La lente remontée vers Séoul

De Jeongeup à Gunsan, notre remontée vers Séoul se poursuit entre montagnes embrumées, pluies d’été et rencontres inattendues. Entre la chaleur écrasante des vallées, la générosité spontanée des Coréens et les traces encore vives de l’époque coloniale, ces quelques jours nous offrent un condensé dexpériences vraiment particulières.

Lundi 25 août

Aujourd’hui, nous entamons une lente remontée vers l’aéroport de Séoul. Après nos déconvenues japonaises, notre voyage se trouve amputé d’un bon mois que nous avons décidé de passer plutôt entre la Croatie et le sud de la France. Alors il nous faudra être le 9 septembre à l’aéroport d’Incheon. Ce qui justifie que nous nous rendions à une cinquantaine de kilomètres au nord dans le parc national Naejangsan. La ville dans laquelle nous sommes dispose d’un terminal de bus desservant la plupart des villes de la région, dont la ville de Jeongeup où nous allons. On est toujours étonnés de voir la quantité de destinations qu’on peut rejoindre en bus ainsi que le prix bon marché : ici on paie 10€ à trois pour faire plus d’une heure de bus. Nous avons acheté nos billets la veille, ce qui nous permet de nous rendre sans nous presser au terminal. Nous attendons à peine 10 minutes, le temps de défaire nos sacoches et plier la remorque, et le car arrive. En à peine deux minutes, nous avons tout chargé dans la soute et nous montons à bord. Le bus est quasi vide.

Le trajet ne dure qu’une heure mais, le bus n’étant pas un express, il fait plusieurs haltes dans les petites villes qui s’égrènent le long du chemin. A Jeongeup, les bords de rivières sont aménagés et une voie verte mène directement au parc 15 kilomètres plus loin. On la rejoint très facilement depuis le terminal. Il n’y a plus qu’à la suivre. Il est 11h passés et, comme d’habitude, il fait très chaud. Il ne nous restait pas grand chose à petit-déjeuner ce matin, nous avons vite faim. Nous faisons donc un arrêt à mi-chemin dans un restaurant de locaux servant principalement des soupes de porc bouilli. Rien de repoussant à priori nous direz-vous. Sauf quand il s’agit principalement d’abats, de gras et de parties de la tête…

Ca a simplement le goût de porc pour Stéphane, mais pour Cassandre ça ne passe pas. Le bouillon est par contre assez bon donc elle se contentera de celui-ci ainsi que du bol de riz servi avec. Pareil pour Clémence. Elle avalera bien quelques morceaux mais finit par en recracher certains en disant « il est pas bon celui-là ». Certains bouts ont en effet un goût assez fort en bouche. On aime ou on n’aime pas! Les découvertes culinaires font partie du voyage, elles sont parfois décevantes mais elles sont inévitables dans des pays où on ne comprend pas les menus.

Il n’y a absolument que des hommes dans le restaurant et ils regardent tous Clémence avec des airs conquis. Un homme qui s’en va nous donne 3000 wons en passant en nous disant que ce sera pour lui acheter une glace. Nos voisins de table nous payent carrément l’addition… Si vous voulez voyager à moindre coût en Corée, voyagez avec votre enfant en bas âge ! Plusieurs coréens nous font des pouces levés et nous demandent comment l’on fait pour voyager avec autant de poids sous une telle chaleur. On ne sait pas trop quoi leur dire si ce n’est qu’on a pas le choix, le voyage était prévu comme ça et il faut bien savoir s’accommoder des éléments.

Sur ces entrefaites, nous repartons. Il ne nous reste que 7 kilomètres en montée douce jusqu’à l’arrivée. La route est très peu empruntée, et une bonne partie est à l’ombre des allées d’érables qui l’entourent ce qui rend la montée très supportable malgré les 35 degrés. Le parc Naejangsan est l’un des plus beaux parcs nationaux de Corée, surtout pendant la saison dite « danpung » (l’été indien en quelque sorte) en raison de ses couleurs automnales. En novembre, il attire un énorme flux de visiteurs. En août, c’est une autre histoire. Le parc est certes recouvert de verdure, mais il y fait très chaud et il y a beaucoup de moucherons en raison de l’humidité, donc il y a très peu de randonneurs. Quand on arrive sur la bourgade (ou plutôt l’enfilade de restaurants et de petits motels) à l’entrée du parc, on a du mal à s’imaginer que dans deux mois, cette même rue sera noire de monde.

Quand nous arrivons, il n’y a pas un chat. Seules quelques voitures de visiteurs se rendant au parc traversent le petit village. Nous nous arrêtons dans un des motels pour demander s’il y a une chambre. L’hôtel est vide, désertique. La décoration est datée comme une maison de grands-parents mais tout est propre et bien entretenu. Nous récupérons la clé de la chambre dans la foulée et nous déposons nos bagages avant de ressortir nous promener. L’entrée du parc officielle est 3 kilomètres plus haut. Nous reprenons nos vélos, bien plus légers, et nous roulons jusqu’à celle-ci. De là, nous empruntons un petit téléphérique qui nous amène 300 mètres plus haut. Il est déjà 14 heures, la chaleur est assommante et la perspective de se retrouver entourés de nuées de moucherons pendant plusieurs heures a tué notre motivation à randonner longtemps.

