Le long du fleuve Geum

Après deux mois à pédaler sous la moiteur de l’été asiatique, nous avons appris à composer avec une chaleur collante qui ne nous quitte pas. Plus que les paysages ou les monuments, ce sont parfois les sensations qui marquent un voyage : l’humidité omniprésente, la sueur qui perle à chaque mouvement, le chant assourdissant des cigales maemi. Entre Gunsan, Buyeo et Gongju, notre itinéraire nous plonge dans une Corée du Sud à la fois tranquille et surprenante, où la modernité des pistes cyclables se mêle aux vestiges de l’histoire et à nos petites habitudes du quotidien coréen. Pour plus de clarté, la carte ci-dessous reflète l’itinéraire raconté dans cet article.

Jeudi 28 Août

Au bout de plusieurs mois d’été en Asie de l’Est, la sueur commence à devenir une seconde peau. Nous n’en parlons pas souvent mais le taux d’humidité atteint allégrement les 75% et le moindre mouvement fait évacuer de la transpiration par les pores. Certains matins, Stéphane peut être trempé de sueur rien qu’en gonflant les pneus des vélos. Cela fait partie de l’expérience et c’est peut-être la seule partie du voyage qui n’appartient vraiment qu’à nous. A l’heure des réseaux sociaux, des influenceurs et des guides en pagaille, il n’est plus une zone du monde civilisé qui n’a pas été décrite quelque part sur Internet. Il ne nous reste donc plus qu’à découvrir ce qui ne se transmet pas par l’image : les sensations. Et cette impression de poisse constante nous restera longtemps en souvenir.

Un adulte et un enfant s'apprêtent à utiliser un sèche-linge dans une laverie automatique. Le sèche-linge est en métal avec une porte transparente, et l'adulte aide l'enfant à placer des vêtements à l'intérieur. On aperçoit aussi un chariot à linge à côté d'eux.
Avec la chaleur ambiante, le rythme des machines s’est considérablement accéléré.

Ce matin, il ne fait même pas si chaud mais avec ce fameux taux d’humidité, nous transpirons déjà beaucoup alors que nous sommes encore dans Gunsan. La véloroute suit le fleuve Geum (Geumgang en coréen) sur 150 kilomètres. La piste est monotone mais il est agréable de rouler en suivant des panneaux tout simples, sans devoir chercher son chemin sans cesse ou en regardant son gps constamment. Nous roulons vingt kilomètres puis nous nous arrêtons à un café au sommet d’une vilaine pente. C’est un établissement au style clairement japonais, tout en bois. On y mange du porc frit et des nouilles udon (dans du bouillon). Clémence fait encore son effet et obtient un dessert gratuitement.

La route jusqu’à notre ville-étape du jour n’a rien de passionnant. Il n’y a parfois rien à signaler, comme aujourd’hui. On constate encore quelques stigmates des inondations de juillet et nous sommes invités à prendre une déviation à travers la campagne pour contourner un endroit abimé. Nous arrivons à quinze heures à l’hôtel que nous avions repéré. Nous sommes dorénavant en confiance au pays du matin calme et nous nous présentons directement aux hôtels sans réservation. La Corée du Sud est sûrement l’un des pays les plus pratiques à visiter à vélo. La dame à la réception nous confirme qu’il y a de la place et nous avons le luxe de choisir une chambre avec deux lits.

L’établissement a une configuration un peu bizarre puisque la réception est au troisième étage et les chambres du quatrième au sixième. Au second se trouve un café où nous prenons le goûter avant d’aller flâner le long du fleuve. Comme d’habitude, tout est très bien aménagé avec la piste cyclable, les cheminements piétons, les espaces verts, les zones pour s’asseoir à l’ombre etc. On tombe sur une aire de musculation en extérieur comme il y en a tant ici et Clémence ne demande pas mieux pour se dégourdir les jambes et faire des acrobaties. On commence à bien comprendre la routine des vieux coréens. Ils arrivent à pied ou à vélo, passent sur chaque exercice quelques minutes puis repartent comme ils sont venus, un peu plus transpirants. Ces petites aires font vraiment partie de la culture profonde du pays. On se demande comment de telles infrastructures seraient utilisées en France. Par qui ? Quand ? Dans quel état seraient-elles ?

Le soleil se couche et nous reprenons le chemin de l’hôtel. Au rez-de-chaussée de celui-ci se trouve un restaurant type pub servant de la nourriture simple mais à un prix raisonnable et en grosse quantité. On finit la journée ici en trinquant autour de 2 pintes de Cass, la bière locale. Non ce n’est pas une blague, la bière la plus populaire de Corée s’appelle Cass. On ne boit que celle-là quand nous voulons boire une bière et on se rend compte qu’on ne vous en avait même pas parlé. C’est chose faite !

