions dans un diner aux banquettes turquoise et au carrelage en damier, comme dans un film des années cinquante. Après une telle journée, ce décor d'Amérique insouciante avait quelque chose d'un peu ironique. Pour la nuit, nous rejoignions un Airbnb, comme pendant presque tout notre séjour en Louisiane.

Le diner du soir