Quitter Mokpo pour rejoindre les îles de l’archipel de Sinan, c’est s’aventurer loin des itinéraires classiques de Corée. Un ferry matinal, un terminal presque désert de touristes, quelques formalités étonnamment longues… et déjà l’impression de mettre le cap vers un autre monde, entre mer et ponts géants reliant ces îles méconnues. Pour plus de clarté, la carte ci-dessous retrace le parcours de nos trois journées.
Vendredi 22 Août
Notre passage en Corée ne saurait être complet sans un tour des îles à l’ouest. Les itinéraires touristiques lambdas se concentrent sur Seoul et Busan et nous pouvons nous targuer d’entrer au cœur profond de la péninsule. Nous nous levons de bon matin pour attraper le ferry de 8h45 vers l’une des iles de l’archipel de Sinan. Nous n’avons pas trop le choix car il n’y a que 2 ferrys par jour : celui-ci et un autre à 18h. Toutes les principales iles de cet archipel sont reliées entre elles par d’immenses ponts donc elle sont atteignables par la route, mais c’est plus rapide à vol d’oiseau par la mer. Après quelques kilomètres de route dans Mokpo, nous atteignons le terminal où nous sommes évidemment les seuls occidentaux. La dame au guichet met si longtemps à éditer nos billets que nous nous demandons si le bateau ne va pas partir sans nous. Elle observe nos passeports, note toutes les informations et tape sans discontinuer sur son ordinateur. On ne prend le ferry qu’une heure, on ne traverse pas non plus des eaux internationales.



Après une longue attente, nous avons nos tickets et nous nous dépêchons de monter dans le ferry qui part quasiment aussitôt. Comme d’habitude dans les ferrys coréens, il n’y a pas de places assises mais des espaces aménagés au sol où l’on doit enlever ses chaussures. Nous imitons les locaux, qui s’allongent allégrement sur le sol. Clémence fait des constructions avec les petits oreillers en forme de brique (et presque aussi durs!) fournis et nous sommes vite arrivés. Nous récupérons nos vélos et nous roulons quelques kilomètres jusqu’à la plage d’un grand resort, posé au milieu de nulle part. Sur la route, un coréen en voiture s’arrête à notre hauteur et nous donne des boissons fraiches par sa fenêtre. Ce n’est pas la première fois que cela nous arrive et la générosité des gens de ce pays ne cessera jamais de nous surprendre. Il n’y a pas foule sur la plage du resort malgré la période des vacances scolaires dans le pays, nous profitons donc d’une plage paradisiaque presque uniquement pour nous.

Le resort possède une petite supérette où nous mangeons au frais. Il fait encore très chaud aujourd’hui, nous ne boudons donc pas notre plaisir de trainer dans un endroit climatisé. Nous retournons nous baigner dans une eau à une trentaine de degrés et si elle ne nous rafraichit pas, elle nous divertit au moins. Clémence et Stéphane ne se lasse jamais de faire des constructions dans le sable, ici une réplique ratée du stade de Gwangju. Nous réussissons à faire décoller Clémence et nous passons déposer nos affaires à l’hôtel qui se trouve quelques kilomètres plus loin.


Le concept des hôtels « unmanned », donc sans staff, en Corée du Sud est très particulier. Ce sont souvent des établissements pour les couples qui cherchent de la discrétion et qui ne sont ainsi vus par personne. On accède aux chambres par des garages individuels pour stationner une voiture (ou des vélos) et un escalier mène à la chambre juste au-dessus. Un automate se trouve à l’entrée de la chambre : il n’y a qu’à payer et la chambre est à vous. Il n’y a pas de personnel sur place en théorie mais quelqu’un est toujours joignable et peut se rendre sur place en cas de pépin en moins de 2 minutes. Dans notre cas, l’automate ne prend pas la carte mais uniquement les billets. On rentre nos billets mais la machine les recrache peu importe le sens dans lequel nous les insérons. Nous essayons des dizaines de fois, certains arrivent par miracle à être acceptés mais au bout de 10 minutes infructueuses, nous finissons par appeler quelqu’un à l’interphone pour que la situation soit débloquée. Nous restons enfermés une heure pour prendre une douche et nous reposer au frais avant de ressortir découvrir une nouvelle plage à quelques kilomètres de là.



