Nos deux nouveaux copains sont déjà sur le départ quand nous ouvrons les yeux à 9h30. Ils sont bien moins randonneurs que nous et ils veulent couvrir la distance jusqu’à Jasper tout de suite pour trouver de la place dans un camping. Nous prenons plus notre temps et après un petit-déjeuner pris dans la cafétéria de la station-service, nous revenons sur nos pas pour affronter la randonnée jusqu’à la hutte du glacier Bow. Différente de celles des jours différents, elle propose un parcours plus sportif et il faut parfois se frayer un sentier sur des gigantesques piles de rochers. Le temps est maussade, une brume mystique a recouvert les pics des montagnes et nous grimpons gaiement. Pour effrayer les ours, il est nécessaire d’avoir de la musique et nous choisissons une playlist de chansons françaises qui colle parfaitement au cadre grisâtre. Nous marchons à un bon rythme en chantant et en tapant des mains et nous arrivons vite au pied du glacier.
La rivière Bow, qui coule à Calgary et sur 587 kilomètres, prend sa source ici sous la forme d’un tout petit ruisseau d’eau glacée qui coule des énormes blocs de glaces un peu plus haut. La hutte se trouve non loin mais nous ne voyons plus le sentier et la dernière partie de la randonnée se rapproche vraisemblablement plus de l’escalade que de la marche. Du ciel se met à tomber de la neige fondue alors nous prenons une sage décision et nous rebroussons chemin. Nous n’avons pas envie d’être surpris par une tempête pour laquelle nous ne sommes clairement pas préparés. Peu importe, l’important n’est pas la destination mais le chemin et nous profitons des paysages grandioses que nous offre le retour. De retour à notre voiture, nous retournons sur la promenade des glaciers et montons vers le nord dans le but de rejoindre le village de Jasper. Les montagnes autour de nous sont toutes plus somptueuses et imposantes les unes que les autres et, en plus des magnifiques points de vue qui jalonnent la route, l’une des attractions majeures est le glacier Athabasca, une partie du champ de glace Columbia qui s’étend sur 325 kilomètres carrés.
Il faut prendre une petite sortie et suivre le chemin cabossé pour arriver au pied de l’immense bloc de glace. Sur les côtés, des panneaux chronologiques indiquent des années et montrent à quel point le glacier a reculé : en 100 ans, il a perdu presque 500 mètres et il continue sur ce rythme de 5 mètres par an, signe inquiétant du réchauffement climatique que certains sceptiques décident malgré tout de continuer à ignorer. Nous voyons d’énormes nuages se rapprocher et la pluie nous arrive déjà dessus, portée par le vent puissant qui souffle sur ces hauteurs. Nous finissons la route sous une pluie torrentielle et les nuages bas nous cachent complètement les montagnes. Nous rallions Jasper en fin de soirée et mangeons un morceau dans un bar dédié aux militaires canadiens avant de trouver une place dans une rue discrète et de dormir du sommeil du juste.
Il nous faut être discret quand nous dormons dans la voiture ici. Bien que nous soyons dans une ville de bonne taille, elle fait toujours partie du parc national et il est interdit de passer la nuit hors d’un hôtel ou d’un camping. La situation est particulièrement ironique : les campings sont pleins ou fermés, les auberges de jeunesse abordables sont prises d’assaut par des familles et les hôtels, hors de prix, affichent tous des panneaux lumineux pour signifier que des chambres sont libres. Mais qui est prêt à payer 400 dollars pour passer une nuit dans un établissement à peine meilleur qu’un motel ? Sous prétexte de protection de l’environnement, l’industrie du tourisme a verrouillé les parcs du Canada. C’est une hypocrisie qui se cache à peine. On vous déconseille de cuisiner un plat en extérieur pour ne pas perturber l’odorat des animaux mais on ne voit aucun souci à installer des fast-foods qui sentent à des kilomètres. On vous rappelle sans cesse, et à raison, de ne laisser aucune trace de votre passage sur les randonnées mais on s’empresse de construire des autoroutes et des télésièges qui éventrent l’habitat naturel des animaux.
Le temps est morose aujourd’hui et nous en profitons pour voir des lieux qui ne nécessitent pas de marcher des heures. Les gigantesques glaciers se déversent dans la vallée et façonnent le paysage à la force de leur débit, il y a donc plusieurs canyons et cascades le long de la rivière. Certains lieux sont à peine aménagés, comme les Chutes Sunwapta, où nous passons un agréable moment à suivre les sentiers en forêt. D’autres, comme les Chutes Athabasca, ressemblent à Disneyland et sont submergées de touristes en claquettes, se prenant en photo devant le moindre rocher. Un panneau informatif souligne que le flux de voyageurs qui cheminent sur les sentiers abîme la nature environnante de manière irréversible. Pourquoi ne pas fermer ces lieux dans ce cas ? Parce que les touristes ne viendraient peut-être plus jusqu’à Jasper ? Nous avons bien peur que cette interrogation soit une affirmation.
En arrivant sur le glacier du Mont Edith, on se demande vraiment si nous sommes bien en plein mois d’Aout car le thermomètre affiche un degré. Ce n’est finalement pas si surprenant car cette partie de l’Alberta se classe dans la zone subarctique. Nous avons même hâté notre arrivée ici car nous avions lu que la neige pouvait tomber à partir de début septembre et que les températures chutaient dangereusement. D’ailleurs, en regardant la météo, nous découvrons que le mercure prévoit de chuter autour du zéro dans la nuit alors nous nous empressons de réserver une chambre dans un motel hors du parc car nous ne sommes pas équipés pour dormir sous des températures pareilles. Après une journée de promenade, nous ne sommes pas mécontents de retrouver le confort d’avoir une douche et un lit et nous espérons passer une nuit réparatrice.

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