Dimanche 27 Juillet
Miyazaki est un immense cinéaste, c’est un fait qui ne peut être nié. Par contre, nous avions toujours cru qu’il exagérait beaucoup la faune locale. Après quelques semaines à arpenter les routes de Kyushu, nous savons maintenant qu’il ne fait que dépeindre la réalité. Les papillons ont parfois la taille de grosses chauve-souris, les énormes libellules se baladent en nuées et les rapaces pullulent dans les airs.
C’est une source d’émerveillement quotidienne, comme ce matin alors que nous roulons vers la petite ville côtière d’Obama (oui, comme Barack). Nous sommes dimanche matin alors la route est un peu moins empruntée que d’habitude. Cela ne nous empêche pas de faire deux ou trois mauvaises rencontres sur la route, comme ce monsieur qui nous klaxonne dans une montée comme pour nous demander de nous pousser. Mais pour aller où ? Il y a la forêt à notre gauche, on ne peut pas se décaler. Comme d’habitude, le paysage vert et bleu des collines se jetant dans la mer est splendide.

Après moins de vingt kilomètres, nous arrivons à notre hôtel du jour à un horaire peu commun car il n’est que 11 heures. Il n’y a personne à la réception, nous appelons un interphone et un vieux monsieur édenté descend à notre rencontre. Nous voulons juste savoir si nous pouvons laisser nos vélos et nos sacoches ici afin d’être plus léger. Il accepte bien volontiers avec le peu d’anglais qu’il maîtrise. Le Japon a l’un des taux de maîtrise de l’anglais le plus bas du monde et ça se sent au quotidien. C’est d’ailleurs l’un des pays du monde où l’on a le moins de passeport. Depuis les années 90 et l’effondrement du yen, les nippons voyagent peu. C’est aussi l’un des rares pays où les jeunes parlent moins bien l’anglais que leurs aînés.
https://strava-embeds.com/embed.jsNous prenons un bus pour rejoindre la ville thermale d’Unzen, perchée dans les montagnes à presque 1000m d’altitude. Nous adorons le vélo mais il faut parfois savoir renoncer. La côte de vingt kilomètres n’était pas envisageable avec notre matériel. Située au coeur du parc national qui porte le même nom, le village d’Unzen est connu pour son volcan (Unzen lui aussi) ainsi que pour ses sources thermales. Des fumées sortent de toute part car de l’eau bouillante circule partout autour et sous la ville. Nous mangeons sur un banc public de la petite bourgade avant d’entamer une randonnée de 4 kilomètres jusqu’au col de Nita où se situe un téléphérique.

A peine partis depuis 15 minutes qu’un nuage noir menaçant arrive au-dessus de nos têtes. Cela ne loupe pas : il se met à pleuvoir à grosses gouttes. Heureusement, nous passions juste à ce moment-là près d’un chalet avec des toilettes, ce qui nous permet de nous abriter le temps que l’averse passe. Au bout de 20 minutes, le nuage est passé et on peut repartir. La montée est raide, il fait chaud et humide et nous nous échangeons le sac à dos de randonnée dans lequel se trouve Clémence car nous suons à grosse goutte. 1000 mètres d’altitude ne suffisent pas à rafraîchir l’atmosphère même s’il fait toutefois beaucoup moins chaud qu’en bas.
En juin 1991, les volcanologues français Maurice et Katia Krafft ont tragiquement perdu la vie sur le mont Unzen, au Japon, alors qu’ils documentaient une éruption particulièrement violente. Passionnés par les volcans actifs, ils se trouvaient à proximité du cratère pour filmer les coulées pyroclastiques lorsqu’une nuée ardente les a submergés, tuant également une quarantaine d’autres personnes, dont plusieurs journalistes.
Clem aimerait marcher mais les roches sont glissantes et nous avons envie d’arriver le plus vite possible en haut. Après avoir laissé quelques litres de sueur sur les sentiers, nous arrivons enfin à la station. Clémence est folle de joie, elle a développé une passion intense pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à une télécabine. La machine ne respire pas la modernité, l’installation est pleine de rouille et l’opérateur essaie de nous expliquer quelque chose qu’on ne comprend pas. On monte quand même dedans et nous voilà rapidement au sommet. Le début de la montée se fait en rasant la cime des arbres de si près qu’on se demande si on ne va pas s’emplafonner dedans vu l’état de la cabine. D’en haut, la vue est encore une fois spectaculaire. L’île de Kyushu est véritablement splendide avec des paysages sans égal.




