Où l’on découvre que les japonais sont des conducteurs comme les autres

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Il fait déjà chaud quand nous nous réveillons. La petite chambre est orientée en plein soleil levant et les petits volets en bois ne résistent pas à la puissance du soleil. Nous transpirons presque déjà en prenant le petit-déjeuner à même le sol. Nous récupérons nos vélos au garage, y attachons nos sacoches et prenons la route 202 direction le versant ouest de la péninsule de Nagasaki.

Le profil de l’étape nous pousse à démarrer tôt car, sur les 35 kilomètres du jour, nous devons affronter 16 kilomètres vraiment difficiles avec plusieurs longues côtes. C’est un jour férié aujourd’hui, le jour de la mer (« Umi no Hi »), jour qui lance officiellement le début des vacances scolaires estivales, et il y a donc énormément de monde sur la nationale pendant les 15 premiers kilomètres. Cela rend notre progression difficile car les japonais montrent décidément peu de considération pour les cyclistes et nous nous faisons raser trop fréquemment.

Nous faisons aussi le plein.

D’autant qu’il y a de sacrées côtes et que nous bloquons parfois involontairement le trafic à notre faible allure. Nous montons sur le trottoir quand il existe et quand il existe, l’absence de débroussaillage transforme notre avancée sur celui-ci en traversée de la jungle tropicale. La première heure de route est donc un véritable enfer pour nous. Nous ne pouvons pas profiter des paysages, la route est inhospitalière et il fait une chaleur atroce. Nous ne pouvons même pas faire une petite pause photo sur le pont qui enjambe le bras de mer alors que le panorama sur la baie d’Omura et ses ilets est somptueux. Pas une seconde de répit, il nous faut rouler droit et faire attention car le pont est étroit et sans trottoir et, même là, on se fait doubler.

La chaleur est intense, nous nous arrêtons à une station-service pour demander de l’eau. Les employés sont très sympathiques et ils nous remplissent nos gourdes avec des glaçons. Heureusement, peu après, nous bifurquons enfin sur une petite route qui monte pour attaquer le passage d’un col. L’ascension est longue de 6 kilomètres mais agréable sans le bruit incessant des voitures. On entend les oiseaux et on surprend même des aigles, qui s’envolent à notre passage. Une fois au sommet, il ne reste plus qu’à se laisser porter vers le petit village de Saikai, sur la côte ouest de la péninsule.

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Il est midi quand nous arrivons à l’hôtel. Au vu de la difficulté des routes, du peu d’espaces pour s’arrêter et de la chaleur, nous avons préféré enchaîner l’étape quasiment d’un coup pour finir au plus tôt. Nous laissons nos bagages à l’hôtel et allons manger au supermarché du coin. Nous réenfourchons les vélos pour grimper une colline afin de rallier une jolie crique en contrebas encaissée entre des rochers. Un petit camping très sommaire s’y trouve et la plage est plutôt fréquentée en ce jour férié.

Après nous être installés à l’ombre, nous jouons dans l’eau avec Clémence à qui nous avons loué une petite bouée. A côté de nous, un jeune français joue avec deux petites japonaises. La conversation s’engage et il nous explique qu’il est en permis vacances-travail depuis 8 mois et qu’il fait du woofing (du travail contre hébergement et nourriture) dans une famille de japonais depuis la veille. Il ne parle pas japonais mais nous explique que ce n’est pas problématique pour s’occuper des enfants et jouer avec eux. Clémence joue avec les 2 petites filles dans l’eau pendant plusieurs heures. Elle ne se comprennent pas mais se tiennent par la main et rigolent ensemble, c’est très mignon, « kawaï » comme on dit ici. Les enfants japonais sont globalement très bien élevés et souvent très attentifs aux autres. Le soleil tape fort et nous repartons autour de 16 heures pour prendre possession de notre chambre d’hôtel.

La petite plage avec des places à l’ombre est bien salutaire.

Après les douches et un petit temps calme, nous ressortons nous balader dans le petit port. Nous nous attendions à une plus grande ville mais c’est presque un hameau où il n’y a pas grand chose à faire. Ici aussi, tout semble avoir été neuf il y a plus de vingt ans. Jour férié oblige, le supermarché est déjà fermé alors nous grignotons à la superette qui est collée à l’hôtel avant d’aller coucher Clémence. Elle s’endort rapidement, épuisée par les heures de jeux dans la mer.

Le tout petit port de pêche de Saikai.

