Aventures au Glacier de l’Iceline Trail en Colombie-Britannique

Vendredi 4 Septembre

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Certaines cascades épatent par leur débit, une puissance incroyable qui s’écrase sur la roche en contrebas et arrose tout autour. D’autres impressionnent par leur largeur et la sensation qu’elles donnent de pouvoir abreuver un lac à elles toutes seules. Les chutes de Takkakaw possèdent l’une de ces deux caractéristiques : étriquées à leur sommet, elles grondent dans une modeste colonne d’écume blanche dont les rebonds sont infinis et qui évoquent des dizaines de loups blancs à l’assaut d’un ennemi invisible. C’est avec cette merveille naturelle dans le dos que nous démarrons les 22 kilomètres autour de la vallée de Yoho et autour des glaciers du Iceline Trail. Lassés d’écouter de la musique pour effrayer les ours, nous sommes passés aux livres audio. Après tout, les autorités recommandent de randonner à quatre et de faire beaucoup de bruit : nous nous sommes donc dit qu’une voix qui sort de notre enceinte serait le parfait compromis pour pallier au fait que nous ne marchons qu’à deux. Il est d’ailleurs de notoriété publique qu’il faut rendre sa présence audible par tous les moyens dès lors qu’on est en forêt pour éviter un face à face inopportun avec un ours.

Les chutes de Takkakaw

                Mais tout le monde n’a pas l’air de le savoir. Alors que nous nous promenons depuis une heure, nous rattrapons un trio constitué d’un vieil homme, d’une femme dans la quarantaine et d’un enfant. Ils ne répondent que mollement à notre bonjour et se hâtent de repasser devant nous après que nous les ayons doublés. Nous trouvons leur attitude étrange mais nous n’y prêtons guère attention, concentrés sur notre histoire. Nous les rattrapons de nouveau alors que la piste commence à s’élever et nous sentons un certain agacement chez eux. Enfin, le vieillard nous demande de couper notre enceinte car ils sont venus en forêt « pour profiter du calme de la nature ».

                Interloqués, nous lui expliquons que nous l’utilisons pour signaler notre présence aux ours mais il nous répond d’un air condescendant qu’il suffit de taper des mains et de parler fort pour éviter les mauvaises rencontres. Nous lui demandons alors comment nous devons faire quand la marche devient trop intense pour pouvoir s’exprimer mais il ne trouve rien à nous répondre. Le ton commence à monter et nous coupons court à la conversation en affirmant que tous les rangers et guides recommandent d’avoir de la musique et qu’il ferait bien de se renseigner.

Passablement énervés par cette mauvaise rencontre dans un cadre si idyllique, nous n’arrivons même pas à comprendre la logique derrière leur agacement. C’est une simple voix qui sort de notre enceinte, ce qui revient au même que si nous avions été plusieurs à parler bruyamment, et quand bien même, nous marchons beaucoup plus vite qu’eux, le désagrément était de toute manière de courte durée. Heureusement, la beauté de l’endroit sort cette altercation de nos esprits. Une fois sortis des bois, nous nous trouvons dans un paysage où des ruisseaux glacés sillonnent une prairie pleine de verdure et puis au bout de la pente, voilà enfin la crête. Sur deux kilomètres, nous marchons sur des monticules de cailloux bordés par des glaciers encore enneigés malgré l’été et qui déversent leur eau dans de petit lacs d’altitude à l’eau gelée. Heureusement que le soleil est au rendez-vous car les températures peuvent descendre très bas, même en août.

Le glacier de l’Iceline Trail

                Après six heures de marche, nous voilà de retour aux chutes Takkakaw et nous reprenons la route. Notre point d’arrivée : Revelstoke, ville aux pieds des montagnes située 200 bornes à l’ouest. Ce tronçon de la Transcanadienne figure lui aussi dans le top 10 des plus belles routes du pays et nous fait passer par le Col Rogers dans le parc national des Glaciers à 1400 mètres d’altitude. Ce col marque notamment le passage de l’heure des Rocheuses à l’heure du Pacifique, nous avons désormais 9 heures de décalage avec la France. Arrivés à Revelstoke, nous nous infiltrons dans un camping pour profiter de la douche incognito puis allons manger dans le centre-ville. Les pubs sont pris d’assaut à cause d’un important match de hockey opposant l’équipe des Canucks de Vancouver aux Golden Knights de Vegas et nous nous rabattons sur un petit bar avec une agréable terrasse ombragée à l’arrière. Nous y rencontrons même un sympathique couple de français arrivés au Canada fin mars juste avant la fermeture des frontières. Ceux-ci sont venus à Revelstoke en prévision de la saison de ski qui devrait débuter courant octobre. En attendant, ils travaillent en tant que boulangers dans une des bakery de la ville. Ils ne sont eux-mêmes pas boulangers, mais le Canada fait partie de ces pays où l’on peut se créer à partir de rien et où la motivation et le sérieux comptent encore (là où la France ne sait donner sa chance qu’aux personnes avec un CV de 10 kilomètres).  

Samedi 5 Septembre

                Le rituel du matin est souvent le même quand on dort dans la voiture. Le premier réveillé attend en silence que l’autre ouvre les yeux puis après quelques minutes à traîner sur nos sièges avant, nous reconfigurons le véhicule pour qu’il retrouve sa fonction première : rouler. Les premiers pas en ouvrant les portières donnent la température de la journée car les courbatures sont toujours là et il s’agit de juger s’il est prudent d’aller marcher quinze kilomètres. Nous bravons régulièrement les douleurs en essayant de vaincre le mal par le mal mais aujourd’hui, le mental fait aussi faux bond. Tant pis pour la randonnée, le Canada a des activités pour tous les goûts !