Même dans les endroits les plus reculés, la Corée a toujours de jolis cafés à proposer. On y commande des boissons fraîches avant d’aller se promener au bord de l’eau. Enfin au bord de l’eau en temps normal car on ne sait pas pourquoi mais la mer se retire extrêmement loin de ce côté du pays, à une bonne centaine de mètres environ. Clémence en profite quand même pour faire une petite baignade. Nous retournons ensuite au village pour acheter de quoi manger sur le pouce et aller ensuite se coucher.
Samedi 23 Août
On se réveille en douceur ce matin car le temps ne presse pas. Nous avons certes un ferry à attraper à 11h40 mais il n’est qu’à une dizaine de kilomètres et nous avons donc le temps de voir venir. Après un petit-déjeuner banal, nous prenons la route à toute lenteur pour apprécier les paysages. Nous sommes dans la campagne rurale la plus profonde, autour de nous des rizières et des plantations d’oignons à perte de vue. La route sinue à travers des micro-villages où le peu de personnes qu’on croise nous gratifie toujours d’un signe de tête ou d’un petit coucou de la main. Les conducteurs coréens sont toujours aussi prudents avec les cyclistes et il se dégage une impression de calme et de bout du monde sur cet archipel de confettis d’îles.
La route nous mène jusqu’au Ponte dell’Infinito, une gigantesque passerelle d’un kilomètre dont le nom est écrit partout en italien sans qu’on arrive à savoir pourquoi. Est-ce que l’architecte était italien ? Est-ce que les coréens trouvaient ça classe ? On ne saura sûrement jamais. On va quand même jusqu’au bout sur nos vélos et l’on trouve un joli paysage et un vieux monsieur endormi dans sa gargote qui vend des boissons et des snacks. Plus que 4 kilomètres nous séparent du terminal du ferry et nous sommes encore largement dans les temps. Nous empruntons un itinéraire qui se révèle être un véritable cauchemar pour un cyclotouriste ou un cycliste route : une route en cailloux. Parfois, les applis GPS voient des routes qui n’en sont pas mais on ne peut le découvrir qu’en étant dessus. Après toutes nos mésaventures avec les différents pneus, nous préférons descendre de vélo et pousser jusqu’à retrouver la douceur du bitume.



Nous sommes un peu en avance au terminal des ferrys mais ça nous permet de nous rafraichir. Le port est désert, seule une petite salle propose une climatisation et une fontaine à eau. On ne se fait pas prier pour profiter des deux en patientant. Les autres passagers du bateau sont étonnés de nous voir avec nos vélos et ils nous parlent en coréen d’un ton très impressionné. Quand les locaux nous parlent, nous leur répondons deux choses en général : France et trois ans, parce qu’on présume qu’ils veulent savoir d’où l’on vient et l’âge de Clémence. Mais ils nous demandent peut-être la marque de notre vélo ou notre profession, ce à quoi nos réponses tombent à l’eau.
Notre bateau arrive, on monte à bord, on commence à bien connaître la musique. Le trajet ne dure que quinze minutes et on se demande ce que peut bien raconter la dame qui parle sans arrêt dans le haut-parleur. « Nous arrivons bientôt à destination. Vous récupérez vos voitures dans l’ordre alphabétique. Il fait beau aujourd’hui. Je vends une table de jardin. Vous pouvez maintenant descendre du bateau. » Elle peut bien raconter ce qu’elle veut, on agit par mimétisme et quand on voit de l’agitation, on fonce. Les fesses sur nos bicyclettes, on continue à monter vers le nord des îles.


Puisqu’il est presque l’heure de manger, on s’arrête à un petit restaurant familial au bord de la route. On peut d’ailleurs difficilement faire plus familial car les tables sont dans la salle à manger de la famille. En entrant, personnel et clients nous font de grands sourires avec des yeux étonnés. On ne doit pas souvent voir des non coréens dans cette partie du pays ! On s’assoit à même le sol, en tailleur, et on mange un ragoût de poisson avec des mandus, de gros gyozas coréens. L’endroit est populaire car la porte coulissante s’ouvre régulièrement, une tête passe pour vérifier s’il y a de la place, alors nous cédons notre table rapidement après avoir fini.

Nous prenons la direction de la plage. Ici aussi, l’eau est brûlante et le sable est couvert de gros coquillages. Nous en faisons la récolte avec Clémence pour décorer notre tortue de sable, qui résiste vaillamment à la marée mais qui finit par céder sous les coups des vagues. Il est quinze heures et comme hier, nous jugeons plus sages d’aller à l’hôtel pour faire baisser nos températures. Nous avons d’ailleurs remarqué que Clémence gérait mieux les journées avec cette coupure au milieu. Elle ne fait plus la sieste mais un vrai temps calme lui fait du bien.



