De la pluie slovène aux tunnels italiens, notre route nous entraîne des forêts humides de Kranjska Gora aux vallées ensoleillées du Frioul. Entre rencontres chaleureuses, descentes spectaculaires et aires de jeux improvisés pour Clémence, chaque étape dévoile un nouveau visage de l’Europe. Trois jours intenses en kilomètres où l’on mesure la magie de voyager à vélo en famille.
Mardi 16 Septembre
Traverser les montagnes vient avec son lot d’inconvénients. Il faut évidemment grimper inlassablement mais aussi affronter la météo capricieuse. Les sommets attrapent les nuages et les laissent difficilement partir. Il a plu une bonne partie de la nuit et le sol est trempé à notre réveil. Le ciel est bas et gris, il faudrait un miracle pour que nous passions entre les gouttes. Nous attendons patiemment l’heure du check-out, 10 heures, en espérant une éclaircie qui ne vient jamais. Il pleut juste un petit peu moins, nous sommes équipés comme les jours de tempêtes avec nos pantalons de pluie, nos sur-chaussures, les k-ways et l’immense bâche qui recouvre la remorque de Clémence.
Heureusement, hasard heureux, nous n’avons que treize kilomètres à faire et sur une piste cyclable séparée. Rouler sur la route dans ces conditions n’est vraiment pas une partie de plaisir, nous préférons largement ces sous-bois humides, d’autant plus que nous sommes à peu près abrités par la cime des arbres. La pluie varie en intensité et elle semble vouloir s’énerver alors que nous arrivons à Kransjka Gora. La ville est située sur un tripoint avec l’Italie et l’Autriche, elle possède aussi une station de sports d’hiver de basse montagne. Nous voyons à peine les montagnes environnantes en arrivant et nous nous réfugions dans un café qui fait aussi laverie. L’établissement nous permet de faire une machine à laver en buvant des boissons chaudes.



Puisque le temps est contre nous, nous faisons une exception à la routine habituelle et nous allons manger au restaurant. Tout le monde parle parfaitement anglais en Slovénie et nous n’avons aucun mal à nous faire comprendre. Nous mangeons un hamburger et des saucisses dans un chalet en bois, accompagnés par des tubes des années 80 à un volume élevé. Nous observons que les slovènes aiment la musique à fort volume dans tous les lieux publics. On fait traîner le repas assez longtemps pour que nous puissions aller à l’hôtel du soir. C’est une pièce à quatre lits dans un immeuble modeste où nous pouvons néanmoins garer nos vélos dans la salle commune.


Nous ne traînons pas et sortons en quête d’une aire de jeu malgré le temps maussade. Elle est modeste mais elle suffit à Clémence qui trouve son bonheur dans de petites structures en inventant des jeux. Le ciel ne se découvre pas et l’ambiance est morose dans la ville. Les slovènes ne sourient pas beaucoup, leurs visages sont froids et durs, ce qui ajoute à l’atmosphère lugubre. Nous rentrons pour le goûter et pour le dessin animé de Clémence pendant que Cassandre sort courir. Les restaurants en ville sont tous hors de prix ou ne proposent que des plats de viandes et grillades donc nous choisissons de faire des courses pour manger froid dans la chambre en regardant les mondiaux d’athlétisme. Ce n’était pas la journée la plus remplie de nos vies.
Mercredi 17 Septembre
Cela fait déjà une semaine que nous sommes de retour en Europe. Sept jours plein où nous avons déjà vécu plein d’aventures et parcouru deux pays alors qu’un troisième nous tend les bras : l’Italie. Les nuages ont pris la poudre d’escampette, le soleil prend tout son espace dans le ciel et une journée magnifique s’annonce. Nous avons une quarantaine de kilomètres à parcourir aujourd’hui et cela risque d’aller vite : nous n’avons fait que monter ces trois derniers jours et nous allons maintenant redescendre à travers les montagnes italiennes.
Nous faisons un crochet jusqu’aux lacs de Kranjska Gora, deux petites trouées d’eau artificielles qui offrent des reflets splendides sur les sommets environnants. Il y a des gros poissons qui nagent lentement dans l’eau transparente et ils nous accompagnent sur le tour rapide de ces deux plans d’eau. Clémence se fait rire en courant dans les cailloux avec les mains dans les poches mais cela s’arrête subitement quand elle chute en avant, sans moyen de se rattraper. Son coude est éraflé, ce qui nous pousse à aller commander des boissons chaudes au seul café des lieux. En Slovénie et en Croatie, les prix ne sont pas prohibitifs comme en France dans les lieux touristiques. On paie moins pour le point de vue que chez nous.







Il ne nous reste plus que six kilomètres jusqu’à la frontière qui se font en montée douce et nous basculons vite de l’autre côté. Nous croisons subitement de plus en plus de cyclotouristes, dont beaucoup parlent allemand, on suppose qu’ils sont autrichiens ou suisses. Il faut dire que nous rejoignons l’une des véloroutes les plus populaires d’Europe : la Alpes-Adria, une route partagée entre l’Autriche et l’Italie sur 410 kilomètres. Elle se situe en partie sur le parcours de l’ancienne voie ferrée, les gares abandonnées en sont un vestige indéniable. En Corée du Sud, chacun des bâtiments ferroviaires auraient été néanmoins aménagé pour les cyclistes, avec des abris ou des toilettes. Ici, il faut entrer dans les villes et payer pour aller se soulager.