Nous nous en tenons aux petits points d’observation qui donnent un panorama fabuleux sur ce parc national. Vu d’ici, on comprend aisément que l’endroit doit être féerique avec les couleurs de l’automne. Après avoir pris le téléphérique dans l’autre sens, nous visitons un temple avec un énorme buddha. Les coréens sont toujours aussi pieux et ils viennent prier en nombre devant les grandes statues dorées. Nous descendons prendre un goûter au village où l’un des cafés propose des dacquoises, les petits gâteaux de Dax. Nous nous promenons dans les rues désolées et abandonnées avant de rentrer à l’hôtel.

Le soir, nous mangeons dans un restaurant immense mais désespérément vide. Les patrons, un couple dans la soixantaine, semblent très anxieux et le monsieur cherche à alpaguer le peu de touristes sur le perron de son commerce. Il y a tellement de boutiques et d’hôtels dans les villes coréennes que l’on se demande souvent comment ils font pour tous fonctionner sans se faire concurrence. Le repas est excellent mais Clémence tombe de fatigue alors nous rentrons la coucher.

Mardi 26 Août

C’est le retour de la pluie. En prenant un peu de recul, on se rend compte qu’on a eu de la chance sur ce périple asiatique car l’on peut compter les jours de pluie sur les doigts des deux mains. Hormis au Japon où nous avons eu plusieurs jours de précipitations continues, la pluie ne durait jamais bien longtemps. Et c’est vraiment par malchance qu’elle redouble d’intensité au moment où l’on quitte le parc national de Naejangsan. Nous pensions attraper l’éclaircie mais nous nous retrouvons à effectuer la descente sous des trombes d’eau. Quand on descend à vélo, l’eau suit le même chemin sur la route et nos roues finissent par soulever des flaques entières qui nous viennent dans les yeux. On trouve refuge sous une station-service où le patron nous invite gentiment à nous asseoir à l’abri. Il nous prépare même des cafés et offre des bonbons à Clémence.

Deux vélos avec des sacoches colorées garés sous un abri près d'une station-service sous la pluie.

Les coréens ont la gentillesse ancrée dans leur culture, on voit bien que ce n’est pas juste avec nous. Ils sont courtois entre eux, ils offrent des friandises à tous les petits et se rendent des services. On se questionne parfois : qu’est-ce qui rend une société entière comme ça ? Nous n’oserions jamais donner des bonbons à des enfants inconnus en France, cela serait très mal vu. Le patron engage la même discussion avec nous, il veut savoir d’où on vient, ce que l’on fait et il ouvre les mêmes yeux exorbités quand il apprend qu’on a fait le tour du pays à vélo.

On le remercie chaudement quand la pluie baisse d’intensité et on pousse nos vélos jusqu’au café voisin. Le chauffage est réconfortant, nous sommes les seuls clients et nous commandons à manger et à boire. Cette fois-ci, la pluie semble vraiment passée même si la couverture nuageuse est toujours très dense. On emmène Clémence dans une aire de jeu en intérieur que nous avions repéré la veille. C’est le petit pacte entre nous : les journées où il pleut sont des moments où l’on essaie, dans la mesure du possible, de ne faire que des activités pour elle. Nous avons renoncé à faire l’étape du jour à vélo, nous allons prendre le bus pour rejoindre le début d’une autre véloroute. C’est plus sûr et moins stressant que de rouler sous la menace de la pluie.

L’aire de jeu est chère pour la Corée mais raisonnable si l’on compare aux mêmes structures en France. Les adultes doivent payer aussi pour entrer alors Clémence choisit d’aller jouer avec Cassandre. Une fois notre tour terminé, nous profitons largement des multiples aires de jeu extérieures de l’endroit. La zone doit vraiment être très fréquentée à l’automne pour qu’il y ait autant d’infrastructures pour le tourisme. C’est d’ailleurs étonnant de constater qu’elle est dépeuplée en Août alors que les petits coréens sont encore en vacances. Clémence se trouve un petit copain et elle joue pendant des heures.

Après quelques kilomètres de vélo, nous prenons le goûter dans un café et nous nous rendons au terminal des bus longue distance. Nous sommes tellement bien rodés dorénavant. Nous savons enfourner tout notre attelage dans la soute en moins d’une minute. Nous avons une date de départ et notre voyage se drape maintenant d’un léger voile de nostalgie. Nous ne savons pas si l’on retrouvera un jour un pays où il est si facile de prendre le bus avec des vélos et une remorque. Notre autocar pour Gunsan est bien vide, il part à 18h20 précisément pour arriver 1h30 plus tard à destination. Il fait nuit à notre arrivée à l’hôtel alors on ne tarde pas à coucher Clémence après un léger repas.

