L’arrivée d’un enfant met un coup dans la tronche. On peut tourner le problème dans tous les sens, se convaincre pré-accouchement que la vie ne changera pas, faire des plans sur la comète, le mur qu’on se prend est violent. C’est comme rouler à 30 km/h sur du plat et voir arriver une montée à 18% au détour d’un virage. Forcément, le rythme ralentit d’un seul coup même avec toute la bonne volonté du monde.





Une nouvelle vie se met en place, des nouveaux automatismes s’installent et même si la priorité absolue devient l’enfant, comment ne pas oublier sa vie d’adulte dans tout ce tumulte ? C’est en partie pour résoudre cette équation que nous avons décidé de faire du cyclotourisme avec notre bébé. Tous ses besoins sont ainsi comblés et notre batterie d’aventures se recharge par la même occasion. Clémence n’avait que 7 mois quand nous sommes partis sur la route.
Nous avons choisi un itinéraire sécurisé et éloigné des voitures pour faire de cette première expérience un plaisir pour tout le monde. Le canal latéral entre Toulouse et Bordeaux répondait à tous les critères. Un itinéraire de 350 kilomètres au bord de l’eau, protégé par les arbres, qui ne comprend presque aucune difficulté hormis quelques ponts à passer. Avant le grand départ, nous avons dû adapter notre matériel à l’arrivée d’un bébé. Nous avons cassé la tirelire pour acheter une remorque Thule Chariot Cross d’un beau bleu Alaska. Après quelques hésitations sur la pertinence de prendre une double, nous avons préféré le côté compact et la facilité de transport de la simple.
Nous avions déjà les vélos puisque nous pratiquions déjà le cyclotourisme. Les bagages s’organisent cependant différemment. Toute une sacoche est prise par les couches, le coffre de la remorque est rempli de nourriture et notre place utile est optimisée au maximum. Par souci de tranquillité et de praticité, nous avons aussi embarqué le lit parapluie Babybjorn de la petite. Tenu avec des tendeurs sur le dessus d’un porte-bagage, il se révèle très pratique pour les pauses, les siestes et les nuits.
Jour 1 : de Toulouse à Grisolles.
https://strava-embeds.com/embed.jsNotre première étape s’étire lentement entre Toulouse et Grisolles. Au tumulte relatif de la ville se dévoile la tranquillité de l’arrière-pays de la Haute-Garonne. Bientôt, nous n’entendons plus que le chant des oiseaux, le vent dans les feuilles des arbres et le lent cheminement des péniches qui voguent à si faible allure qu’elles ne provoquent que des vaguelettes. Les occupants sont si contents de trouver une distraction qu’ils nous saluent de bon cœur. Il règne une atmosphère de campagne, celle décrite par Céline dans « Voyage au bout de la nuit » quand il visite les alentours de Toulouse. Clémence s’adapte bien à sa remorque, couplée à un petit hamac spécial bébé, et elle fait sa première sieste bercée par le roulement des vélos. Nos inquiétudes s’effacent à mesure qu’on avale les kilomètres.
Nous mangeons à Gagnac, une toute petite ville relativement épargnée par l’omniprésence des voitures. Une grande place herbeuse, à l’ombre de grands platanes, s’offre aux flâneurs. Nous profitons de la boulangerie qui la jouxte pour faire un ravitaillement et pour réchauffer la nourriture de Clémence. Elle joue dans son lit parapluie qui devient un parc de jour et suscite les sourires des passants. L’impact du cyclotourisme sur nos personnes se fait déjà ressentir. Nous sommes des nomades qui le font que passer sur des bouts de territoires. Quelque chose nous sépare irrémédiablement de ces gens qui sortent de leurs voitures et qui vaquent à leurs vies normales. L’appel de la route est puissant, de la découverte du nouveau kilomètre qui se cache derrière le précédent.
A l’arrivée à Grisolles, le compteur indique 43 kilomètres pour 3 heures de route presque tout pile. Ça représente une allure de 15 km/h, ce qui prouve que même en allant lentement, on peut voyager loin. Nous ne sommes pourtant jamais assez éloigné des bagnoles. Grisolles est le village typique français, il pourrait être magnifique car les bâtiments sont beaux, anciens et ils dégagent une aura d’histoire séculaire mais ils sont noyés derrière les parkings. Les trottoirs sont ridiculement petits et les automobilistes ne respectent pas du tout les limitations de vitesse en ville. Tous les commerces ont le rideau baissé hormis le Carrefour en bordure de ville. Nous nous y rendons avec Clémence en porte-bébé pour la sieste de l’après-midi mais l’envie n’y est pas. Nous achetons quelques vivres avant d’aller nous réfugier à l’hôtel.





