125 kilomètres de vélo, 50 en train à travers une Slovénie dont le visage change à mesure que nous avançons vers les Alpes. La rivière Sava a perdu de l’envergure pour se transformer en un modeste cours d’eau peu profond, au milieu de gorges impressionnantes. Vous trouverez ci-dessous la carte de notre itinéraire à vélo.
Samedi 13 Septembre
C’est une belle journée qui s’annonce aujourd’hui. Le temps est au beau fixe et permet de nous remettre d’une nuit hachée par le bruit d’un groupe de pêcheurs dans une chambre avoisinante. Clémence n’a évidemment rien entendu et elle dort encore quand nous nous réveillons. Nous l’attendons patiemment pour prendre le petit-déjeuner dans la pièce commune. Elle respire la saleté, il y a des emballages et des restes de nourriture et de la vaisselle sale partout. Nous nettoyons notre coin de table pour déjeuner et, après avoir préparé nos sacoches, nous descendons boire un café au restaurant qui se trouve en dessous. Clémence profite de l’aire de jeu juste devant puis du coin enfant. Les cafés et les restaurants en Slovénie disposent souvent de petits coins jeux pour les enfants.
Nous ne sommes pas pressés car nous ne faisons que quarante kilomètres aujourd’hui. L’étape n’est pas longue mais la route s’élève nettement à partir d’aujourd’hui. La campagne slovène s’étire sagement en ce samedi de Septembre, la route est donc plutôt tranquille. Nous longeons toujours la rivière Sava ainsi que la ligne de train qui relie Brezice à la capitale. Les paysages font penser à la basse montagne française et suisse. Chaque village possède son petit château ou son église pittoresque. L’architecture est vraiment différente de la nôtre, dans des styles baroques ou néogothiques. Cela rend le paysage extrêmement scénique, surtout que nous traversons des hameaux isolés. La Slovénie est un petit pays de deux millions d’habitants et nous ne croisons pas grand monde.



Nous passons Sevnica, la ville de naissance de Melania Trump, une commune quelconque sans intérêt. Nous poussons notre route jusqu’à Radece où, en traversant la rivière, nous repérons un Spar collé à une aire de jeux. Vous le voyez venir le pique-nique ? Nous faisons le plein de courses et allons jouer à chat perché, la nouvelle passion de Clémence. Ce n’est pas le jeu le plus reposant quand on a enquillé des kilomètres de vélo mais nous nous plions aux joies de l’enfance.
Les slovènes parlent tous anglais, ce qui rend la communication facile, mais ils nous semblent tous froids. Leurs visages sont fermés et ils ont toujours l’air embêtés par quelque chose. Il est fréquent qu’on ne réponde pas à nos saluts quand nous croisons des cyclistes. En slovène, on dit « dober dan » pour dire bonjour et il faut répondre « dan » dans la foulée. Parfois, quand ils sont de bonne humeur, ils doublent pour nous rendre un « dan dan ». Le monsieur sur son vélo que nous croisons en repartant est sympathique car il nous salue en souriant.



Cela nous met du baume au cœur et il nous faut au moins ça pour affronter les vingt kilomètres de montée qui nous attendent. Comme d’habitude, on y va lentement, sans mettre nos moteurs dans le rouge. Il faut ménager sa fréquence cardiaque pour réussir à produire un effort aussi long. Le trafic nous surprend, nous pensions que cette portion qui sillonne dans la montagne serait déserte mais il y a quand même quelques voitures qui l’empruntent car des villages et fermes isolées s’égrènent tout le long. Cassandre tire la remoque et elle souffre car le profil est bien plus incliné que nous pensions. Nous faisons une pause sur les abords d’un hameau déserté.
En repartant, la pente ne faiblit pas et nous arrivons exténués en haut, pensant être au bout de nos peines. Après tout, il ne reste plus que la descente alors cela devrait être facile. Mais à notre grand désespoir, le bitume disparait pour laisser la place à une route caillouteuse. Elle est carrossable au début mais devient vite impraticable, surtout en descente. Nous sommes obligés de mettre pied à terre quand cela est trop pentu et d’essayer de ne pas nous faire emporter par la pente. Les 4 derniers kilomètres qui devaient se faire en un rien de temps se révèlent donc plus longs que prévus. La vue de notre logement du soir est bien plus appréciable aujourd’hui que d’autres jours. Nous sommes en haut d’une montagne et nous dominons toutes les collines environnantes.





Nous nous garons devant un grand corps de ferme et Robin vient à notre rencontre. Nous l’avons contacté sur Warmshowers, une application d’échange d’hébergements pour cyclistes. Nous avons accueilli des dizaines de personnes dans notre maison d’Avignon et c’est la première fois que nous demandions à être logés. Robin est un slovène d’une soixantaine d’années qui a bourlingué à vélo dans une centaine de pays du monde. Il a donc une expérience exhaustive du cyclotourisme. Il nous montre notre chambre, modeste mais satisfaisante, et nous prévient qu’il nous fait à manger. Nous n’en attendions pas tant et nous partageons le repas avec sa colocataire Eleanor et Armin, un allemand de vingt ans qui est venu faire du volontariat. Le domaine est très grand et tous les produits du repas (légumes et fruits) viennent de leur potager et leurs arbres fruitiers. Nous passons une soirée excellente à raconter nos voyages mais nous tombons de fatigue à 22 heures.

