L’être humain a tendance à ne réaliser que sa malchance. On prend souvent conscience des événements négatifs mais rarement du positif. Cependant ce matin au petit-déjeuner, il nous faut bien constater que nous avons été très chanceux. A la télévision, les chaînes d’info du pays ne parlent que des inondations à Kagoshima et Kirishima, où nous étions 3 jours auparavant. Les autorités ont même déclenché un niveau d’alerte jamais atteint, l’alerte noire. Elle est traduite, sans rire, par « survivez par tous les moyens possibles ». Aux informations, la journaliste montre la photo d’une maison en invitant les gens à se réfugier dans les étages supérieurs. Elle montre d’ailleurs cela sur une image à l’aide d’un baton avec une boule rouge au bout, façon très années 90, qui nous fait beaucoup rire. Blague à part, des pluies torrentielles se sont abattues sur la région, coupant complètement les routes et les voies ferrées, des glissements de terrain ont envahi les villages. Autant dire que nous sommes heureux de boire tranquillement un café en sécurité devant la télé avec notre fille.
Il nous faut pourtant bien quitter l’hôtel pour se diriger doucement vers Fukuoka où nous prenons le bateau dans quelques jours. Une fois les bagages prêts, Stéphane va récupérer les vélos au garage, il s’acquitte des 900 yens et nous voilà partis. La route entre Kumamoto et Yamaga est presque unique au Japon car elle possède une piste cyclable séparée des voitures. Et c’est drôlement agréable de pouvoir rouler sans le stress et le bruit des automobiles. Par contre, la piste est clairement aménagée par des gens qui ne font pas de vélo.

Il y a des séparateurs partout et des gros arceaux à chaque intersection avec les voitures. Il n’est pas rare que l’on doive descendre pour faire passer la remorque. Le clou du spectacle arrive au pied d’une montée. Nous avons en face de nous des escaliers avec une rampe au milieu mais pour ajouter de la difficulté, ils ont mis des poteaux tous les vingt mètres. Impossible de monter avec la remorque, nous devons faire passer chaque vélo puis porter la remorque dans les escaliers. C’est l’illustration du respect que Kyushu a pour les bicyclettes.
Nous ne boudons tout de même pas notre plaisir et nous finissons tranquillement notre promenade en arrivant à Yamaga vers 13 heures. Petite station thermale au bord de la rivière Kikuchi-gawa, elle est réputée pour ses sources chaudes naturelles onsen ainsi que son artisanat folklorique traditionnel, dont les fameuses lanternes de Yamaga qui font l’objet d’un festival spectaculaire en été. Elle est traversée en son centre par une très jolie rue traditionnelle Buzen Kaido autour de laquelle s’articulent onsen, galeries, brasseries de saké, cafés et restaurants.

Nous prenons une boisson chaude dans un petit café spécialisé dans la banane, où les patrons sont adorables. Un client offre même un régime de bananes à Clémence qui est ravie. Nous mangeons ensuite dans un restaurant « italien », comprenez qui propose des pâtes et des pizzas (quelconques). Après un bain de pied, nous entrons à l’hôtel peu avant 16 heures. Comme partout au Japon, il a son propre onsen et il est splendide. Les hommes et les femmes sont séparés mais nous nous entendons quand même de l’autre côté du haut mur qui nous sépare. Baptisée Bijin-yu, l’eau de Yamaga est réputée pour ses propriétés alcalines et rend la peau douce et soyeuse. L’eau du bain a une consistance presque huileuse, cela provoque une sensation très agréable sur la peau.

Après un tour à l’aire de jeux locale et un repas sur le pouce au supermarché, nous passons la soirée à tenter de définir un itinéraire pour demain. La journée s’annonce affreuse, nous savons d’avance que nous n’échapperons pas à la pluie. Elle ne nous dérange pas, mais nous gardons un œil sur le site de l’agence météorologique japonaise. Le pays est tellement frappé de tous genres de catastrophes que leurs prévisions sont parmi les plus pointues du monde. On y trouve des alertes typhons, tsunami, tempêtes de neige, pluies torrentielles. Nous suivons le nuage de pluie heure par heure grâce à un outil très précis et il n’annonce rien de bon. Nous saurons demain matin à quelle sauce nous allons être mangés.
https://strava-embeds.com/embed.jsSamedi 9 Août
Comme annoncé, le crachin a déjà commencé à tomber lorsque nous émergeons vers 8h30. Notre plan de la veille consistait à visiter un peu Yamaga ce matin et partir après le déjeuner car la pluie devrait se calmer autour de 12h. On reste sur ce plan car il tombe des trombes d’eau à 10h, heure où nous devons rendre les clés de l’hôtel. La dame de notre auberge-onsen accepte gentiment de garder nos vélos et nos bagages pour la matinée le temps que nous fassions nos visites.