Pour redescendre, Clémence veut marcher et elle s’en sort très bien sur les deux premiers kilomètres. Elle s’avoue vaincue après quelques chutes, remonte dans son sac à dos et nous nous retrouvons rapidement à l’arrêt de bus. Nous avons un peu de temps d’avance donc on en profite pour admirer les sources chaudes et leurs fumées blanches qui s’élèvent de toute part. La sensation est marrante car quand les fumées viennent sur nous, il fait instantanément très chaud puis dès qu’elles passent, on dirait qu’il fait presque frais (alors qu’il fait plus de 30).
https://strava-embeds.com/embed.jsEn bas à Obama aussi, on aperçoit les fumées blanches qui se dégagent des toitures. Les sources chaudes dévalent la montagne volcanique et se déversent dans la petite ville. Chaque hôtel a son propre onsen, plusieurs bains publics sont aménagés en ville et il y a aussi un long bain de pieds, le plus long du Japon (105 mètres) qui est situé juste face à la mer. On y trempe les nôtres, ce qui nous amuse beaucoup. Le soleil est tombant et ajoute une lumière dorée à un paysage déjà splendide. Pour en profiter, nous mangeons en regardant le globe se cacher derrière les montagnes et nous signifier qu’il est temps d’aller dormir.



Lundi 28 Août
Pendant les voyages au long cours, il y a toujours des visites chez le médecin ou à l’hôpital. La vie ne se met pas en suspension et ce qui pourrait nous arriver chez nous peut aussi arriver au bout du monde. Et ce matin, Cassandre se retrouve avec une oreille complètement bouchée alors qu’elle était en train de se nettoyer l’oreille avec un coton-tige. Elle a sûrement dû enfoncer un bouchon de cérumen dans sa manipulation. Quoiqu’il en soit, elle n’entend quasi plus rien de ce côté. C’est avec ce fil rouge que nous reprenons la route, inquiets de savoir si cela va passer.
Nous faisons encore une petite étape car nous préférons minimiser le plus possible le temps passé au milieu des bagnoles et car nous avons une activité un peu spéciale cet après-midi. Nous pensions être tranquilles en partant à 10 heures un lundi mais il faut croire que ce n’est pas au programme. Nous ne sommes pourtant pas sur un axe majeur mais il ne se passe pas dix secondes sans que l’on se fasse doubler. Les personnes en charge des véloroutes sur Kyushu ne font clairement jamais de vélo. En France pour avoir le label véloroute, il est nécessaire que moins de mille voitures passent quotidiennement sur les portions empruntées. Autant dire que c’est probablement le ratio à l’heure ici. Ce n’est pas la cohue mais pour une route au bout d’une péninsule peu habitée, c’est quand même très passant !
https://strava-embeds.com/embed.jsOn essaie de ne plus y faire attention. Nous nous arrêtons dans un drugstore, une sorte de gigantesque pharmacie, mais le personnel ne trouve pas de produits adaptés au problème de Cassandre. On nous conseille bien un petit ustensile en bambou pour essayer de curer l’oreille mais il ne sera d’aucun effet. On fait l’arrêt pique-nique sur une jolie plage bien fréquentée et propre. Nous sommes toujours étonnés de découvrir des berges et des plages jonchées de plastique au Japon. La situation géographique du pays doit pousser beaucoup de déchets sur leurs côtes mais ils consomment tellement de plastique qu’ils sont peut-être aussi responsables.

Nous reprenons les vélos pour quelques kilomètres afin de rallier un petit port. Nous montons sur un joli bateau qui s’éloigne au large, puis s’arrête après 15 minutes de navigation pour que l’on puisse apprécier… des dauphins ! Ils sont là par dizaine, ils jouent à passer sous les bateaux, à sauter hors de l’eau. Il n’y a plus d’adultes à bord, uniquement des petits et des grands enfants émerveillés par ce spectacle absolument magnifique. Ils passent si près de nous que l’on aperçoit leurs évents, ces trous dans la nuque qui leur permettent de respirer. Certains sont plus joueurs que d’autres et ils s’amusent à passer et repasser devant nous. On pourrait presque les toucher tellement ils passent près.