Mardi 22 Juillet

La journée s’annonce encore très chaude. Après le petit déjeuner, nous attaquons l’étape du jour autour de 9h. 43 kilomètres nous séparent de Nagasaki et le profil de l’étape du jour n’épargnera encore une fois pas nos jambes car il s’agit d’une succession de bosses à fort dénivelé. Pas de grosse ascension (la plus longue fait à peine 3 kilomètres) mais au total 600 mètres d’élévation à gravir. Sur les 20 premiers kilomètres, il y a quand même quelques voitures mais ça reste agréable, bien qu’on ne puisse absolument pas profiter du paysage vu qu’il n’y a aucun endroit pour s’arrêter. On pédale, on pédale. La route longe la mer de Chine orientale, les falaises se jettent dans l’eau. C’est sublime mais on en profite peu.

Le mémorial à l’instant T de l’explosion.

Le temps file et au bout d’1h30 et 24kms de montées/descentes, nous arrivons sur une horrible zone d’activité pleine de magasins et de voitures. On en profite pour s’acheter à manger mais on décide de faire la pause déjeuner plus loin car cet enfer de béton ne nous parait pas propice à un repas apaisé. Après avoir regardé la carte, on réalise que nous ne sommes plus qu’à une petite quinzaine de kilomètres de Nagasaki. On décide donc de pousser sur les jambes et de finir quasiment l’étape. La route est toujours aussi difficile et les japonais conduisent toujours aussi mal.

Sur la fin de la dernière montée, une dizaine de voitures nous frôlent à la suite alors qu’ils ont pourtant une deuxième voie dans ce sens. Ils pourraient doubler en se déportant sur la voie libre mais non, ils préfèrent frôler deux pauvres vélos et un enfant. L’arrivée sur Nagasaki se fait par un long tunnel de plusieurs kilomètres. Il y fait tout noir et le vacarme est assourdissant. Nous nous arrêtons enfin en plein centre-ville, au parc de la Paix. Nous sommes épuisés et nous avons du mal à réaliser que nous sommes à l’épicentre de l’impact de la bombe du 9 Août 1945.

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On y profite de l’ombre des arbres et on se promène dans les allées. Nous arrivons à l’appartement à 16h pour profiter d’un temps de repos et de lavage. Pour un tout petit peu plus cher qu’une chambre d’hôtel, nous avons un tout petit appartement. Cela nous permet d’avoir une cuisine, de réduire les coûts d’alimentation et surtout de faire à manger nous-même.

Sur le chemin, nous avions repéré une grande roue en haut d’un centre commercial alors nous y allons pour en faire notre sortie du soir. Malheureusement, elle est fermée pour maintenance. Tant pis, nous reviendrons demain. Nous profitons de l’immense centre commercial pour faire des courses et rentrer manger. Ce soir, c’est l’étape du Mont Ventoux sur le tour de France et nous ne voulons pas rater ça !

Le tramway rétro de Nagasaki.

Mercredi 23 Juillet

Nous savourons les jours de repos comme il se doit. La vie en voyage est parfois éreintante et la routine matinale aussi. Quand nous nous arrêtons plusieurs jours, nous n’avons pas à refaire les sacoches tous les matins, à préparer les itinéraires, à chercher les points de chute etc. Nous prenons notre temps au petit-déjeuner et Clémence nous surprend car elle est affamée. Elle engloutit des œufs, du pain et des bananes, ce qui est bon signe car normalement la chaleur atténue la faim.

Nagasaki (長崎市), sur l’île de Kyūshū, compte environ 397 000 habitants. Ville portuaire au passé marqué par les échanges avec l’Occident et la bombe atomique de 1945, elle mêle aujourd’hui patrimoine historique, culture de la paix et charme côtier entre collines, jardins et musées.

Nous prenons la direction du musée de la bombe atomique de Nagasaki en tramway. Mais rien n’est simple dans ce pays car il existe des pass journées mais on ne peut pas les acheter dans les stations ou dans les tramways. Il faut fouiller internet pour trouver les points de vente et on finit par en repérer un dans une boutique de souvenirs. Quoi de plus logique ? Il existe sinon une application en ligne mais elle n’est accessible qu’aux japonais. Les rames des tramways sont étranges, parfois très anciennes, mais surtout elles ne comprennent qu’un wagon. On y entre par l’arrière et on sort par l’avant. A la sortie, le conducteur vérifie tous les tickets, ce qui prend un temps fou.