Nous prévoyons de visiter le musée de l’artisanat des lanternes qui font la réputation de la ville dans tout le Japon. Situé dans une ancienne banque des années 1920, il revient sur l’histoire des précieuses « toro » qui font la fierté des locaux. Fleurons de l’artisanat d’art local, les lanternes de Yamaga ont d’abord été fabriquées en bois puis en métal et au final en papier. Les artisans (seulement 7 actuellement) n’utilisent que quelques points de colle pour faire tenir l’ensemble qui se compose principalement de papiers découpés, pliés et emboîtés. La confection d’une lanterne nécessite beaucoup de précision et de patience. Les oeuvres qui prennent la forme de temples, châteaux et autres monuments sont absolument incroyables, on a du mal à réaliser qu’elles sont en papier. Pour qu’un artisan en réalise une, il faut compter 300 heures de travail soit 2 mois entiers !




Le musée est tout petit et nous sommes accompagnés d’un vieux monsieur adorable qui est guide volontaire à ses heures perdues. Il tente avec le peu d’anglais qu’il maitrise de nous expliquer l’histoire des lanternes ainsi que le festival « Toro Matsuri » qui leur est consacré. Il se déroule sur 2 jours chaque été les 15 et 16 août et s’ouvre avec la performance Sennin Toro Odori : une danse en cercle d’un millier de femmes, vêtues d’un yukata clair et d’une ceinture obi rouge, avec sur la tête une lanterne. Elles célèbrent un pan de la légende de la ville lorsque les habitants, munis de torches allumées, auraient aidé l’empereur Keiko et ses hommes à retrouver leur chemin sans se perdre dans la brume.
Le guide est fan de la France, qu’il a pu visiter à deux reprises, et nous prenons plusieurs photos ensemble avant de nous quitter. A quelques mètres de là, nous arrivons au théâtre Yachiyo-za qui est accessible aux visiteurs. D’une capacité de 700 personnes, la salle de spectacle est édifiée en 1910 par un riche marchand de Yamaga, dans le style des théâtres de Kabuki de la période Edo (17e – 19e siècles) L’aménagement du Yachiyo-za présente quelques particularités comme un box privé, 2 couloirs de part et d’autre de la scène ainsi que d’ingénieux souterrains pour l’époque. Dans les années ’70, le théâtre voit sa fréquentation baisser et commence à tomber en ruines. La population se mobilise pour le rénover complètement et l’inscrire comme Bien culturel important du Japon en 1988. Le résultat se montre à la hauteur des efforts fournis et l’on découvre un décor splendide, très coloré, à l’ambiance tamisée chaleureuse et qui sert de scène parfaite pour mettre en avant l’artisanat et le savoir-faire traditionnel de Yamaga.



A la sortie du théâtre, il ne pleut quasiment plus et après une pause restaurant dans le centre-ville, nous retournons à notre auberge récupérer nos bagages et vélos pour préparer notre attelage. Le temps est nuageux lorsque nous démarrons mais pas de pluie à l’horizon alors nous choisissons de rouler autant que possible tant qu’il ne pleut pas. 53 kilomètres nous séparent de Kurume, notre destination du jour. La première heure se déroule tranquillement sans la pluie sur des routes de campagne très peu fréquentées. Après une petite ascension, on sent que le ciel s’est quand même un peu assombri et ça ne loupe pas, il commence à pleuvoir, légèrement pour commencer, puis de plus en plus fort, ce qui nous force à nous arrêter sous l’abri d’une devanture de magasin (et heureusement qu’il était là). L’averse dure 10 bonnes minutes et on est bien contents de ne pas s’être retrouvés bloqués dessous.