Nous n’avons aucune idée de la durée car le temps s’est suspendu. Le capitaine retourne à son poste, il fait machine arrière et nous retournons dans la cabine. Le voyage retour est plus monotone même si le paysage alentours est toujours aussi beau. En descendant du bateau, le retour à la réalité se fait tout seul car nous nous rendons à l’hôpital. Nous ne voulons pas faire traîner l’oreille de Cassandre alors nous affrontons une nouvelle expérience. L’hôpital est tout petit et ressemble plutôt à un petit centre médical pour vieilles personnes (il n’y a que des vieux). A l’accueil, personne ne parle anglais. Alors on dialogue grâce aux applications de traduction sur nos téléphones. Après quelques explications, un médecin la prend en charge pendant que Clémence et Stéphane vont faire les courses pour le soir.

Les hôpitaux de campagne au Japon, bien que de taille plus modeste que les grands centres urbains, offrent généralement un bon niveau de soins. Le personnel médical est souvent compétent et bien formé, et les équipements de base sont disponibles, surtout pour les soins d’urgence ou les consultations courantes. Toutefois, pour les cas complexes ou les interventions spécialisées, les patients peuvent être transférés vers des établissements plus grands.
Cassandre passe un test auditif et se fait ausculter rapidement par le médecin. Il y a une perte d’audition avérée sur l’oreille gauche et le docteur pense que c’est peut-être grave car il a l’impression de voir du sang dans l’oreille. Il préconise d’aller à un plus grand hôpital demain pour consulter un ORL et ne souhaite pas s’avancer davantage dans son diagnostic, ce qui ne nous rassure pas. Nous renfourchons nos roues pour retourner au port afin d’y prendre un ferry. Contrairement à la Corée où on ne paye que le forfait piéton lorsqu’on prend un ferry, ici au Japon, vous devez aussi payer un tarif pour vos vélos.
On a déjà l’impression de se faire voler mais, en plus de ça, au guichet, l’employé nous explique qu’il faut qu’on paie le tarif vélo pour la remorque aussi. On a beau lui expliquer et lui montrer que c’est une poussette, il n’en démord pas. On paie donc nos forfaits piétons (Clémence en est exemptée, heureusement), plus 3 forfaits vélos. Avec nos deux vélos et la remorque, on se retrouve à payer presque le même prix que les gens en voiture, ce qui est incompréhensible. Il n’y a évidemment aucun moyen de négocier dans une langue étrangère alors on se résigne.




La traversée se fait sans encombre. Le ferry est très confortable et calme. On est à peine 6 personnes dans le bateau. A la descente du ferry, nous avons un peu de mal à trouver notre ryokan du soir qui se trouve juste à côté. Après un coup de fil à notre hôte, le problème est vite réglé. Nous pensions avoir réservé une simple chambre avec des espaces communs mais il s’avère que nous avons une maison traditionnelle complète juste pour nous. Un luxe dont nous profitons afin de nous reposer et d’échafauder nos plans concernant la situation de l’oreille de Cassandre.

Mardi 29 Juillet
Les haut-parleurs des petits villages de campagne japonais jouent tous les matins une mélodie (qui varie selon les endroits) au son généralement très vintage pour réveiller les habitants. On l’entend dans toute la bourgade et nous n’arrivons pas à savoir son utilité. Est-ce pour signifier l’heure aux pêcheurs ? Est-ce que c’est un accord entre les habitants pour avoir un réveil commun ?
Ces musiques crachées par les haut-parleurs servent en fait d’alerte en cas de tsunami, de tremblement de terre ou de tout autre danger imminent. Ce système ne date pas d’hier puisqu’il a été mis en place suite au très grave tremblement de terre de 1964 à Niigata. En ville, les communes testent ces haut-parleurs une fois par jour et en général à 17h (« goji no chaimu », c’est-à-dire « sonnerie de 5h »). Ils diffusent alors une petite musique qui, au passage, sert officiellement à rappeler aux enfants qu’il est l’heure d’arrêter de jouer et de rentrer à la maison.
Tout cela est fort sympathique, mais à la campagne c’est une autre limonade ! En effet, dans les zones rurales, en plus de la mélodie de 17h, ils ont également celle du matin. Et cela sept jours sur sept, weekend compris. Autant dire que les japonais de la campagne ne doivent pas être des lève-tard… Toujours est-il que le petit air joué dans les haut-parleurs nous réveille à 6 heures pétantes. Cassandre se rendort facilement, c’est le privilège de n’entendre que d’une oreille.
Au vrai réveil vers 8 heures, nous profitons de ce grand ryokan pour nous faire un petit-déjeuner comme on les aime avec des œufs, du pain et du beurre. La propriétaire des lieux nous a donné carte blanche pour le départ, toute impressionnée par notre voyage qu’elle était. Cependant, nous ne voulons pas trop flâner car notre premier point de chute de la matinée sera la clinique ORL d’Amakusa. Assez habitués des voyages au long cours, nous savons que des événements fortuits peuvent tout arrêter sans prévenir, comme ce jour de 2017 où Stéphane avait cru s’être cassé les deux mains en chutant à vélo.
Rationnellement, on se dit que ce n’est qu’un bouchon de cérumen mais il faut quand même penser à l’éventualité de quelque chose de grave. Après treize kilomètres, nous nous garons devant la clinique. Comme la veille à l’hôpital, le staff nous prend en charge directement en venant à notre rencontre. Grâce à la magie des applications de traduction instantanée, Cassandre explique son problème et elle répond aux questions. Assez rapidement, elle est emmenée dans une pièce et elle ressort presque aussi vite avec son problème réglé. C’était donc bien un bouchon qui avait dû se former à cause de l’humidité ambiante. Nous sortons de là tout joyeux, délesté d’une toute petite trentaine d’euros. Le système de soins japonais est l’un des plus efficaces du monde : ici pas d’attente interminable aux urgences, pas de désert médical, et les médecins sont très qualifiés. Le Japon a ses avantages.