Vendredi 29 août

Dans le sud de la France, les cigales colorent l’environnement de leur cymbalisation. On dit qu’on est en Provence quand on commence à les entendre et c’est toujours un son harmonieux qui évoque les vacances. En termes de décibels, elles sont pourtant battues à plate couture par les cigales coréennes, les maemi. Leur chant peut atteindre jusqu’à 120 décibels et ce n’est pas une exagération d’affirmer qu’on ne s’entend pas sous un arbre où elles donnent un concert. C’est un véritable festival dans la ville où nous dormons et malgré l’environnement urbanisé, on ne peut pas les ignorer à chaque fois qu’on ouvre la fenêtre.

Nous n’avons qu’une vingtaine de kilomètres à parcourir aujourd’hui, alors on ne se presse pas. Après avoir acheté notre pain au maïs favori à « Paris Baguette », une chaine coréenne de boulangerie (oui ce nom est très sérieux), nous prenons le petit déjeuner dans la chambre et entamons la route autour de 10h. Nous faisons une halte au bout de seulement un kilomètre pour nous rendre en haut de la petite colline Ongnyeobong où se trouve notamment la première église baptiste de Corée (qui a été détruite par les japonais suite au refus des croyants de le convertir en temple), un monument en hommage au mouvement indépendantiste anti Japon ainsi qu’une aire de jeux et de musculation.

Un vilain nuage approche et une petite pluie se met à tomber donc on décide de se mettre en route. Le temps que nous atteignons les vélos, la pluie cesse. Nous enquillons d’une traite les 22 kilomètres jusqu’à la ville de Buyeo avec un éprouvant vent de face qui ralentit considérablement notre rythme. Nous arrivons sur Buyeo pile pour l’heure du déjeuner, que nous prenons dans un petit café au bord du parc Seodong, un grand parc composé de nombreux petits étangs remplis de fleurs de lotus et de nénuphars. Nous profitons d’être aux abords du parc pour faire une petit marche digestive après avoir mangé.

Le parc est très paisible, très vert et bien aéré. Au centre de celui-ci se trouve l’étang Gungnamji avec son île et son magnifique pavillon, accessible par un pont en bois. On se rend sur le petit ilet et on imite les Coréens déjà présents, on ôte nos chaussures et on s’allonge. Leurs pavillons sont toujours situés de manière stratégique pour qu’ils soient bien aérés. Il n’y a aucun mur donc ils sont très bien ventilés et avec l’ombre du toit, il y fait toujours très bon (alors que si l’on fait un pas en dehors au soleil, on se transforme en flaque d’eau en un rien de temps).

Nous reprenons notre marche et finissons notre tour du parc pour nous rendre un peu plus loin au musée national de la ville. Nous ne le visitons pas mais nous concentrons sur la version enfants de celui-ci. Pour accéder aux musées pour enfants, il faut en général s’inscrire en avance sur leur site sur le créneau que l’on souhaite (un créneau dure une heure et on ne peut participer qu’à un seul créneau par jour). Cependant, il n’est pas rare que l’on vous demande un numéro de téléphone coréen pour finaliser la réservation donc on se retrouve très souvent bloqués à ce stade. Le personnel présent sur place a toutefois toujours été très flexible et nous a toujours permis d’accéder en nous inscrivant avec un de leur numéro. La dame de l’accueil ne déroge pas à la règle et nous inscrit sur le créneau qui démarre.

Toute la partie enfants du musée tourne autour du brûleur d’encens en bronze doré de Baekje, un artefact qui date du VIème siècle. Les petits doivent aider des personnages à le retrouver à travers des jeux ludiques. Comme d’habitude, on ne comprend pas tout mais on s’amuse beaucoup. Les employés ne transigent pas sur l’horaire et nous devons laisser notre place au bout d’une heure. Nous naviguons ensuite les rues de la ville, inondée de voitures, pour trouver un endroit où dormir.

Au premier hôtel dans lequel nous nous arrêtons, nous avons beau crier bonjour et demander si quelqu’un est là, personne n’est à l’accueil. De toute façon, l’hôtel semble miteux et un peu sale et après 5 minutes d’attente, on finit par partir et tentons notre chance ailleurs, quelques rues plus loin. Dans celui-ci il y a bien quelqu’un qui travaille et nous récupérons la clé de la chambre en 2 minutes. Nous passons la soirée à flâner dans un parc et dans les ruelles.

