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Entre les chênes de City Park et les chars du Mardi Gras

La Floride et la Louisiane10 mars 20194 min de lecture
Entre les chênes de City Park et les chars du Mardi Gras
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Samedi 9 mars

Il y a des villes qu'on découvre en courant d'un monument à l'autre, et d'autres qui vous obligent à ralentir. La Nouvelle-Orléans faisait clairement partie de la deuxième catégorie. Comme les jours précédents, nous partions de Jefferson, notre banlieue sans charme particulier mais pleine de vie, et nous montions dans le bus puis dans le tramway au milieu des gens qui partaient travailler ou faire leurs courses. Nous aimions ces trajets. On y apprenait plus sur une ville en une demi-heure, le nez collé à la vitre, qu'en une journée entière de visites organisées.

Notre première étape était City Park. Le parc s'étend sur plus de cinq cents hectares, davantage que Central Park à New York, ce que les habitants ne manquent jamais de rappeler avec une certaine fierté. Il abrite surtout l'une des plus grandes collections de chênes verts du monde, dont certains ont plusieurs siècles. Leurs branches s'étalent à l'horizontale, si lourdes qu'elles finissent par toucher l'herbe avant de repartir vers le ciel, et la mousse espagnole qui pend en guirlandes grises leur donne un air de vieux sages qui auraient tout vu. Sous le ciel couvert, l'endroit avait quelque chose de suspendu, comme si le temps y passait moins vite qu'ailleurs. Nous marchions sans but précis, en levant la tête à chaque nouvel arbre, toujours plus tordu que le précédent.

Un grand chêne vert de City Park

Au rythme de la roue à aubes

L'après-midi, nous rejoignions les berges du Mississippi. Quand on a grandi avec les romans de Mark Twain, ce nom résonne comme une promesse d'aventure, et le fleuve ne déçoit pas : il est large, brun et puissant, charriant toute la terre d'un continent vers le golfe du Mexique. On devine à peine la rive d'en face, à Algiers. Amarré au quai, le Natchez attendait ses passagers. C'est l'un des derniers vrais bateaux à aubes et à vapeur du fleuve, avec sa grande roue rouge à l'arrière et ses drapeaux américains qui claquaient au vent. Sur la promenade, un homme tout de blanc vêtu passait d'un pas pressé, comme sorti d'un autre siècle pour ne pas rater le départ.

Le Natchez à quai sur le Mississippi

Nous montions à bord nous aussi. Installés sur le pont, au rythme tranquille de la grande roue qui battait l'eau, nous regardions la ville défiler depuis le fleuve : ses tours de verre d'un côté, ses vieux entrepôts de briques et ses grues portuaires de l'autre. C'était un moment très doux, loin de l'agitation des rues, de ceux qui ne racontent pas grand-chose mais dont on se souvient longtemps. Le Mississippi a vu passer des fortunes, des guerres et des milliers d'esclaves vendus sur ses quais. Vu d'ici, paisible et lent, il semblait avoir tout oublié.

La nuit dans le Vieux Carré

Le soir venu, le Vieux Carré changeait de visage. Derrière la cathédrale Saint-Louis, une statue du Christ éclairée depuis le jardin projette sur la façade une ombre immense, bras levés, que les habitants surnomment avec humour le « Touchdown Jesus », comme s'il célébrait un essai au football américain. Il fallait bien ça pour bénir ce qui se passait quelques rues plus loin.

L'ombre du Christ sur la cathédrale Saint-Louis

Bourbon Street était noire de monde. On y croisait des enterrements de vie de garçon, des couples en goguette, des familles un peu perdues et des habitués qui ne levaient plus les yeux. Nous entrions partout où les portes étaient ouvertes, dans les maisons, les hôtels, les bars, et partout il y avait de la musique : du jazz ici, du blues là, du rock ou de la country dans le bar d'à côté. Chaque endroit avait son style, et passer d'une porte à l'autre revenait à tourner le bouton d'une radio. C'était très, très étonnant. Dans n'importe quelle autre ville, on aurait parlé de cacophonie. Ici, cela ressemblait plutôt à une conversation que la ville entretenait avec elle-même depuis plus d'un siècle.

Bourbon Street la nuit

Nous finissions au Port of Call, un bar sombre d'Esplanade Avenue connu pour ses burgers, devant un grand gobelet en plastique à l'effigie de la maison. Il faut bien l'avouer, nous avions beaucoup bu ce soir-là. La Nouvelle-Orléans est l'une des rares villes américaines où l'on peut se promener dans la rue un verre à la main, et nous avions largement profité de cette liberté. Quand nous ressortions, il n'y avait plus le moindre bus ni tramway pour Jefferson. Nos belles résolutions de voyageurs du quotidien s'arrêtaient là : c'est en taxi, très tard, que nous rentrions nous coucher.

Le Port of Call

Dimanche 10 mars

Les ateliers du Mardi Gras

Le réveil était un peu difficile. Pour nous rafraîchir les idées, nous longions le fleuve jusqu'à Mardi Gras World, les immenses hangars où la famille Kern fabrique les chars du carnaval depuis 1947. Le Mardi Gras venait tout juste de se terminer, quelques jours avant notre arrivée, et les chars rentrés au dépôt s'entassaient sous les charpentes métalliques : fleurs géantes, bouffons hilares, rois coiffés de couronnes dorées, et même les quatre membres du groupe Kiss en polystyrène peint, alignés sur une étagère comme des jouets oubliés par un enfant géant.

Les chars de Mardi Gras World

Pas de visite guidée pour nous : nous déambulions seuls entre les chars, le nez en l'air, à notre rythme. On mesurait, au milieu de ces géants, le travail d'une année entière pour quelques heures de défilé. Il y avait quelque chose d'un peu mélancolique à voir toute cette fête rangée dans un entrepôt, en attendant l'année suivante. Après la nuit de Bourbon Street, c'était une façon plus calme de goûter à la folie du carnaval, et de comprendre que dans cette ville, la fête n'est pas un événement mais une industrie, presque une raison d'être.

Dans les hangars de Mardi Gras World
Le groupe Kiss en polystyrène