Il reste encore une trentaine de kilomètres à parcourir et à peine l’averse calmée, nous reprenons la route. Nous roulons à bonne allure tout du long. A part une portion sur une nationale très empruntée, les routes conseillées par Komoot sont très calmes et nous ne voyons pas les kilomètres défiler. Nous n’avons pas trop l’opportunité de nous arrêter car nous traversons des zones très rurales. Il ne reste que 5 kilomètres quand nous arrivons enfin sur une supérette 7 Eleven. On prend un rapide goûter avant d’avaler les derniers kilomètres. Nous aurons finalement échappé à la pluie sur une grande partie du trajet, ce qui n’était pas gagné au départ au vu des prévisions. Il nous aura pris 3h30, pauses comprises, pour rallier notre destination alors que l’on s’attendait à devoir s’abriter et attendre beaucoup plus souvent. La fin de journée se déroule tranquillement dans la chambre d’hôtel et après un petit tour à l’aire de jeux et quelques courses, nous rentrons à l’hôtel.
https://strava-embeds.com/embed.jsDimanche 10 Août
L’immense nuage de pluie ne semble pas vouloir quitter la péninsule de Kyushu et s’accroche bien solidement à notre trajet. Cela motive notre choix de rester un jour de plus à Kurume. Notre voyage au Japon a déjà été semé d’embuches, nous ne voulons pas rajouter des heures de vélo sous la pluie. Rien ne presse de toute façon puisque nous n’avons plus que quarante kilomètres à faire en deux jours. L’hôtel où nous logeons a encore des chambres disponibles mais il faut quand même quitter la chambre pour en retrouver une autre dans l’après-midi.
Nous avons repéré plusieurs activités dont un grand musée des sciences. Cela s’avère être une bonne pioche. Nous y allons sous un mince crachin et nous découvrons où sont tous les enfants de la ville : dans la file d’attente. Le process est plutôt rapide et nous découvrons tout ce que le musée a à offrir. Des salles de jeux, des expériences à tout-va et même un spectacle sur les propriétés de l’air. Une femme d’âge mûr, au look qui rappelle vaguement Einstein, fait des tours étonnants avec des cubes dont elle supprime ou ajoute de l’air. Elle réussit à soulever une boule de bowling dans un tube avec un simple aspirateur.
L’endroit possède aussi une grande aire de jeu et Clémence dépasse enfin ses peurs et joue sans crainte avec des petits japonais. Nous remarquons que les plus grands sont très attentionnés avec les plus petits. C’est culturel car les enfants vont seuls à l’école dès leur plus jeune âge et les plus grands ont pour responsabilité d’accompagner les plus petits. A 6 ans, les japonais savent se rendre tous seuls à l’école à pied. C’est une composante essentielle de leur manière de vivre. Ce serait évidemment impossible en France car nous aurions trop peur des automobilistes mais ici en ville, ils sont respectueux à l’extrême des piétons.
Un des petits garçons prend Clémence sous son aile et lui fait des figures aimantées qu’elle vient nous montrer avec fierté. Pour compenser son isolement des autres enfants, nous jouons en permanence avec elle alors nous sommes ravis qu’elle aille naturellement vers les autres et joue avec eux. Le but d’un voyage pareil est aussi de développer la sociabilité et l’envie de découvrir, deux qualités que Clémence maîtrise à merveille. Dans le parc où se trouve le musée, il y a un café en bois massif avec de grandes baies vitrées et nous découvrons qu’il dispose de plein de jeux de société en libre accès. La pluie redouble d’intensité alors nous y passons l’après-midi. Loin d’être déprimant, c’est un temps agréable où nous n’avons rien à faire d’autre que vivre cet instant présent.
La dépression ne s’atténue pas et nous rentrons à l’hôtel sous un crachin qui se transforme en déluge peu à peu. L’orage s’invite à la fête avec un tonnerre tonitruant et des éclairs qui illuminent les nuages. Pour la première fois de notre voyage sur Kyushu, nous recevons des alertes sur nos téléphones. Des alertes de niveau 4 (sur une échelle de 1 à 5) avec ordres d’évacuation sont lancés sur Kurume, la ville où nous sommes, et plus largement sur toute la préfecture de Kumamoto. Nous ne sommes pas concernés car nous sommes au neuvième étage d’un hôtel mais ce n’est quand même pas rassurant. Nous restons sur le qui-vive.
Lundi 11 Août
Le bruit de la pluie sur les vitres est l’un des sons les plus relaxants au monde, selon plusieurs études. Toute la nuit elle a frappé aux carreaux mais elle ne nous a pas détendu pour autant. Car quand on voyage à vélo, nous sommes confrontés de la manière la plus primaire aux éléments. Il est impossible d’y échapper, a fortiori encore plus dans un pays comme le Japon où il est défendu de prendre les bus et les trains avec ses vélos non démontés et houssés.