Nous ressortons pour aller goûter en traversant les marais salants sur plusieurs kilomètres. La région du Sinan est très réputée pour ses cultures de sel et au sommet d’une colline, sur un point de vue, on découvre des salines à perte de vue. Le soleil couchant éclaire la région et nous réalisons qu’il est déjà tard. Nous nous arrêtons à un restaurant du centre-ville où nous nous asseyons par hasard à côté de la table du patron. Il engage la conversation et nous offre deux gros crabes, une autre spécialité du coin. Ceux-ci ont été pêchés par son frère attablé à côté de lui. Nous le dévorons ainsi qu’un poulet entier, et c’est rassasié que nous rentrons nous coucher.
Dimanche 24 Août
La pension où nous dormons n’est pas de prime jeunesse. Les murs sont craquelés, la peinture s’efface largement par endroits. Sa situation géographique en bord de mer ne doit pas aider les installations qui commencent à rouiller salement. Mais l’endroit est confortable quand même et nous y avons passé une bonne nuit. Nous nous réveillons tôt et la couverture nuageuse qui traîne dans le ciel nous pousse à partir rapidement. C’est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre d’éviter.
Nous commençons à rouler à 9 heures mais malgré l’absence de soleil, il fait déjà très lourd. Notre étape du jour est conséquente, presque 60 kilomètres, alors nous ne pouvons pas nous permettre de trop lambiner. Komoot nous fait encore prendre des détours improbables pour gagner quelques centaines de mètres et nous nous retrouvons sur des chemins de terre à traverser des rizières sous une chaleur et une humidité étouffantes. Nous rallions une modeste bourgade rurale où l’odeur de lisier colle fort aux narines.
Nous trouvons refuge dans un café pour boire un café et un chocolat chaud avant de manger à la supérette du coin. Les gens que l’on croise sont tous très sympathiques mais on les regarde d’un oeil nouveau depuis ce qu’on a appris hier soir. Les îles de Sinan ont très mauvaise réputation en Corée, elles sont même parfois appelées Sinandreas, en référence au jeu vidéo GTA et son île de San Andreas où tout est permis. Il faut dire que les dix dernières années ont entaché la réputation de l’archipel.

Il a été découvert dans des conditions rocambolesques que des personnes en situation de handicap étaient envoyé travailler dans les champs de sel par des agences d’interim pour être finalement réduites en esclavage. L’un deux a tenté de s’échapper trois fois mais il était toujours rattrapé par son « propriétaire » ou par d’autres iliens. Il a finalement réussi à transmettre une lettre à sa mère à Séoul, qui a alerté la police. L’enquête qui a suivi a permis de libérer des dizaines d’esclaves dans plusieurs fermes et a conduit à l’installation de plusieurs postes de police sur les îles.
Il est vrai que nous traversons des zones reculées et que les communautés ont l’air très soudées. Nous continuons notre bonhomme de chemin, nous franchissons quelques ponts avant de rejoindre le continent. La seconde partie du trajet est plate et nous roulons à excellente allure malgré la chaleur étouffante. Nous ne sommes pas du tout sur un itinéraire cyclable, on en est même très éloigné. C’est une route très large, un axe névralgique pour relier l’archipel et le continent, et pourtant tous les véhicules nous doublent à distance raisonnable. Quand ils n’ont pas la place de se décaler sur la voie opposée, ils ralentissent et passent prudemment.
Nous sommes trempés de sueur des pieds à la tête quand nous arrivons à l’hôtel. Ici encore, pas de réceptionniste : nous choisissons notre chambre sur une machine et nous obtenons notre clé par ce biais. On se cache du soleil pendant une heure avant de ressortir visiter la petite ville de Yeonggwang.
Elle est très urbanisée, avec de grandes avenues et des bâtiments de bonne taille. Le terminal de bus est à proximité alors nous achetons nos billets pour le lendemain et nous allons boire une boisson fraiche dans un café du coin. Après un passage obligé à l’aire de jeu, nous mangeons dans le restaurant collant notre hôtel en compagnie d’un grand groupe de jeunes hommes. On soupçonne qu’il s’agit d’une équipe de sport, ils sont venus fêter un anniversaire et ils nous offrent une part du gâteau. Clémence fait sensation parmi ces garçons, un point que nous avons remarqué dans toute la Corée. Les hommes semblent étrangement plus conquis par les enfants que les femmes.

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