Le terme de « piste » cyclable reprend parfois littéralement tout son sens originel. Les pistes étaient des chemins de trappeurs semés d’obstacles, tracés par le passage répété des hommes. Toutes proportions gardées, c’est parfois l’effet que nous fait la véloroute sur la côte Est. On se retrouve à user nos pneus sur des trottoirs cabossés, à passer sur des centaines de mètres de lattes de bois qui se soulèvent sous notre passage ou à rouler sur des graviers. En Corée comme en France, les aménageurs de voies vélo ne font visiblement pas de vélo.
En ouvrant les rideaux de notre pension délabrée, nous avons une vue imprenable sur l’horizon. Enfin il était là quand on s’est couchés, il doit donc toujours y être derrière l’épaisse couche de brouillard. Clémence s’est réveillée pile à l’heure du réveil vibreur de la montre de Cassandre et elle est d’excellente humeur. Il est assez tôt, ce qui nous permet d’atteindre le port d’Hupo 10 kilomètres au nord avant 10 heures pour prendre le petit-déjeuner dans un café quelconque. Après quelques courses au supermarché pour le repas du midi, on grimpe quelques escaliers pour rejoindre une passerelle vitrée avec vue plongeante sur la mer. Les coréens adorent ce concept, il y en a à foison sur tout le territoire.




Nous sommes dimanche et l’endroit est bien plein. Il est difficile de circuler non pas à cause de la densité mais parce que les gens bloquent tout l’espace pour se prendre en photo. On peut vous faire patienter trente secondes sans aucune gêne, c’est la dérive du tout à l’égo de notre époque. On ne s’attarde pas et on roule jusqu’au pavillon de Wolsongjeong, qui est un peu quelconque. Heureusement, une grande plage se trouve derrière avec une petite supérette.
On y complète nos achats du matin pour pique-niquer à peu de frais et on fonce jouer dans le sable. Clémence adore vraiment ça et elle franchit une étape de plus en acceptant de faire pipi dedans, ce qu’elle refusait catégoriquement jusque là. On commence à sentir la fin des couches arriver. Le climat est instable, il fait parfois grand soleil et le brouillard revient nous donnant presque froid. Malheureusement, l’astre solaire est bien là quand on doit affronter la portion de cinq kilomètres à 300 mètres de dénivelé. La dernière côte oppose du 10% et nous ne sommes vraiment pas sûrs de la passer avant que le sommet pointe le bout de sa cime.



En bas de la descente, une nouvelle plage et le soleil est cette fois accompagné d’un immense ciel bleu, une première pour la journée. On en profite pour s’allonger et expliquer à Clémence le concept des plages sans sable. Ici, il n’y a que de tous petits cailloux et des bouts de coquillages, ce qui l’intrigue un peu. Elle s’en accommode vite et ce n’est que le retour de la brume maritime (la même que ce matin) qui nous déloge. On finit notre étape dans la ville de Uljin accompagnés d’un brouillard crémeux étrange qui n’annonce rien de bon pour le lendemain.
https://strava-embeds.com/embed.jsLundi 16 Juin
Les gens qui partagent leurs voyages ont tendance à ne pas être toujours honnêtes. L’époque actuelle veut qu’on ne raconte que le positif et qu’on ne montre que le beau. Mais il y a parfois des jours maussades, voire déprimants qui vous font tout remettre en question. En bref, vous vous demandez « mais qu’est-ce que je fous là ? » C’est un peu notre état d’esprit ce matin. Il pleut encore à verse et notre hôtel n’est pas des plus agréables. Vers 10h, on se motive à préparer nos bagages pour les stocker dans l’immense hall du Grand Hôtel de Uljin et on grimpe sur nos vélos malgré la pluie pour rejoindre un café. Si nous sommes à Uljin, c’est précisément car l’on savait que la météo de ce lundi allait être incertaine voire pluvieuse et que la ville possède de nombreuses activités d’intérieur : un fascinant musée sur l’océan pour les enfants, un musée des sciences du même acabit, un kids café (café avec aire de jeux intérieure), une grotte… Ce que l’on avait juste oublié de regarder, c’est s’ils étaient ouverts. Vous nous voyez venir… Nous sommes lundi et les attractions mentionnées sont ouvertes tous les jours sauf le … lundi !
Quitte à ne rien pouvoir faire, autant s’employer à se rendre utile. Une laverie se trouve juste en face du café où nous sommes attablés. Nous retournons à l’hôtel chercher nos sacs de linge sale et on met le tout dans les tambours de la laverie avant de nous rendre à un atelier de réparation de vélos tenu par un patron imbuvable qu’on a la nette impression de déranger. Malgré la pluie, il ne nous propose pas de rentrer nous abriter et c’est à peine s’il nous laisse gonfler nos pneus.
C’est un peu rafraichissant finalement car jusque là les coréens ont été tellement gentils que c’en est presque parfois embarrassant. Nous avions prévu d’acheter des articles mais face à l’amabilité du monsieur, on décide de ne rien lui prendre, tant pis. Nos machines sont terminées mais les nuages n’en ont pas fini avec nous. L’appli météo annonce une fin d’intempérie autour de 14 heures alors on s’installe au même restaurant que la veille au soir, plus pour faire passer le temps que par appétit.
Quand on en ressort, c’est un crachin tout fin qui tombe du ciel, la dernière traînée de ce gros orage car on aperçoit enfin le ciel bleu. On essaie tant bien que mal de nettoyer une aire de jeu pour que Clémence profite un peu puis nous prenons enfin la route. Le temps se dégage enfin mais le long de la côte la brume colle aux collines. Elle fait l’effet d’un coton qui s’accrocherait mais elle disparait aussitôt qu’on la traverse. On atteint le port de Jukbyeon où une installation vétuste propose aux touristes de grimper dans des petites capsules le long d’un monorail à flanc de falaise. La structure est dévorée par l’humidité et la rouille, les wagons grincent de tous les côtés mais la vue est fantastique. Clémence est aux anges, elle nous montre tout du doigt.