Mercredi 27 Août

Gunsan est une ville portuaire située sur la côte ouest de la Corée du Sud, dans la province du Jeolla du Nord. Longtemps tournée vers la mer Jaune, elle s’est développée comme un important centre de pêche, de commerce et de construction navale. La ville garde encore de nombreux vestiges de l’époque coloniale japonaise, visibles dans certains quartiers et bâtiments, qui contrastent avec ses zones industrielles modernes. Avec ses 250 000 habitants, elle ferait presque figure de village à l’échelle du pays.

Notre première étape est le Gyeongamdong Train Village, un lieu insolite où l’on retrouve une ancienne voie de chemin de fer réaménagée en une rue animée et colorée. Les rails, qui traversaient autrefois ce quartier industriel, sont désormais envahis par les passants, les petites échoppes et les cafés qui se sont installés de part et d’autre. On s’y promène en suivant les traverses en bois, tout en jetant un œil aux nombreuses boutiques. La plupart proposent des souvenirs typiques ou des gadgets touristiques : éventails imprimés, chapeaux colorés, bonbons locaux et une multitude de babioles qui attirent l’œil mais dont on sait qu’elles finiront vite oubliées au fond d’un sac.

L’endroit garde pourtant un charme particulier. Les façades sont décorées de fresques et de guirlandes, et l’on sent que la vie du quartier s’est réinventée autour de cette ancienne ligne désaffectée. Pour nous, la balade est surtout un prétexte à flâner tranquillement, à observer les passants et à goûter à l’ambiance joyeuse et un peu désordonnée des lieux. Clémence, elle, s’y amuse comme jamais. Elle court d’une traverse à l’autre en riant, comme si les rails étaient devenus un terrain de jeu rien que pour elle. Chaque boutique l’attire comme un aimant, surtout celles qui regorgent de peluches et de jouets colorés.

On va ensuite flâner sur le front de mer où des bateaux et des avions sont exposés. Clémence est plus intéressée par l’aire de jeu juste derrière et on y passe un certain temps avant d’aller manger dans un café un peu quelconque. Nous n’avons pas du tout la même expérience du pays à pied ou à vélo. Quand nous sommes piétons, nous trouvons les conducteurs affreusement égoïstes, prêt à ne pas s’arrêter même quand nous sommes au milieu d’un passage clouté. C’est un contraste absolu avec leur attitude envers les cyclistes.

Nous poursuivons à vélo pour visiter le musée d’histoire moderne de Gunsan. Inauguré en 2011, il retrace l’essor de la ville en tant que grand port de commerce au tournant du XXᵉ siècle, notamment durant la période de colonisation japonaise. Sur plusieurs étages, il propose des expositions immersives : maquettes de navires et objets maritimes, reconstitution de rues des années 1930, scènes de vie quotidienne et salle dédiée aux figures locales de la lutte pour l’indépendance. Accessible et vivant, il permet en une heure ou deux de plonger dans une époque charnière de Gunsan, entre modernisation, mémoire douloureuse et identité retrouvée.

On y parle beaucoup de l’infâme période de la colonisation japonaise (50 ans tout de même) et des sévices infligés à la population locale. Avant l’arrivée des Japonais, Gunsan n’était qu’un village rural en bord de fleuve. Les Japonais en ont fait un important port et comptoir commercial pour pouvoir exporter massivement les marchandises et productions issues de l’arrière-pays rural de la province, le riz principalement. A leur arrivée, ils ont pillé les villages, saisi toutes les fermes en imposant des loyers énormes aux fermiers (75% du profit sur la production leur était reversée, ce qui rendait les conditions de vie agricoles plus que misérables) pour ensuite tout exporter vers le Japon. Cela contraste fortement avec la manière dont les japonais parlaient des coréens dans leurs musées. Ils les décrivait comme des travailleurs volontaires et la Corée comme étant le grenier du Japon dans une collaboration plutôt pacifique. Les japonais ont du mal à affronter leur histoire de pays impérialiste, colonisateur et d’une cruauté sans pareille et ils ne se sont d’ailleurs jamais excusé auprès des pays victimes, comme la Chine et la Corée.

Le musée possède comme toujours son espace enfant où l’on peut construire des édifices d’époque avec des puzzles en trois dimensions ou tenter de repousser les bateaux des envahisseurs avec des boules à jeter sur un écran. Il fait moins chaud aujourd’hui, l’été commence à s’essouffler et Stéphane puis Cassandre en profitent pour aller courir. On dine dans une grande brasserie artisanale aménagée en gigantesque food court où la moitié des comptoirs sont fermés et où nous sommes les seuls clients. Nous sommes un peu déçus car l’endroit donnait vraiment envie. Cela a peut-être ouvert il y a peu ou peut-être est-ce plus animé un vendredi ou samedi soir. On se dit qu’un lieu comme ça dans un pays occidental serait forcément bondé mais à Gunsan visiblement ce n’est pas dans les habitudes locales de sortir ici. La soirée se déroule lentement, calquée sur le rythme d’une ville assez calme.


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