Road to Melbourne

Le 16 décembre, après avoir travaillés trois cent soixante heures en moins de deux mois, nous terminions notre dernier jour de travail. On estimait avoir manipulé autour de dix milles bottes de foin, d’en avoir cassé une bonne centaine et avoir marché au moins trois cent kilomètres dans l’espace qui nous était réservé. L’entreprise proposait une soirée de Noël et la trentaine d’employés se présentaient avec leurs enfants. Clay faisait la surprise d’arriver à l’arrière d’un pick-up, déguisé en Père Noël, le plateau arrière rempli de cadeaux. Nous approchions de Noël et on ne pouvait que constater qu’il avait une âme différente qu’on le fasse au soleil ou au froid. Il fallait peut-être avoir grandi ainsi pour sentir le changement d’ambiance mais l’atmosphère ne correspondait pas du tout à la période des fêtes que nous connaissions. Hormis quelques décorations disséminées, l’Australie semblait entreprendre Noël avec son flegme habituel, sans trop en faire.

Mais la plus grande surprise de la soirée survenait au cours d’une discussion avec Skinny. Il était venu avec sa femme, une petite dame à l’air jovial, et il mentionnait au hasard d’une phrase qu’il avait fêté ses quarante et un ans l’année passée. Nos regards se croisaient avec Cass, stupéfaits car il semblait âgé d’au moins cinquante-cinq ans. Nous avions remarqué que dans l’arrière-pays australien les gens faisaient rapidement plus vieux qu’ils n’étaient vraiment. Le soleil était probablement la cause première mais l’alcool n’arrangeait rien et Skinny n’avait pas la main légère sur la bouteille. Quand on lui demandait ce qu’il comptait faire de ses quatre jours de repos, il nous répondait souvent d’un air étonné : « eh bien boire, pourquoi ? » comme si ça coulait de source. On se rendait compte que l’alcool faisait partie de la culture, cette « drinking culture » que certains dénonçaient mais souvent dans le vide.

Après une soirée très agréable, on quittait l’usine le lendemain matin. C’était un dimanche bien calme et au moment de sortir de l’exploitation, on entamait une route de quatre mille kilomètres en quatorze jours qui devait nous mener à Melbourne. On passait de la fameuse Wave Rock à Albany puis à Espérance où nous passions deux jours bien chargés avant d’entamer la traversée du désert. Nous y étions. Devant nous s’étendait la plus longue ligne droite d’Australie. Dans ce paysage où le néant s’alliait au vide et où l’on s’attendait à voir des personnages de Mad Max apparaître à tout instant, Cassandre s’élançait pour les 146,6 kilomètres de portion sans virage. Nous avions changé de conducteur sous le panneau qui indiquait fièrement l’entrée sur le « 90 mile straight ». On pourrait penser qu’il était extrêmement simple de rouler tout droit pendant une heure trente mais ce n’était pas aussi évident qu’il paraissait. La portion était limitée, comme beaucoup d’autoroutes australiennes, à 100 kilomètres par heure et dans notre Honda CRV de 1999, il n’était pas question de régulateur de vitesse ni de climatisation. La température extérieure frôlait les quarante degrés mais on préférait éviter l’usage de l’air froid pour économiser de l’essence.

Parfois, on apercevait une forme au loin mais avec les volutes de chaleur qui s’échappaient du bitume, on avait du mal à définir sa nature. Ça ressemblait d’abord à une voiture mais nous n’en croisions pas beaucoup. Ça paraissait ensuite être un potentiel arbre dans ce paysage pourtant lunaire. Puis en s’approchant, on finissait par comprendre que ce n’était qu’une nuée d’aigles royaux qui dévoraient la carcasse déchiquetée d’un kangourou mort. Il avait été probablement heurté par un road train, ces longs camions à deux ou trois remorques qui filaient à une centaine de kilomètres par heure et qui ne pouvaient évidemment pas freiner lorsqu’un kangourou se jetait sur la route, attiré comme tous ceux de son espèce par la lueur des phares. Les road-trains s’équipaient d’immenses pare-buffles pour ne pas endommager leurs carrosseries et ils ne laissaient que peu de chances aux animaux qui avaient le malheur de croiser leur chemin. Les rapaces avaient l’air de se délecter du repas et ils ne bougeaient pas d’un pouce quand on les croisait. L’un d’eux tournait la tête vers nous et nous regardait d’un regard si féroce qu’on se faisait la réflexion qu’il ne valait mieux pas tomber en panne à cet endroit. Les routes australiennes aimaient vous rappeler régulièrement que la mort n’était pas loin et qu’il n’y avait rien pour vous dans cet outback. Nous ne comptions pas nous attarder de toute façon.

Après une heure et trente minutes de route se dressait au loin devant nous le premier virage. On était soulagés de le voir arriver mais on savait aussi qu’il cachait une autre ligne droite puis d’autres lignes toutes aussi droites. Notre seule distraction quand nous conduisions, hormis la musique, était de voir défiler les kilomètres sur le compteur de la voiture, en espérant avoir bien calculé les distances pour ne pas tomber en panne d’essence. Peu après vingt heures, on franchissait la frontière de la South Australia et puisque nous avancions vers l’est en changeant régulièrement de fuseau horaire, on pouvait se permettre de pousser un peu plus loin et on rejoignait le road-house le plus proche à la tombée de la nuit. L’endroit était miteux et puait l’ancienneté mais les chambres se facturaient facilement autour des cent dollars et nous restions fidèles à l’habitude de dormir dans la voiture. On profitait des douches gratuites pour éponger toute la sueur accumulée dans l’étouffant habitacle et on mangeait un maigre repas avant de garer la voiture dans un coin de désert pour dormir.


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