Mercredi 30 Juillet
Quelle est la probabilité pour qu’un enfant soit si excité par ses nouveaux jouets qu’il se réveille à 4 heures du matin ? Probablement pratiquement nulle et pourtant… Clémence nous appelle à 4 heures du matin pétantes pour savoir si c’est le jour. On lui répond que non et c’est assez facile puisqu’il fait encore nuit. Mais elle réitère une heure après et cette fois-ci le soleil est déjà levé et les premiers rayons commencent à percer les maigres rideaux. Quand on lui explique qu’il faut encore dormir, elle nous prévient qu’elle souhaite aller à la plage pour jouer avec sa nouvelle pelle et son nouveau râteau.
Et rien n’y fait, elle ne se rendormira pas. Stéphane enfourche son biclou pour aller chercher un petit-déjeuner à 5 kilomètres de là et nous prenons donc un premier repas matinal. Il est 9h30 et nous sommes déjà à la plage de la veille. Il faut dire quand même qu’elle est très agréable et bien aménagée. C’est là qu’un ami québecois vivant au Japon nous écrit pour nous prévenir qu’une alerte tsunami a été lancée. Nous sommes les pieds dans l’eau et passé le petit moment de panique, nous réalisons qu’il se trouve sur l’autre côte du Japon.

Nous restons deux heures à la plage avant de repartir en direction d’un restaurant. Nous faisons tellement attention à notre budget que nous n’y avons pas été souvent depuis notre arrivée au Japon. Alors un petit plaisir de temps en temps n’est pas de refus. C’est un restaurant de pâtes étonnament bon marché car pour 1000 Yens (environ 6€), nous avons une salade, une boisson et donc une assiette de pâtes. 3000 Yens en moins dans les poches, nous allons nous abriter à l’ombre d’un bain de pieds chaud en plein air face à la baie.
L’endroit est bien ventilé, bien ombragé et l’eau n’est pas brûlante, notre instant digestion est donc très agréable. Ce qui l’est moins, c’est comme souvent notre retour sur le vélo. La route est toujours splendide, puisqu’elle serpente entre des petites îles avec des vues époustouflantes mais notre problème est encore et toujours l’omniprésence des voitures et l’absence d’infrastructures pour les vélos.

