11 octobre 2019
Quand était la dernière fois que vous aviez vraiment expérimenté le silence ? Au milieu de cette étendue d’eau, nous n’entendions plus aucun bruit. Pas de voiture au loin, pas d’éclat de voix, même pas le souffle du vent. Nous flottions en canoë sur le lac Édouard, et il n’avait pas été facile d’arriver là. Le premier kayak qui nous avait été assigné avait un petit trou que nous n’avions pas remarqué au départ. Nous avions dû faire demi-tour en urgence lorsque nous avions réalisé que l’eau s’infiltrait à un rythme inquiétant. Il fallait nous imaginer pagayant à toute vitesse pour rejoindre la rive à temps avant que notre canoë ne coule dans une eau à quatre degrés. Avant de repartir avec un autre canoë, nous avions soigneusement vérifié qu’il ne fuyait pas, puis nous nous étions lancés. Le temps était beau, presque chaud, et nous glissions à coups de rames sur un splendide lac entouré de forêts aux couleurs automnales. C’était l’image de carte postale du Canada, celle dont nous avions rêvé avant de venir, et nous y étions enfin.
Si nous nous reposions sur notre petite embarcation qui tanguait au moindre mouvement, c’était parce que, le matin même, nous avions encore marché. Le sentier du Ruisseau-Bouchard, dans le parc national de la Mauricie, offrait des points de vue privilégiés sur le lac du Solitaire et le lac aux Chevaux avant de longer le ruisseau qui lui donnait son nom. Nous avions encore pris une multitude de photos, et nous avions fini par nous dire qu’elles se ressemblaient toutes. Chaque lac ou rivière encerclait une forêt magnifique, comme depuis notre arrivée, mais chaque panorama avait quelque chose d’indéfinissable qui nous émerveillait à chaque fois.

En reprenant la route avec le soleil couchant, nous avions traversé le fleuve Saint-Laurent en direction de l’est, pour finalement arriver de nuit dans la petite bourgade de L’Avenir. Au bout d’une longue allée bordée de platanes et après avoir emprunté une route de terre non éclairée, nous avions trouvé une vieille maison. À l’intérieur, Pascale, une artiste sculpteuse un peu excentrique, nous attendait. Elle vivait de son art et d’Airbnb. L’endroit sentait le vieux, mais l’atmosphère était chaleureuse. Dans notre chambre, un matelas posé au sol, sans sommier, nous attendait pour passer la nuit, accompagnés d’une dizaine de mouches.
12 octobre 2019
Ce matin-là, nous avions partagé notre petit-déjeuner avec un couple de retraités guadeloupéens venus de Saint-François. Adeptes du Québec et des grands espaces, ils y venaient chaque année à des périodes différentes pour se promener (et se rafraîchir). Nous avions naturellement fini par parler de la Guadeloupe, une région que nous adorions et qu’ils n’avaient jamais quittée, et de ses différences avec la métropole. Nous avions fait nos adieux, car bien que très sympathiques, nous devions reprendre la route. Nous avions décidé de faire un rapide arrêt chez Walmart pour acheter une carte SIM canadienne, afin de pouvoir appeler et être joignables en cas de besoin.
Ce « rapide arrêt » s’était finalement avéré beaucoup plus long que prévu, près de 45 minutes. Nous pensions entrer dans le magasin et en ressortir en quelques minutes, mais le système canadien nous avait pris de court. Les cartes SIM prépayées n’étaient pas en libre-service, il fallait obligatoirement s’adresser à un vendeur. Le nôtre avait un accent tellement fort que nous ne comprenions qu’un mot sur deux lorsqu’il nous expliquait les différents forfaits. Ce que nous avions retenu, c’était que c’était très cher : 10 dollars pour la carte SIM, plus 20 dollars pour des SMS illimités, sans Internet et avec 100 minutes d’appel, entrants et sortants. Car oui, au Canada, à moins d’avoir une option spécifique, vous payez aussi lorsque quelqu’un vous appelle. Alors qu’en France, tout est illimité, ici tout est payant : les appels entrants, la messagerie, l’affichage des numéros, etc. Le vendeur avait eu la gentillesse de nous ajouter une option gratuite pour ne pas payer les appels entrants. Bienvenue en 2002 !