Dimanche 14 Septembre
Nous avons mis le réveil à 7h15 car Robin nous a demandé de nous présenter au petit-déjeuner à 7h30. Il nous a préparé une immense casserole de porridge que nous savourons avec une tasse de café. Pour ne pas déranger plus longtemps, nous partons à 9 heures pile en entamant la longue descente vers le village de Litija. C’est dimanche et la ville est déserte, hormis quelques voitures qui transitent par le centre-ville. Nous suivons toujours les panneaux qui indiquent Ljubljana et la capitale slovène n’est plus qu’à une vingtaine de kilomètres.

La rivière Sava nous accompagne toujours ainsi que la voie ferrée mais les villages que nous croisons sont tous désertés. On se croirait dans la campagne triste française où les gens vivent enfermés chez eux. Nous pensions trouver au moins une boulangerie sur le chemin mais il n’y a même aucun commerce. Seule Jevnica propose de l’animation parce que nous arrivons au moment de la messe et toutes les voitures du secteur semblent converger vers l’église. Une fois passé ce minuscule temps fort, nous sommes obligés d’avaler trente kilomètres avant de trouver l’entrée de Ljubljana.
Ici, on peut enfin s’arrêter acheter de quoi manger dans une boulangerie avant d’aller déguster une boisson chaude. Le petit café attenant propose encore des jeux et Stéphane et Clémence s’amusent à faire un puzzle. Une vaste aire de jeux nous tend les bras juste derrière mais nous trouvons porte close en y allant. Ce n’est pas la première fois que ça nous arrive pour la simple et bonne raison que ce sont des écoles maternelles. On constate que les cours de récréation en Slovénie sont de vastes aires de jeux pour s’amuser, une évidence quand on y pense mais un changement assez radical par rapport à chez nous.


Nous avançons donc plus en avant dans la ville et nous en trouvons une autre, bien ouverte cette fois-ci. Elle est assez animée mais Clémence refuse toujours de jouer avec les autres enfants. Dans un coin du parc, un groupe de jeunes fume et boit de l’alcool, ce qui est donc une constante européenne. Après ce petit temps récréatif, nous finissons le trajet jusqu’au centre piéton de Ljubljana. On la décrit souvent comme une ville moderne sans voitures mais l’appellation est un peu galvaudée.
Le cœur de Ljubljana a commencé sa révolution en 2007 quand le maire fraîchement élu a décidé de suivre les conseils d’experts en mobilité qui lui garantissaient qu’interdire l’accès aux voitures rendrait sa ville plus attractive. Bien sûr, il a dû négocier avec bon nombres de réfractaires car seulement 40% des ljubljanais étaient favorables au projet. Evidemment, et comme c’est le cas pour chaque entreprise de ce genre, le taux d’adhésion aujourd’hui est de 97%. Autant dire que personne n’envisagerait de revenir en arrière. Il faut dire que le nouveau visage du centre a attiré des touristes en masse et a boosté l’économie de la ville.
Après avoir posé nos affaires à l’hôtel, nous sortons nous promener et il faut reconnaître que c’est bien agréable. On croise quand même des routes mais c’est minime et l’impression globale est celle d’un apaisement total. Le bruit se limite aux cloches des églises, un contraste saisissant avec Zagreb dont le trafic automobile occupait tout l’espace sonore. On entend parler de multiples langues, un signe que la capitale est attractive et nous avions oublié l’effet d’être mêlé à tant de touristes au même endroit. Cela fait bizarre aussi de retrouver autant de terrasses avec des gens attablés dehors dans les rues. La terrasse sur rue est un concept bien européen. Il n’y en avait pas en Corée du Sud ou au Japon. Le centre-ville est petit mais vraiment très beau, et l’effet piéton rajoute beaucoup de charme. On mange une pizza pour le goûter, au pied de la cathédrale Saint-Nicolas dont les cloches n’arrêtent pas de sonner. Nous sommes juste en dessous et c’est un calvaire pour les oreilles, on ne s’entend même pas parler ce qui nous pousse à filer précipitamment.



Nous retournons à l’appartement pour le temps calme de Clémence avant de nous mettre en quête d’une énième aire de jeu. Nous en trouvons une au Park Tabor, un espace vert avec des terrains de basket. Il y a de toute évidence un événement car de la musique jaillit de haut-parleurs et des gens sont attablés de toutes parts. Plusieurs groupes d’âges assez variés s’affrontent sous les paniers, ce qui nous rappelle que la Slovénie est un pays assez réputé sur la scène du basket mondial. L’ambiance est agréable et cosmopolite, ce que nous n’avons pas vu depuis notre départ de France. Nous flânons encore un peu dans les rues pavées avant d’aller s’offrir une bonne nuit de sommeil.
Lundi 15 Septembre
Puisque nous avons acté le retour de Clémence à l’école pour le 1er Octobre, nous avons enclenché une reprise d’un rythme de sommeil cohérent. Finies les matinées où nous la laissions dormir autant qu’elle voulait, on met dorénavant le réveil à 7 heures pour nous et on essaie de la faire revenir progressivement vers un rythme plus scolaire. Nous ne sommes pas pressés ce matin car nous prenons le train de 9h56 depuis la gare de Ljubljana. Les logements sont affreusement chers en Slovénie et nous nous voyons obliger d’écourter le séjour au maximum pour ne pas exploser notre budget. On l’ignore souvent vu de France mais ce petit pays d’Europe centrale a un niveau de vie élevé, comparable voire supérieur au notre.