A Tarvisio, nous faisons un arrêt foccacia et nous retrouvons l’hospitalité italienne. On observe les gens se parler dans la rue, les sourires sur les visages et une barrière inexistante entre les gens. La véloroute continue de serpenter dans des vallées somptueuses, accompagnée par la voie ferrée, l’autoroute et une route rurale. Nous marquons un arrêt à une petite aire de jeu et nous en profitons pour réparer la chambre à air du pneu arrière du Touring. Il se dégonfle sans arrêt depuis plusieurs jours alors nous trouvons le trou et appliquons une rustine. On ne compte plus les crevaisons depuis notre départ !




En ne faisant que descendre, nous dévorons l’étape à toute vitesse et c’est encore le milieu de l’après-midi quand nous arrivons à l’hébergement du jour. C’est une petite maison dans le tout aussi petit village de Pontebba, les instructions sont affichées sur la porte et nous pouvons entrer bien qu’il n’y ait personne. Nous nous installons et Clémence découvre une pièce pleine de jeux pour enfants, son idée du paradis. La propriétaire des lieux, une italienne au visage rieur, arrive peu après avec sa fille du même âge que Clémence. Nous discutons un petit peu avant d’aller faire des courses dans le cœur du village. Les terrasses sont animées et même s’il y a moins de mille habitants, on sent une âme et un lien entre eux. Nous nous endormons dans un village heureux.
Jeudi 18 Septembre
Nous avons la surprise de découvrir d’autres personnes dans le gîte au petit-déjeuner. Ce sont deux couples de tchèques et de slovaques qui parcourent la véloroute en entier. Nous passons une heure à discuter, un plaisir que nous avions oublié. Ils nous racontent leurs vies en Suisse et en Slovaquie pendant que Clémence joue dans sa pièce. Nous partons à 10 heures, ravis d’avoir pu échanger des tranches d’existence avec d’autres cyclotouristes.

Les italiens sont des taupes. Ils creusent dans la terre à l’horizontale, traversent les montagnes, sortent la tête de l’autre côté pour aviser une autre montagne et d’autres tunnels à creuser. Nous n’en finissons plus de traverser des galeries à travers la roche, et ce ne sont que celles de la véloroute. Il y a les mêmes pour le train et pour les autoroutes qui dévorent les collines. Elles sont posées sur d’immenses viaducs soutenus par des piliers, ce qui présente l’avantage de les éloigner des petits villages dans les vallées. Seul le bruit dans le lointain évoque leur présence.





Dans une époque où l’on est saturé d’informations, les mots ont parfois tendance à être galvaudés. On s’extasie parfois pour un rien et on emploie des superlatifs à tort et à travers. Pourtant, les adjectifs qui nous viennent à l’esprit en descendant cette route sont tous de l’ordre du spectaculaire. C’est merveilleux, dans le sens premier du terme. Les monts autour de nous sont tous si différents mais si complémentaires. Ils ont parfois le sommet ciselé de pics abrupts, parfois mou comme une glace qu’on aurait figé à mi-fonte. Leurs noms sont anecdotiques car ils forment un immense ensemble qui donne à l’endroit un avant-goût de paradis.
Les cyclistes ne s’y trompent d’ailleurs pas et ils sont légions à monter ou descendre. Nous nous arrêtons après une quinzaine de kilomètres à la Stazione Chiusaforte, un café associatif conçu pour les cyclistes dans les locaux d’une ancienne gare. Il y a là des outils, des jeux, des cartes et surtout, des vélos partout. Nous sommes vraiment dans notre élément, Clémence peut même jouer avec une draisienne en libre accès. On approche doucement de midi et il commence à y avoir embouteillage alors nous décidons de céder notre place. Nous n’avons presque pas besoin de pédaler pour avancer, on se laisse glisser sur cette petite langue de bitume qui surfe sur le versant de la montagne.






Les villages italiens ont la particularité de posséder de magnifiques centres historiques et nous profitons de la petite bourgade de Venzone pour manger des foccacias sur une terrasse ombragée. Nous poursuivons ensuite notre folle descente vers Osoppo où nous arrivons bien plus tôt que prévu. Alessandra nous attend sur le perron de sa maison et nous accueille dans un anglais parfait. Et pour cause, elle est née en Afrique du Sud de parents italiens. Elle nous reçoit les bras ouverts et nous montre sa spacieuse maison. Nous posons les affaires avant de sortir à l’aire de jeux du coin. Clémence refuse toujours de jouer avec les autres enfants et elle se fâche même quand ils s’approchent d’elle. Cela ne l’empêche pas de s’amuser longtemps et après quelques courses à la supérette, nous retournons à la maison.



Alessandra est très volubile, elle a beaucoup de conversation et une fois Clémence couchée, nous passons la soirée à discuter avec elle. Elle nous raconte sa vie en Afrique australe, ses liens avec l’Italie, sa carrière professionnelle et nous échangeons sur mille sujets. Elle débouche plusieurs bouteilles d’excellents vins locaux en nous garantissant qu’ils ne donnent pas mal à la tête. Cela fait si longtemps que nous n’avons pas passé une soirée comme celle-ci que nous profitons vraiment du moment.

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