Samedi 30 août

Ancienne capitale de la dynastie Baekje, Buyeo est une charmante petite ville à l’histoire mouvementée. En effet, en 538, elle était la capitale de l’un des royaumes les plus puissants du pays. Durant le temps qu’elle occupait cette fonction, la ville a connu une prospérité sans précédent. Toutefois, un peu plus d’un siècle plus tard, en 660, elle tomba sous les attaques perpétrées par l’un de ses alliés, la dynastie Silla, soutenue par la dynastie chinoise des Tang. Suite à cette défaite, Buyeo fut pillée, puis abandonnée. Aujourd’hui, les fouilles archéologiques effectuées sur l’emplacement de cette ancienne capitale ont permis de révéler quelques trésors qui témoignent de son riche passé.

Quand nous nous promenons en Corée, on assiste parfois à l’attaque des clones. Ou alors nous avons l’impression de voir double, triple ou quadruple. Les vieilles dames dans le pays ont presque toute la même coupe de cheveux, un genre de permanente bouclée. Quand nous prenons le bus, nous allons toujours au fond car Clémence en a décidé ainsi et nous avons parfois devant nous sept ou huit permanentes qui bougent au gré des cahots de la route. Et c’est pareil ce matin alors que nous montons vers la forteresse du mont Buso ou Busosanseong. Un groupe de vieilles dames, toutes identiques, monte vers l’impressionnante forteresse située au nord du centre-ville. Sa construction date de l’époque où Buyeo était encore la capitale de Baekje .

Depuis 2015, ce site fait partie du patrimoine mondial de l’UNESCO. Une promenade à l’ombre des pins permet d’en faire le tour. Nous ne faisons pas le tour complet car nous n’avons pas le temps mais la balade est assez agréable si l’on oublie le bruit incessant des moucherons qui volètent autour de nous. Nous faisons quelques stops dans des pavillons où il faut ôter ses chaussures et monter quelques marches. Ces endroits sont toujours très reposants et Clémence adore y monter.

Au bout d’une heure de balade, nous revenons à nos vélos, achetons de quoi grignoter dans une supérette et entamons l’étape du jour. Nous n’avons qu’une trentaine de kilomètres à parcourir jusqu’à la ville de Gongju que nous avalons goulument presque d’une traite. Le bitume est tout neuf et tout lisse, ce qui nous fait aller à vive allure et nous faisons un arrêt café presqu’à l’arrivée. Sur un bord de route en gravier, une aire de repos quelconque avec un bâtiment décrépi, nous garons nos vélos et montons un petit escalier. Comme d’habitude, il ne faut pas juger le livre à sa couverture car le café est très mignon, spacieux et joliment décoré. L’employé est très serviable et il semble un peu intimidé par notre présence.

Un cycliste avec une remorque traverse un pont sur la rivière Geum, entouré de collines verdoyantes et d'un ciel nuageux.

Notre routine pour entrer dans les lieux fermés est bien rodée et nous n’oublions jamais nos vestes. Le choc thermique est toujours saisissant avec au moins vingt degrés d’écart entre l’extérieur et l’intérieur. Pendant quelques instants, un frisson de bonheur nous parcourt quand nous sortons et que la chaleur irradie nos corps. Ce moment de grâce ne dure pas longtemps car la sueur s’invite directement à la fête. Nous rallions ensuite une aire de jeu quelques kilomètres plus loin avant d’aller nous réfugier dans le musée de Gongju. Des voitures n’arrêtent pas d’aller et venir, le lieu est extrêmement fréquenté en ce samedi après-midi. Comme toujours, nous ne pouvons pas nous inscrire à la session du musée pour enfants mais l’employé nous fait gentiment passer pour aller jouer.

Le musée est plutôt petit et moins sympathique que les autres alors nous nous rendons plus tôt que prévu à l’hôtel. La rivière Geum passe juste en dessous et un long ovale de 3 kilomètres est aménagé avec des pistes de courses et des terrains de sport. Nous y allons par curiosité et on découvre une scène de spectacle. Cela ressemble à une fête de quartier, peut-être une scène ouverte. Il y a des food-trucks où l’on achète à manger quand une dame vient nous interpeller. Elle nous explique que la bière, les gateaux et l’eau sont gratuits et nous invite à partager, ce qu’on accepte volontiers. Les concerts sont intéressants, les coréens adorent napper leurs musiques de synthétiseurs, ce qui donne une touche année 80 à l’ambiance. L’alcool coule à flot, les gens viennent se resservir régulièrement mais l’ambiance reste conviviale. On ne voit personne qui semble dépasser les limites et on rentre se coucher avec la nuit qui vient de pointer le bout de ses étoiles.


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