                Nous disons souvent à qui veut l’entendre qu’il est nécessaire de s’affranchir des guides de voyage. Il faut s’en servir comme d’une base et surtout pas comme d’une bible car ils sont souvent très subjectifs. En effet, ils reposent sur les écrits d’une ou deux personnes qui n’ont probablement pas les mêmes attentes, les mêmes gouts ou encore le même budget que nous. Par exemple, la route entre Revelstoke et Vernon est décrite comme quelconque et sans intérêt dans le Lonely Planet. Pourtant, alors que les roues de la Hyundai Elantra serpentent sur l’asphalte chaud du matin, nous sommes émerveillés par certaines portions du trajet. Nous sommes toujours dans les Rocheuses, les montagnes environnantes gardent une majesté solennelle mais la rivière Eagle et le lac Marra illuminent complètement la vallée.

La vue sur Vernon

                Nous nous arrêtons sur une petite plage et nous constatons qu’avec le retour à des régions plus fortunées, les lacs sont de nouveau envahis de bateaux et autres jet-skis. Si l’endroit est calme quand nous arrivons en milieu de matinée, les bourdonnements des moteurs deviennent presque insupportables quand nous partons vers 15 heures. Vernon est la prochaine ville sur le tracé jusqu’à Vancouver et nous décidons qu’elle sera notre arrêt pour passer la nuit. Elle ne facture que 35.000 âmes mais elle s’étend à perte de vue, autour des lacs Swan et Kalamalka. Dans les villes secondaires du Canada, chacun a sa maison et son jardin, aucun immeuble d’habitation n’est en vue mais ce que les demeures ajoutent au charme est dévoré par les immenses boulevards qui découpent la topographie des communes. Vernon ne fait pas figure d’exception et même si nous passons une excellente soirée sur un joli patio aérien, elle ne restera pas dans nos mémoires.

Dimanche 6 Septembre

                Comme le Petit Train du Nord au Québec où une ancienne ligne de train a été reconvertie en long sentier piéton et cycliste, la Colombie-Britannique a aussi son lot d’anciens aménagements ferrés. Ainsi en se baladant le long du Myra Canyon, on peut, sur douze kilomètres, ressentir le frisson de traverser d’immenses ponts ferrés en bois caractéristiques de l’architecture de l’époque. Ce week-end est un week-end prolongé au Canada en raison du Labour Day qui se célèbre le premier lundi de septembre comme chez leurs voisins américains, les cyclistes et marcheurs sont donc nombreux avec nous ce matin.

                C’est une simple anecdote mais à chaque fois que nous voyons quelqu’un faire du vélo ici, nous ne pouvons nous empêcher de pouffer et de nous moquer. Allez savoir pourquoi mais la majorité des canadiens, jeunes et vieux, femmes et hommes confondus, s’installent très bas sur leurs selles, alors que la règle voudrait que l’on soit assez haut pour que les jambes soient tendues lorsque la pédale est en bas. Cela leur donne un style assez ridicule sur leurs vélos.

Une voie ferrée transformée en piste cyclable

                Après nos dix kilomètres de balade le long du canyon, nous reprenons la voiture pour descendre sur Kelowna. Ville principale et cœur de la Okanagan Valley, région viticole principale du pays, Kelowna est une grande bourgade ceinturée de collines, de vignes et de vergers. Elle a aussi l’immense avantage d’être située au bord du gigantesque lac Okanagan et de posséder un grand nombre de plages. C’est une des grosses destinations touristiques de la Colombie Britannique, ce qui explique le flux continu de voitures sur la route en ce week-end prolongé. La région est réputée pour son climat estival très chaud et ensoleillé et c’est peu dire que cela nous change des Rocheuses dans lesquelles nous étions il y a de cela seulement quelques jours. Les températures dépassent aisément les 30 degrés.

Nous voulions faire quelques dégustations de vins car ils sont excellents par ici mais la combinaison du week-end prolongé et des mesures prises à cause du Covid font que tous les meilleurs vignobles ont atteints leurs quotas maximums pour la journée. On décide d’opter pour un programme plus classique et bien mérité : plage et farniente. La région se prête bien évidemment à toutes sortes d’activités nautiques (paddle, kayak, ski nautique, jet ski, bateau…) mais comme toute destination touristique qui se respecte, les prix sont bien plus élevés que dans les endroits moins fréquentés. Ne rien faire sur la plage nous convient aussi très bien.

                Le soir, nous nous installons pour manger à la terrasse d’une brasserie artisanale. En milieu de soirée, le vent se lève soudainement, si bien que, alors que nous marchons pour rejoindre notre voiture, nous sommes pris au beau milieu d’une mini-tempête de poussière en plein milieu de la ville. Quelques minutes plus tard, nous recevons une alerte météo sur le téléphone de Stéphane nous avertissant de vents violents sur la région jusqu’au petit matin… Merci pour l’information ! Avec 120.000 habitants, Kelowna est la troisième ville de la province. Les journaux parlent régulièrement de la crise des opiacés que traverse cette partie du pays et pour la première fois, nous en voyons les ravages. Des zombies arpentent les rues, le regard dans le vide en se parlant à eux même, chose que nous n’avions pas vu depuis Thunder Bay en Ontario. Cela surprend toujours, notamment pour une région aussi riche, et nous sommes un peu plus précautionneux que d’habitude quant au choix de l’emplacement pour dormir ce soir.


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