Il est presque midi alors nous traversons la rue pour aller manger au Family Mart qui se trouve face à la clinique. Après ce petit repas, nous allons à une énième aire de jeu. Nous nous sommes mis à la mode asiatique en arrivant à Fukuoka, nous avons acheté des vestes à capuche anti-UV. En vivant sous cette chaleur et cette humidité, beaucoup de comportements asiatiques font sens. Quand nous portons ces vestes respirantes, nous avons moins chaud qu’en t-shirt. Nous sortons aussi parfois avec le parapluie pour nous protéger du soleil et nous portons tout le temps de quoi nous protéger la tête. Choses que nous ne faisions absolument pas à Avignon, pourtant l’une des villes les plus chaudes de France… Le soleil japonais est bien plus agressif que notre soleil européen.
https://strava-embeds.com/embed.jsLa route pour rejoindre l’hôtel et la plage du jour est toujours aussi passante. Nous sommes éberlués par le nombre de voitures qui circulent sur des axes qui ne relient pas de grandes villes. Heureusement, celui-ci possède un grand trottoir sur lequel nous pouvons rouler tranquillement. Le bruit incessant ne gâche pas la beauté incroyable du paysage. Le Mont Unzen, dont nous étions proches avant-hier, est maintenant de l’autre côté du bras de mer.
En arrivant à la plage de Shirogahama, un japonais vient à notre rencontre, étonné par nos montures. A notre immense surprise, il parle un français excellent, une trace de ses sept années passées en France. Il vit à Tokyo avec sa compagne et ils sont en vacances chez sa famille à Kumamoto, l’une des grandes villes de l’île de Kyushu qui se trouve à 50km d’ici. Cette petite baie a le bon goût d’avoir un toboggan fait avec un gros tuyau de construction qui se jette dans une piscine d’eau de mer très peu profonde. Clémence n’en finit plus de jouer dedans et de se laisser glisser.


Un mystère demeure cependant. Nous trouvons souvent des jouets abandonnés sur les plages. Clémence les repère généralement assez vite et il est difficile de l’empêcher de jouer avec. Aujourd’hui, ce sont un râteau et une pelle qui sont échoués dans le sable. Comme notre auberge est juste à côté, nous lui promettons de revenir au coucher du soleil pour vérifier s’ils sont toujours là, ce qui signifierait qu’ils n’appartiennent à personne. Et ça ne manque pas, ils sont là mais d’autres jouets aussi. On se dit que ça ne peut pas être des habitués qui les récupèrent le lendemain puisqu’ils sont clairement dans la zone où la marée montante va les emporter en haute mer pendant la nuit. Peut-être que les petits japonais ont trop de jouets et qu’ils en oublient en repartant ? Ou alors les parents les achètent juste pour la journée et les laissent dans le sable ? C’est sur ces questions que nous finissons une journée qui avait démarré dans l’inquiétude et qui finit dans la joie avec un sublime ciel rouge à la tombée du soleil.




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