Nous prenons la direction de la gare toute proche, nous naviguons difficilement dans ces entrailles comme à chaque fois avec des vélos. Les gares ne sont jamais adaptées, il y a toujours des escaliers à franchir et ce doit être un calvaire de prendre le train en fauteuil roulant, une constante dans presque tous les pays du monde. Notre train est à quai, il va jusqu’à Jenesice mais nous descendrons avant à une cinquantaine de kilomètres de la capitale. Le wagon vélo est grand et nous n’avons aucun mal à installer les nôtres. La contrôleuse est froide comme une porte de prison, elle nous fait nous acquitter de 1.5€ par vélo, ce que nous avions prévu. Mais nous sommes un peu surpris de devoir payer 5€ pour la poussette car elle est hors gabarit. Nous ne discutons pas et profitons ensuite du paysage qui défile.

Les transports slovènes ont mauvaise réputation et ce trajet ne déroge pas à la règle car il nous lâche à la gare de Lesce Bled avec plus de quinze minutes de retard. Le lac de Bled se situe à cinq kilomètres et nous ne réalisons que maintenant que l’endroit est extrêmement populaire. Nous savions que c’était le lieu le plus touristique de Slovénie mais ne nous attendions pas à des files de voiture pour rejoindre les abords du lac. Nous empruntons une piste cyclable, ce qui nous permet de ne pas être mêlé aux voitures mais celle-ci s’arrête à 1km du lac et là c’est toujours le même dilemme : on gêne les voitures sur la route, et on gêne les piétons sur le large trottoir, alors où peut-on rouler en sécurité sans gêner d’autres usagers ? Pourquoi n’ont-ils pas aménagés une piste cyclable tout le long compte tenu de la popularité du lieu ?
Les cyclistes se fraient un chemin comme ils peuvent. Nous en voyons certains sur la route mêlés aux voitures et aux immenses camions transportant des troncs d’arbre et d’autres comme nous sur le sentier piéton. Nous roulons tout doucement pour ne pas déranger et pour profiter de la vue spectaculaire sur le lac. Il y a des endroits qui tiennent la dragée haute à leur réputation et ce lac en fait largement partie. On pourrait en faire le tour dix fois et ne pas se lasser de ce panorama incroyable. Les montagnes des Alpes Juliennes ajoutent du cachet au paysage. Nous pique-niquons les pieds dans l’eau et profitons de la petite plage aménagée pour jouer avec Clémence.





Elle ne veut pas en repartir mais il faut bien pourtant car nous avons encore un col à franchir. La première partie est très raide et la côte nous fait la faveur de se lisser après le premier village de Zgornje Gorje. A partir de là, la route devient incroyable. Nous sommes dans un paysage de basse montagne, enclavés dans une vallée cernée par des massifs. Il fait beau, le ciel est donc bleu et la végétation est verte, ce qui fait ressortir une incroyable palette de couleurs. Nous roulons doucement dans cet environnement paisible. Clémence ne s’y trompe pas et elle s’endort dans la remorque pour la première fois depuis des mois.
Tout se déroule pour le mieux jusqu’à l’approche d’un panneau indiquant une côte à 18%. On pense avoir mal vu mais non, un mur de béton s’annonce devant nous. Des cyclistes plus prudents que nous se seraient probablement mis à marcher directement. Mais on ne sait que trop bien la peine que représente pousser ses vélos chargés dans une pente verticale alors nous tentons le coup. Sur le vélo Touring (comprendre sans la remorque), Cassandre monte aisément à petits coups de pédales. C’est une autre histoire pour Stéphane qui peine à avancer car la poussette le tire en arrière à chaque mètre gagné. Il fait une pause pour reprendre son souffle à l’orée d’un virage alors que Cassandre est déjà loin. La respiration retrouvée, il franchit le tournant pour découvrir que le sommet est juste derrière et Cass qui arrive en courant pour venir pousser derrière lui. Ouf, on pourra dire qu’on a vaincu un sacré bout de montagne.




Clémence se réveille dans la descente avec un timing fort pertinent car nous arrivons au supermarché et à une aire de jeux. Les prix sont moins élevés qu’en France dans les grandes surfaces, cela nous permet de rattraper un peu des dépenses qu’on met dans les logements. L’alimentation européenne change évidemment radicalement de la Corée et nous sommes ravis de pouvoir acheter des fruits et des légumes en masse. Nous terminons notre journée à Dovje, un petit patelin au bord de la route qui mène à l’Italie.

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