A 10 heures, il faut bien qu’on se résigne à partir. Nous avons une petite fenêtre de tir où la pluie se transforme en crachin. On enfile nos k-ways et nos pantalons de pluie avec sur-chaussures imperméables, on emballe le sac à dos qui contient l’électronique dans un sac poubelle, on s’assure que la remorque est bien protégée et on attaque le chemin. Nous avons à peine fait 500 mètres que Cassandre, en voulant vérifier l’itinéraire sur Komoot, fait tomber son téléphone qui finit violemment à plat sur le sol. Il est évidemment fissuré de partout sur l’écran et ça n’augure rien de bon avec l’humidité qui s’annonce toute la journée. Au bout de huit kilomètres, la pluie est si violente qu’on se réfugie sous le minuscule parapet d’une supérette. Nos vélos sont à peine protégés et nous rentrons nous abriter dans le magasin. Il pleut littéralement des torrents d’eau pendant les 20 minutes où nous y restons.
En suivant le radar météo, on aperçoit un créneau de trente minutes où nous pouvons essayer d’avancer. Cela fonctionne sur 4 kilomètres mais nous sommes encore obligés de nous arrêter, à un magasin plus grand cette fois-ci avec un abri qui court tout le long de sa devanture, car la pluie reprend de plus belle. Il nous reste encore 26 kilomètres à parcourir et nous ne savons pas si nous allons réussir à aller au bout. Cassandre découvre que de la gomme part de son pneu arrière, un signe d’usure très inquiétant qui signifie qu’il va lâcher à tout moment. Pour couronner le tout, le pneu avant de Stéphane est lui déjà affaibli et il est forcé de regonfler tous les cinq kilomètres. Avec l’eau qui suinte de partout, on voit clairement qu’il est micro-perforé de toutes parts.
Nous mangeons sur le pouce ici en attendant que la pluie s’arrête ou au moins ralentisse. Le portable de Cassandre a trop pris l’eau, l’écran commence à s’assombrir et à se couvrir de lignes multicolores. Ca ne sent pas bon du tout donc on l’éteint dans le but de le laisser bien sécher au moins 24h. Au bout de presque une heure de patience, la pluie s’essouffle autour de 13 heures et nous ne manquons pas l’occasion d’avancer encore. On réussit à passer entre les gouttes pendant 13 kilomètres, les plus vallonnés du parcours. Nous nous arrêtons ensuite à un magasin de vélos sur une grosse nationale qui fait penser à la N7 pour racheter deux pneus. Après réflexion, les deux pneus qui nous lâchent presque en même temps sont identiques. On les a achetés ensemble et ils ont roulé au bas 10 000 kilomètres avec nous en deux ans. Le magasin est grand mais nous somme surpris car les mécaniciens travaillent sans pied d’atelier.
Quand on leur demande s’ils peuvent nous changer les pneus directement, un dialogue de sourds s’installe. On ne comprend pas de quoi ils parlent entre eux, la réponse devrait être assez simple : un oui ou un non. Ils finissent par nous dire qu’ils peuvent changer l’un mais pas l’autre. Cette interaction commence à durer trop longtemps alors on leur demande simplement de nous vendre les pneus et les chambres à air, nous nous en occuperons dans notre coin. Car l’heure tourne et nous savons que l’orage va bientôt nous rattraper.
Nous avons beau roulé aussi vite qu’on peut, on ne peut pas lui échapper. Nous sommes à peine à 7 kilomètres de l’arrivée quand des rideaux de pluie s’abattent sur nous. On commence par s’abriter sous un pont en attendant que ça passe mais le ciel semble vraiment bien sombre et on se dit que 6 kilomètres, même sous la pluie, ça peut être vite fait plutôt que d’attendre interminablement à l’abri. Alors on se lance à corps perdus dans de l’aqua-bike. Certes, l’adage veut qu’il n’y ait pas de mauvais temps mais seulement des mauvais vêtements, ce proverbe a une limite. Nos habits sont trempés, nos visages ruissellent d’eau, nous n’en pouvons plus et nous faisons des arrêts à chaque croisement où nous avons le feu rouge pour ne pas être mouillés davantage. Les cinq derniers kilomètres sont interminables et nous n’avons jamais été aussi heureux de voir un hôtel. Dans la soirée, nous apprenons que trois millions de personnes sont invitées à évacuer sur Kyushu, qu’il y a plusieurs morts et disparus et des villes complètement sous l’eau. Alors finalement, nos petites péripéties ne représentent pas grand chose à cette échelle.
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