En entrant dans le musée, on ressent le même poids de l’histoire que quelques années plus tôt à Hiroshima. Il est difficile d’imaginer l’horreur absolue de ce qu’il s’est passé ici. Le musée comprend plein d’artefacts différents. Certains sont très symboliques, notamment les horloges arrêtées à 11h02, l’heure de l’explosion, ou encore les vêtements lacérés et brulés portés par les victimes lors de l’impact.

3 jours après le largage de la bombe Little Boy sur Hiroshima le 6 août 1945, le 9 août 1945 à 11h02, les américains larguèrent la bombe atomique Fat Man sur la ville : elle explosa à 580 m d’altitude, à la verticale du quartier Urakami. L’objectif initial était la ville de Kokura, dans le nord de Kyushu. Mais à cause du mauvais temps et de la fumée venant de Yahata, située à seulement 7 km à l’est de Kokura, qui avait été bombardée la veille, le largage est reprogrammé sur Nagasaki.

Fat Man était une bombe au plutonium d’une puissance de 21 à 23 kilotonnes, bien plus puissante que celle d’Hiroshima mais le scénario fut « moins » meurtrier à Nagasaki car sa topographie en fait un site plus ouvert alors que les collines ceignant Hiroshima avaient amplifié les effets dévastateurs de l’explosion. On estime quand même le total des victimes à 200 000 morts directes ou indirectes sur une population totale de 260 000 habitants.

Quelque chose nous frappe cependant, et cela nous avait déjà marqué à Hiroshima. Dans toutes les explications, on ne parle pas de la raison pour laquelle les bombes ont été lâchées et aucunement de la responsabilité du Japon dans la guerre. On peut dire, sans faire d’entorse à l’Histoire, que le Japon était l’équivalent asiatique de l’Allemagne. Son armée a été d’une cruauté sauvage, notamment en Chine et en Corée, comme nous avons pu le constater. Rien ne justifie d’envoyer une telle arme sur des populations civiles mais on ne trouve pas un mot sur la chaine de commandement japonaise qui a mené le pays à la guerre totale.

Après nous être régalés de délicieux udon, nous nous dirigeons vers le quartier hollando-portugais de Nagasaki. Car l’histoire de Nagasaki a presque entièrement été construite par des étrangers ; en effet, ce sont les Portugais qui en ont fait une ville portuaire prospère au XVIe siècle, alors qu’elle n’était qu’un village isolé à l’origine. Ils y apportent leurs biens (tabac, pain, armes à feu etc.), leur savoir-faire, leur culture culinaire (certains mets ont conservé leur nom d’origine portugaise comme les gâteaux de Nagasaki, les « castella »), mais aussi leur religion. Pas étonnant donc que la ville abrite de nombreux bâtiments à l’architecture européenne ainsi que des lieux de culte chrétiens.

Sous la période Tokugawa pendant près de 50 ans, la persécution des chrétiens japonais et étrangers y fut particulièrement vive : tous les missionnaires furent déportés, des centaines de personnes furent tuées et torturées. Par la suite, ils durent pratiquer leur religion en secret, toujours victimes d’inquisitions occasionnelles. L’autre influence européenne notable sur la ville fut exercée par les hollandais, qui apportèrent notamment leur soutien dans la campagne de persécution menée contre les chrétiens. Jusqu’à la fin du 19e siècle, les contacts du Japon avec le monde extérieur furent strictement limités à Nagasaki.

Nous parcourons les ruelles du quartier hollandais jusqu’à aboutir au Glover Garden. Construit par le marchand écossais Thomas Blake Glover, le parc est situé sur une colline qui surplombe la baie de Nagasaki. Au moment de l’ouverture du Japon au monde dans les années 1850, plusieurs entrepreneurs occidentaux visionnaires, dont Glover, débarquent à Nagasaki et développent le commerce international. Glover y fonda sa société et prospéra par ailleurs dans les secteurs industriels et miniers qui se modernisent au contact de l’Occident.

Inspirée de ses origines européennes, sa résidence est la première maison de style occidental construite dans la ville et est aujourd’hui connue comme la plus ancienne villa occidentale du Japon. On y déambule lentement en s’arrêtant régulièrement à l’ombre pour s’abriter du soleil. La baie de Nagasaki est très industrialisée mais le panorama avec les collines verdoyantes derrière est quand même saisissant. Nous décidons de rentrer prendre le goûter à l’appartement pour se mettre au frais. Nous ressortons deux heures plus tard simplement pour aller faire quelques courses pour le diner.


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