Nous nous sommes résignés à rouler sur les trottoirs, parfois bien maigres, ce qui va à l’encontre d’un pays que tout le monde vend comme « cyclable » (selon nous, cela est subjectif et dépend d’où l’on vient). Mais quand il n’y a plus de trottoirs, nous sommes bien obligés de retourner sur l’itinéraire cyclable validé par l’office de tourisme de Kyushu, c’est-à-dire la route nationale, seul possibilité pour traverser les ilets et rejoindre le continent. Et sur cette route, nous avons bien compris que les japonais ne sont pas contents du tout d’y voir des vélos. Le bitume nous mène à une succession de ponts. Sur le premier, nous passons de justesse sur le trottoir et les voitures en profitent pour nous raser.
Mais sur le second, il n’y a plus la place et nous devons descendre sur la chaussée. Le pont est très emprunté, il n’y a pas une seconde de répit et les automobilistes nous doublent vraiment très très près et vite (pourtant la route est limitée à 40). Stéphane est devant avec Clémence à l’avant de son vélo tandis que Cassandre se met en protection derrière, légèrement en décalé. C’en est trop pour un japonais qui ne supporte pas que nous prenions de la place sur la route et il se met à klaxonner comme un fou furieux pour que l’on se colle au trottoir. Il a pourtant la voie d’en face dégagée pour doubler mais cela ne lui convient pas, il doit nous faire comprendre qu’on le dérange. Après cet énième dépassement dangereux et cette énième micro-agression, nous arrivons promptement à l’hôtel du jour mais complètement dépités.
C’est la goutte d’eau qui fait déborder un vase plein d’amertume et de regrets. Il faut accepter que ce qu’on avait imaginé comme un eldorado cycliste n’est pas à la hauteur de nos attentes. Dont acte, après une longue discussion, nous prenons la décision d’écourter le voyage en terres nippones. Ce qui devait durer plusieurs mois n’en durera qu’un car nous sommes trop souvent mis en danger et ce n’est pas tenable avec un enfant si jeune.
Notre hôtel donne sur une baie, la mer y est d’un calme apaisant, un tapis d’argent comme chantait Charles Trenet. Nous réfléchissons à voix haute sur la suite du voyage quand l’eau s’agite d’un seul coup. Nous entendons des grands remous, des vagues viennent s’écraser contre les rochers puis retour au calme plat. Le tsunami a finalement atteint l’autre versant du Japon. Heureusement pour nous, il ne faisait qu’une trentaine de centimètres.
Jeudi 31 Juillet
Clémence se réveille à une heure convenable et heureusement. C’est une enfant qui dort très bien depuis longtemps et nous n’aurions pas aimé revenir aux réveils trop matinaux de la petite enfance. Les départs deviennent durs car nous sommes anxieux avant même d’enfourcher nos vélos. Est-ce que l’itinéraire va être agréable ? Est-ce qu’on va encore se retrouver sur des routes très passantes ? Va-t-on se faire frôler sans arrêt ? Tout ça nous pollue et en vient à nous gâcher le plaisir du vélo. Aujourd’hui, nous faisons d’ailleurs quelque chose d’inédit : nous allons poser nos bicyclettes à une gare. Elles commencent à devenir un fardeau malgré elles.
Nous roulons une petite quarantaine de kilomètres ce matin afin de rallier la gare de Matsubase mais ce n’est plus un plaisir. Les 15 premiers kilomètres, nous empruntons des petites routes de campagne très calmes. Pour l’autre partie, c’est une autre mayonnaise. La route se partage encore avec des centaines de voitures, des bus et des camions et nous ne sommes pas mécontents de voir la station ferroviaire finalement arriver. Le cœur un peu lourd, nous attachons nos vélos et nous partons sans eux pour un périple en train jusqu’à la ville de Kagoshima. Certes, nous aurions pu prendre le Shinkasen. Le trajet aurait duré une heure mais il nous aurait coûté presque 50€ par personne et il n’est pas aussi scénique que les lignes que nous nous apprêtons à prendre.
Nous affectionnons de toute façon le voyage lent alors nous prenons l’option la plus économique qui facture pas loin de quatre heures de trajet mais moitié prix. Pour cela, nous prenons 3 trains différents. Le premier ne dure qu’un quart d’heure, c’est un Intercité classique. Cela nous avait déjà frappé en 2018 lors de notre précédent voyage au Japon et cela nous saute aux yeux encore maintenant : il y a des gens endormis partout dans les trains. Les japonais travaillent beaucoup avec des amplitudes horaires élevées et cela se ressent sur le niveau de fatigue général. Ils travaillent en théorie 8 heures par jour pour un maximum de 40 heures par semaine. Dans les faits cependant, près de 22% des japonais réalisent plus de 49 heures supplémentaires chaque semaine pour leur activité, alors que la quasi-totalité de la population considère que travailler plus est nécessaire pour conserver son emploi. Il en résulte un phénomène dit « Karo-shi » , où chaque année plusieurs milliers de japonais meurent au travail dû au stress, à une mauvaise condition physique voire au suicide.

Nous prenons ensuite la Hisatsu Orange Line, une ligne de 118km qui longe la côte ouest de Kyushu pour une bonne partie et offre donc des vues scéniques sur la mer de Chine. La voie est légèrement surélevée par rapport à la route que nous aurions prise à vélo. Au vu du trafic, nous ne regrettons pas notre choix. Il est bien plus agréable de profiter du trajet derrière la vitre d’un train. Le trajet dure presque trois heures mais nous nous occupons et le temps passe finalement vite. Arrivés au bout de cette ligne, nous empruntons enfin le dernier train de notre voyage qui nous amène après 50 minutes à la gare centrale de Kagoshima.
Surnommée la « Naples de l’Est » en raison de son climat confortable et de sa magnifique baie dominée par le volcan Sakurajima, Kagoshima nous renvoie une impression de ville beaucoup plus apaisée que Nagasaki où le bruit et le trafic étaient intenses. Les alentours de la gare où se trouve notre hôtel sont très paisibles, nous sortons acheter de quoi nous faire à manger et nous arrêtons là une journée finalement assez intense.
Vendredi 1er Août
Comme pour toutes les journées en ville, la devise pourrait tenir en deux mots : aller lentement. Cela ajoute un petit oasis de stabilité à Clémence aussi dans ce mouvement permanent. Elle s’en accommode pourtant bien et elle est toujours contente de découvrir de nouveaux endroits.
Nous ne ressentons pas encore la lassitude des temples, décrite parfois par les voyageurs en Asie. Il est vrai qu’on pourrait se lasser et qu’ils pourraient finir par tous se ressembler mais nous les visitons toujours avec plaisir. Ce sont des lieux apaisants, ombragés et souvent aérés. C’est le cas ce matin au temple Terukuni-jinja dont nous arpentons les moindres recoins avec Clémence en meneuse. Érigé en l’honneur de Shimazu Nariakira, ce sanctuaire témoigne de l’importance de ce leader qui a ouvert la région aux influences occidentales. L’histoire de Kagoshima remonte à 1549, lorsque le missionnaire jésuite François Xavier débarque dans ce petit port pour évangéliser l’Archipel. Mais c’est au XIXe siècle que la région prend une importance capitale dans l’histoire japonaise. Sous l’impulsion du seigneur Shimazu, passionné de sciences et de culture européenne, Kagoshima devient un centre d’innovation, notamment dans les armes à feu et les navires.