Après cet aller-retour, il faut bien repartir. On s’arrête à un immense musée de l’océan qui est malheureusement aussi fermé le lundi. Son aire de jeu est accessible, ce qui est plus qu’une consolation pour Clémence. Elle est si grande qu’on peut même jouer à cache-cache et ça nous fait rire aux éclats. On prend finalement notre temps pour arriver à l’hôtel sous un soleil radieux et on fait traîner la soirée à la plage.
https://strava-embeds.com/embed.jsMardi 17 Juin
Aujourd’hui, on attaque la partie la plus difficile de toute la côte est. 7 petits cols à passer sur moins de 40 kilomètres avec plus de 700 mètres de dénivelé. Les cyclistes sur route nous riront au nez mais il faut garder en tête que nous sommes chargés comme des mulets des Alpes. Après un petit-déjeuner copieux sorti tout droit d’un 7 Eleven, on attaque la route par la première montée. Pas de temps de chauffe, pas de répit, elle est là sous nos roues directement.
On la passe sans trop de difficulté mais c’est l’enchaînement qui nous fait peur. Il fait très chaud et nous dégoulinons des litres de sueur. Heureusement, la première pause café intervient après 16 kilomètres dans un petit port quelconque. Les pêcheurs vaquent à leurs occupations. C’est aussi la région des centrales nucléaires, elles sont massives au bord de l’eau. Ce n’est pas tellement rassurant car depuis notre arrivée en bord de mer, on croise des panneaux tsunami régulièrement. Ils indiquent les endroits où se rassembler en cas d’alerte et la procédure à suivre.



Après 25 kilomètres, c’est la pause repas sur la plage. L’eau est belle, le sable fin et une dame s’approche de notre serviette pour donner un tube de savon à bulles à Clémence. On lui offre un de nos beignets au sucre en échange, ce qui la fait beaucoup rire. Leur gentillesse n’a décidément aucune limite. On mange sur le pouce avant de repartir affronter les dernières ascensions du jour. Celles-ci sont vraiment dures car elles s’enchainent, ça monte et ça descend sans permettre de trouver un rythme.
On atteint enfin Deoksan sur les coups de 16h, le village d’arrivée qu’on avait ciblé le matin. On se gare devant un café qui fait aussi hôtel et on demande par hasard le prix. Le patron emmène Cassandre voir la chambre mais elle est obligée de refuser quand il annonce 100 000 Wons (environ 63€). En effet, notre budget monte au grand maximum à 60 000 Wons (38€) par nuit. Quand elle lui annonce ça, il répond qu’il fait la chambre à ce prix car nous sommes français et qu’il trouve Clémence très mignonne.






De plus, il lui offre un gâteau et un smoothie. On a bien fait de s’arrêter là ! Il est vraiment sympathique et il parle très bien anglais, une rareté dans ce coin de la Corée. La chambre est plutôt un petit appartement avec une grande terrasse, de quoi profiter un peu d’un repos amplement mérité. Nous ressortons nous balader dans le coin où deux magnifiques plages sont séparées d’une rivière surplombée par une petite montagnette culminant à 60 mètres d’altitude. Une promenade en bois y a été aménagée tout autour et permet de monter au sommet. Une dernière petite suée – mais négligeable comparée à celles du jour sur le vélo – avant d’aller faire quelques emplettes pour le diner que nous prenons tranquillement sur la terrasse de notre chambre avec le coucher de soleil sur les collines en trame de fond.

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