Randonnée sur la crête de Pocaterra

Randonnée épique dans les Rocheuses : défis et récompenses

Mardi 1er Septembre

                « Parce qu’au final, vous ne vous souviendrez pas du temps passé au bureau ou à tondre votre pelouse. Grimpez cette satanée montagne. »

Cette citation de l’immense auteur Jack London s’invitait parfois dans le fond de nos esprits quand la montée devenait trop difficile et que nos jambes étaient lourdes. Ce jour-là, pendant l’ascension vers la crête de Pocaterra, il nous avait fallu beaucoup de volonté pour ne pas abandonner tant la pente était raide et longue. Comme la veille, le dénivelé présentait presque un mur face à nos mines déconfites et le terrain était instable, un calvaire pour nos cuisses et nos mollets, déjà endoloris. La première heure montait de manière graduelle mais pendant la seconde, nous avancions à pas de fourmi, un pied après l’autre, et les groupes qui nous précédaient et nous suivaient n’allaient pas plus vite. La souffrance et l’essoufflement se lisaient sur tous les visages. Heureusement, nos coups de mous n’étaient pas synchrones et, si Cassandre avait donné de la motivation la veille, ce jour-là, c’était Stéphane qui donnait le la et nous encourageait dans la partie la plus dure.

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Avec toujours cette petite phrase du grand London dans un coin de la tête, nous avions fini par vaincre ce versant de la colline et, comme à chaque fois, la montagne semblait offrir ses plus belles récompenses aux grimpeurs les plus valeureux. Et quel sentiment d’accomplissement nous ressentions en déjeunant avec une telle vue imprenable sur l’immensité des Rocheuses ! Notre journée n’aurait pourtant pas dû se dérouler ainsi, nous étions partis pour attaquer la crête de Sarrail, mais un panneau nous avait cueillis à froid au tout départ du sentier. Il était fermé en raison de la présence de plusieurs grizzlys avec leurs petits autour du chemin et, puisque nous versions plutôt du côté des prudents que des téméraires, nous avions décidé de nous rabattre sur un plan B : Pocaterra, donc. Nous avions d’ailleurs eu la chance d’apercevoir sur le bord de la route nos premiers caribous depuis notre arrivée au Canada ! Le détour n’avait donc finalement pas été inutile.

Un caribou au bord de la route

D’une randonnée frôlant l’alpinisme, notre marche s’était ensuite transformée en une succession de montées et descentes sur des crêtes dont les sommets ne donnaient parfois pas plus d’espace qu’une poutre de gymnaste. Nous avancions précautionneusement, d’autant plus qu’il fallait aussi composer avec un vent puissant, invité indésirable de l’après-midi. Dans les Rocheuses, il fallait toujours faire du bruit dans les parties forestières pour éviter les ours et, même si cela était contraire à l’idée de calme et de sérénité souvent associée à la marche en montagne, nous nous y étions finalement habitués. Nous avions troqué la musique, un peu lassante, pour des podcasts de culture générale, alliant l’utile à l’agréable.

Logistiquement, tout ne pouvait pas être parfait. Cette randonnée avait été superbe, mais pour l’apprécier pleinement, il nous aurait fallu deux voitures afin de faire la navette entre le parking de départ et celui d’arrivée, car la crête était un sentier de 10 km à sens unique. N’ayant qu’une voiture, nous avions été contraints de finir la marche sur le bord de la route afin de rallier le parking où nous étions stationnés, sept kilomètres plus loin. Nous avions donc marché sur le bord du bitume en tendant le pouce à chaque voiture qui passait. Nous avions oublié un peu vite que nous nous trouvions dans un pays ultra-individualiste où la perspective de prendre quelqu’un en stop était inimaginable, d’autant plus avec la crainte persistante du coronavirus. Nous avions donc avalé la distance qui nous séparait de notre voiture et nous avions savouré plus que jamais la station assise sur les sièges du véhicule. Nous étions ensuite repartis vers Canmore, la plus grande ville de la région, où, après avoir mangé un morceau dans un pub quelconque, nous avions garé discrètement la voiture dans une ruelle calme pour y passer la nuit.

Vue de la crête de Pocaterra

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Mercredi 2 Septembre

               Quand nous étions jeunes, nous avions tendance à nous sentir invincibles et à vouloir accumuler les efforts. Mais le corps avait sa manière de rappeler ses propres limites, et les courbatures en étaient un bon révélateur. Au réveil, la fatigue musculaire était si prégnante que nous avions décidé de nous reposer toute la journée. En faisant le calcul grâce à nos applications, nous avions réalisé que nous avions marché presque 400 kilomètres au mois d’août, ce qui expliquait aisément la lassitude de nos membres.

Nous avions déniché un petit café où il était possible de s’installer, et nous y étions restés quelques heures avant d’appeler nos parents qui passaient la journée ensemble dans le Sud. Leur bonne humeur avait été contagieuse, et nous étions repartis ragaillardis vers la route panoramique Smith Dorrien, une superbe balade en voiture qui serpentait au milieu des pics et des lacs (d’après ce que les gens en disaient). Après à peine un kilomètre sur la route, nous étions tombés sur une piste caillouteuse en piteux état, un calvaire pour nos roues toutes neuves. Pas question de nous infliger quarante minutes là-dessus. Tant pis pour la vue, nous avions rebroussé chemin et étions allés nous faire à manger au centre sportif qui disposait de tables en extérieur. Le vent féroce était encore une fois de la partie, nous avions froid et, pour la première fois de ce road-trip, nous étions agacés tous les deux en même temps.