Le temple se visite vite et n’a pas grand chose d’exceptionnel en comparaison d’autres temples que nous avons visité mais il a une importance culturelle notable pour les japonais. De là, nous montons ensuite plusieurs centaines de marches jusqu’à un point d’observation en hauteur qui donne une vue panoramique sur la baie de Kagoshima et son volcan. Car oui, la ville est posée à seulement huit kilomètres du volcan le plus actif du Japon et l’un des plus actifs du monde. Sa dernière éruption majeure remonte à 1914 et la dernière éruption en date à 2022, mais il crache régulièrement cendres et fumée. La fumée au-dessus de Sakurajima pourrait être aisément confondue avec un nuage mais non, c’est juste le volcan qui nous signale qu’il est bien réveillé.




Après un petit tour à l’aire de jeu du parc, nous descendons manger dans une supérette puis nous rejoignons la marina. Cassandre avait vu sur internet que des dauphins nageaient dans le canal qui se trouve en bordure de l’aquarium de la ville. Alors que nous arrivons, un animateur est en train de parler et nous comprenons que quelque chose va se passer. En fait, les dauphins de l’aquarium sont autorisés à sortir trois fois par jour pour se balader dans le canal. Ce n’est pas un spectacle à proprement parler car les animaux vont à leur guise mais ils sont facétieux et ils jouent avec les spectateurs en s’amusant à les éclabousser et à faire des sauts. Comme vous pouvez l’imaginer, Clémence en prend plein les yeux et nous aussi.





Nous cherchons en vain des jeux d’eau ou des fontaines dans la ville mais ils semblent tous fermés. Aucune source d’eau pour se rafraichir. Il fait très chaud et nous n’avons pas vu la pluie depuis presque 2 semaines donc nous imaginons que c’est peut-être à cause de cette sécheresse qu’aucun ne fonctionne. Nous filons nous réfugier dans un centre commercial avec une grande roue sur le toit car Clémence adore maintenant monter dans les grandes roues. Nous faisons l’erreur d’y aller en plein après-midi alors qu’il fait 40 degrés dehors. Les cabines sont vieilles, très mal ventilées et il y fait une chaleur suffocante. L’employé nous a bien donné des éventails à l’entrée mais ça ne suffit pas, nous sortons dégoulinants après dix minutes. On se dit même que ce n’est pas très sérieux de faire monter les gens dans de telles circonstances car quelqu’un d’un peu cardiaque ou sensible à la chaleur pourrait faire un sacré malaise.

Après un simple goûter et un temps calme au frais à l’appartement, on ressort manger en ville dans le quartier de Tenmonkan. Le tramway est un mono-wagon vieux et atrocement lent. A chaque arrêt, le chauffeur vérifie les tickets de tout le monde et quand les gens paient en pièces, cela prend encore plus de temps. On ne peut sortir que par l’avant, ce qui crée des files interminables et empêche au passage les gens de monter car les gens qui descendent encombrent la voie centrale du wagon. Le Japon doit être le seul pays au monde à avoir recours à ce mécanisme. Au restaurant, nous mangeons des tonkatsu, du porc pané frit généralement servi avec une salade de chou, une soupe miso et du riz. Clémence se régale mais elle fatigue rapidement alors nous rentrons la coucher.

Laisser un commentaire