Jour 2 : de Grisolles à Moissac
https://strava-embeds.com/embed.jsLe lendemain, le défilé des platanes et des écluses nous pousse toujours plus loin dans l’Occitanie profonde. Nous arrivons pour le repas à Castelsarrasin, une ville d’un calme absolu mais qui cache une histoire très agitée. Ravagée par les guerres de religion puis par la guerre de Cent Ans, elle fut aussi très touchée par le mouvement de mai 1968. Tout ça ne se ressent pas et Bébé s’amuse dans son petit parc au bord du port de plaisance pendant que nous mangeons en observant les bateaux aller et venir. La vie y semble douce mais la ville de Pierre Perret n’arrivera pas à nous retenir. Nous remontons sur nos vélos et filons avec le vent direction Moissac.
Le tarif pour les pédales est le même que la veille : 40 kilomètres en un peu moins de 3 heures, à la différence que le paysage commence à changer. La région devient plus agricole et nous franchissons notre premier pont-canal, un ouvrage d’art vraiment particulier. Nous franchissons le Tarn à 5 mètres de hauteur tout en restant au bord de l’eau. La sensation est inédite et nous restons de longues minutes à contempler l’édifice et à s’interroger sur l’étendue du génie constructeur humain. L’arrivée dans Moissac délivre de jolis ponts et des vues sur des maisons d’un rouge brique prononcé. Nous faisons défaut à la véloroute pour bifurquer direction notre refuge pour la nuit.
Moissac se situe à la confluence de deux modes de transport alternatif : le vélo, vous l’aviez compris, mais aussi la marche. A mi-chemin du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle dit du Puy ou Via Podiensis, la petite commune accueille son lot de marcheurs pèlerins chaque jour de la belle saison. Notre habitation pour le soir est d’ailleurs dédiée aux pèlerins et sa patronne, Marine, dédie sa vie professionnelle à leur accueil.





Nous profitons de notre arrivée précoce pour visiter les sites religieux dont la somptueuse abbaye de Moissac. On y croise des pèlerins à tous les coins de rue, reconnaissables entre mille à l’accoutrement et aux bâtons de marche. D’ailleurs, nous partageons le repas à l’auberge avec un marcheur allemand, venu de Berlin. Helmut s’est pris de passion pour le « chemin » et il en marche des portions tous les ans. Il nous confie qu’il préfère venir seul, entendre sans sa femme, pour marcher à son rythme et être tranquille. En mangeant un cassoulet fait maison extrêmement consistant, la discussion glisse doucement vers l’Histoire avec le grand H quand il nous raconte son expérience de la chute du mur. Nous allons nous coucher heureux de constater que les barrières n’existent presque pas entre les voyageurs lents que nous sommes.
Jour 3 : de Moissac à Agen
https://strava-embeds.com/embed.jsAu petit-déjeuner, nous réalisons que nous avons de la chance d’avoir une fille comme la nôtre. Elle dort bien, sourit tout le temps et semble vraiment s’épanouir sur la route. Chaque fois que notre regard se pose sur elle, elle nous rend un petit sourire trop mignon. On se rend aussi compte que c’est finalement l’âge parfait pour voyager avec un bébé. A 7 mois, elle ne marche pas encore, ne se plaint presque jamais et dort beaucoup. Toutes nos inquiétudes à son sujet se sont envolées.
Sur le chemin de Valence-d’Agen, l’étape du midi, nous ne parlons pas beaucoup, tout occupés que nous sommes à écouter le bruit du silence. Nous sommes en septembre et nous ne croisons pas grand monde mais nous tombons sur un drôle d’oiseau. Un monsieur prénommé David qui roule allongé sur un vélo rempli de panneaux solaires, il prévoit le tour de France dans sa carcasse originale. Les détours vers les villages se jouent souvent à quitte ou double. Certains sont merveilleux et invitent à rester flâner mais d’autres comme aujourd’hui donnent envie de fuir. Valence d’Agen est de ceux-là.





Encore une fois, les murs résonnent d’une histoire très ancienne mais l’emprise de l’automobile semble n’avoir connu aucune mesure. Le moindre espace, la moindre alcôve, la plus petite portion d’asphalte est phagocytée par les bagnoles. Il est impossible de prendre une photographie correcte d’un beau monument sans avoir des véhicules dessus. L’espace qui nous est alloué est vraiment trop restreint alors nous décidons de n’acheter qu’à manger et de repartir aussitôt. Nous entrons dans le Lot-et-Garonne, une frontière invisible de plus dans notre avancée vers Bordeaux. Nous passons des petits villages anodins, des maisons bucoliques et des arbres enchanteurs.

La véloroute suit une départementale où les gens roulent à toute vitesse, en tout cas c’est notre impression à notre rythme d’escargot de l’autre côté du canal. Cela engendre une réflexion sur nos vies rapides et sur le temps qu’on prend ou pas. Aux portes d’Agen, une base nautique présente l’endroit parfait pour faire une pause. Il y fait frais, il y a de l’eau et de l’ombre. Clémence joue dans son parc après une longue sieste, nous profitons pour nous reposer à ses côtés. Nous ne sommes partis que depuis trois jours mais nous appréhendons déjà l’arrivée dans une « grande » ville.
Certes, Agen n’est ni Paris ni Marseille mais la paisibilité du voyage à vélo est telle qu’on oublie vite le monde extérieur. Nos craintes sont infondées car la ville de Francis Cabrel est finalement très abordable. Nous profitons de l’occasion pour chanter à Clémence l’une de ses chansons préférées, « Je l’aime à
mourir ». Ça ressemble à un poncif du genre mais les yeux d’un enfant qui s’illuminent valent bien ça. Agen nous surprend beaucoup avec ses longues rues piétonnes, ses ruelles tortueuses et son< animation en ce samedi de septembre.
Nous maintenons au quotidien notre cadence de 45 kilomètres en 3 heures. Ce rythme nous permet de ne jamais être fatigué et d’ainsi pouvoir prendre le temps de nous promener. Cela nous procure aussi de longues plages de disponibilité pour jouer avec Clémence. Elle aime toujours autant ce voyage et rien ne semble la perturber, pas même le changement de logis permanent. La preuve, elle se réveille à 9 heures passées le lendemain.

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