Sur la route panoramique Smith Dorrien

Nous avions mis près de quarante minutes à faire cuire nos pauvres pâtes, et à peine les avions-nous essorées qu’elles étaient déjà froides ! Il était déjà en milieu d’après-midi, et force était de constater que nous n’entamerions aucune randonnée ce jour-là. Nous avions donc décidé de reprendre la route et de continuer notre périple vers l’ouest. Nous avions repéré un Airbnb à quelques heures de là, dans la petite ville de Golden, en Colombie-Britannique, et nous étions partis presque dans la foulée. Le climat des Rocheuses commençait à nous faire perdre patience.

Encore une fois, la route avait été superbe et nous faisait passer au milieu des pics et des glaciers du parc national de Yoho, que nous avions prévu de visiter les deux prochains jours. Nous ne pouvions nous empêcher d’être émerveillés par ces paysages grandioses qui se déployaient autour de nous à mesure que nous roulions, et de saluer le génie civil qui avait construit ces routes. À 18 heures, nous étions arrivés à destination, nous étions sortis de la voiture et, miracle, nous n’avions plus froid ! Il faisait doux et nous pouvions allègrement nous promener en t-shirt. Après un petit bain bien mérité, nous étions sortis manger dans l’un des restaurants de la coquette bourgade. Au retour, nos deux hôtes Airbnb étaient assis dans leur salon et avaient engagé la discussion. C’étaient deux baroudeurs de plus de 60 ans qui avaient sillonné de nombreux pays du monde, et nos expériences communes s’étaient entrechoquées quand nous en étions venus à évoquer l’Australie, où ils avaient voyagé en van il y a trente ans !

Les tunnels ferroviaires en spirale du Col-Kicking Horse

Ce couple de sexagénaires faisait partie des nombreux retraités canadiens qui quittaient chaque année leur pays natal l’hiver venu pour voyager dans des contrées plus exotiques. Cette année ne dérogeait pas à la règle, et ils se trouvaient tranquillement aux Philippines lorsque le coronavirus avait frappé. Le gouvernement philippin, très strict, avait mis le pays en quarantaine et coupé toutes les liaisons maritimes et aériennes. Nos hôtes étaient ainsi restés un mois et demi bloqués dans leur petit hôtel sur l’île de Boracay. Il y avait pire, certes, sauf que la quarantaine imposée aux Philippines interdisait toute sortie, de la même manière qu’en France, et la présence de la plage n’apportait pas grand-chose. Jusqu’à ce qu’un beau jour, six semaines plus tard, un avion gouvernemental canadien n’était venu récupérer tous les concitoyens bloqués sur l’archipel (pour la modique somme de 2 500 dollars par tête, non remboursable bien évidemment). Nous avions parlé de divers sujets pendant plus d’une heure puis, la fatigue se faisant sentir, nous avions pris congé pour savourer un vrai lit.

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Jeudi 3 Septembre

Le lac Emeraude

   Le parc national Yoho se trouvait lui aussi dans les Rocheuses, mais du côté de la Colombie-Britannique cette fois, l’état le plus occidental du Canada. Le mot Yoho signifiait en Cree l’émerveillement, ce qui rendait tout à fait justice aux paysages que le parc dévoilait, notamment autour du lac Emerald, un bijou du tourisme mondial. C’était là que nous nous dirigions ce jour-là, pour apprécier la vue sur l’étendue d’eau, mais aussi pour nous dégourdir les jambes sur une randonnée de 8 kilomètres vers le Emerald Basin.

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Les anglophones utilisaient la cocasse expression « nothing to write home about » pour dire que quelque chose était un peu banal. Nous n’irions pas jusque-là, car les Rocheuses restaient fabuleuses en toutes circonstances, mais il est vrai que cette randonnée nous avait laissés un peu sur notre faim. En premier lieu, son nom était trompeur, car à l’arrivée, il n’y avait aucun bassin, à peine un filet d’eau formant un ruisseau qui descendait des glaciers. De plus, la majeure partie du chemin se faisait en forêt, ce qui retirait un peu du caractère scénique que pouvait avoir la région. Mais nous étions contents de notre effort et avions fini la journée par la boucle autour du lac. Même si le temps était maussade, les nuages donnaient un aspect inquiétant à l’endroit.

Le Canada regorgeait de petites villes isolées, et c’était dans celle de Field que nous avions passé la soirée. Évidemment, le train et l’autoroute étaient toujours de la partie, puisque ces endroits n’existaient que grâce à l’histoire de ces deux membranes transcanadiennes. Nous avions trouvé la rue la plus éloignée possible sur la dizaine que comptait le village, et nous avions éteint le moteur pour passer la nuit dans un calme presque complet.


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