Après cet arrêt plus coûteux et plus long que prévu, nous avions repris la route en direction de la station de ski du Mont Orford. Pour « La Flambée des Couleurs », période poétiquement nommée pour désigner le pic automnal des forêts, la station ouvrait ses remontées mécaniques pendant quatre week-ends afin que les visiteurs puissent profiter du paysage. Et il est vrai que c’était particulier d’observer le plateau des Cantons de l’Est depuis un télésiège. Cassandre était en extase devant les infinies nuances de rouge. Nous avions déambulé entre les différents belvédères offrant des panoramas sur les lacs environnants. Au sommet, les sentiers étaient très bien aménagés, avec des passerelles en bois longeant la montagne, permettant même aux personnes à mobilité réduite de profiter du paysage. Le lieu était bondé, car nous étions le week-end de l’Action de Grâce (le lundi était férié), et tout le monde en profitait pour passer un long week-end en famille.
Nous nous étions ensuite rendus à l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac, un haut-lieu du tourisme québécois, situé sur la rive ouest du lac Memphrémagog. En pensant arriver dans un endroit paisible, nous avions une nouvelle fois été confrontés à une foule de visiteurs. À l’entrée du parking, des employés géraient même la circulation. Nous avions rapidement compris que ce n’était pas tant pour visiter le monastère que les gens affluaient, mais pour l’auto-cueillette des pommes, une pratique très répandue au Québec. Il suffisait d’entrer dans le verger, de cueillir autant de pommes que souhaité, puis de payer à la sortie. L’abbaye était également connue pour sa boutique, où elle vendait une large gamme de produits artisanaux (fromages, cidres, confitures, produits à base d’érable, etc.). Tout semblait délicieux, mais c’était une vraie fourmilière à l’intérieur, et la file d’attente aux caisses nous avait rapidement démotivés. La majorité des gens était là pour faire des emplettes plutôt que pour visiter. Il y avait même des Américains, car nous étions à quelques kilomètres seulement de la frontière avec le Vermont, et des panneaux routiers indiquaient la direction des États-Unis.

Nos hôtes du soir nous avaient accueillis dans la petite bourgade de Farnham, aux alentours de 17h, avant de partir assister à une pièce de théâtre dans laquelle le mari, qui était aussi le maire de la ville, tenait le rôle principal. La représentation avait pour but de récolter des fonds pour une association. Nous avions donc profité de leur immense maison confortable toute la soirée, en compagnie de leurs deux chiens.
13 octobre 2019
Cela pouvait surprendre, mais le Québec était bel et bien une région viticole. La vigne y poussait depuis les premières colonies, mais ce n’est qu’à partir des années 1970 que la pratique s’était véritablement développée, atteignant son apogée dans les années 1980. Depuis, les vins québécois avaient remporté de nombreuses médailles internationales, et les techniques s’étaient perfectionnées avec le temps. Le réchauffement climatique facilitait même les récoltes ces dernières années. En 2004, une route des vins avait été créée, regroupant vingt-deux vignobles sur 140 kilomètres, permettant aux amateurs de vins et de paysages de flâner d’un domaine à l’autre. Nos nouveaux amis, Patrick et Marie-Claude, en plus de nous inviter à rester chez eux le soir-même, nous avaient recommandé certains vignobles à visiter avant de quitter leur Airbnb.
Nous étions en plein été indien, la température frôlait les vingt degrés, et nous avions pris la route en t-shirt pour notre premier arrêt au vignoble L’Ardennais. Grosse déception pour Stéphane, qui avait découvert que les derniers natifs des Ardennes étaient partis depuis longtemps, et que seul le nom subsistait. Nous nous étions ensuite arrêtés au domaine du Clos Saragnat, tenu par Christian Barthomeuf, un Français immigré au Québec, inventeur du cidre de glace, devenu un des symboles de l’excellence régionale. Ce cidre, fermenté à partir du jus de pommes gelées, était élaboré selon la méthode traditionnelle de cryoextraction, consistant à laisser les pommes sur les arbres pendant l’hiver pour qu’elles gèlent. Une fois les pommes séchées par le froid, le soleil et le vent, elles étaient récoltées lorsque la température avoisinait -10 degrés, puis pressées. Le jus était fermenté à basse température pendant environ huit mois, jusqu’à obtenir le fameux cidre de glace, très concentré et sucré. Ayant adoré la dégustation, nous étions repartis avec une bouteille. Certains domaines produisaient également du vin de glace, à partir de raisins gelés, mais tous les domaines que nous avions visités étaient en rupture de stock, victimes de leur succès. Nous n’avions donc pas eu l’occasion d’y goûter.

Après une pause déjeuner à Frelighsburg, un coquet village à moins de 4 kilomètres du Vermont, sur une terrasse ensoleillée, nous avions fait un autre arrêt dans un domaine, repartant avec un excellent cidre. Nous étions rentrés chez Patrick et Marie-Claude pour le dîner. Ils nous avaient invités à partager un repas avec quelques amis, mais nous n’étions pas préparés à la marmaille qui nous attendait ! Six adultes pour une dizaine d’enfants, l’atmosphère était animée. Patrick s’en amusait, en chuchotant que c’était une belle immersion pour nous. Tous étaient habitants de Farnham, et comme le lendemain était férié pour l’Action de Grâce (le Thanksgiving québécois), ils en profitaient pour festoyer.
Marie-Claude avait préparé des « hot-dogs européens » (qui n’avaient rien d’européen) et le vin du coin coulait à flots. La soirée différait de celles auxquelles nous étions habitués en France : après avoir mangé rapidement, elle se poursuivait principalement au sous-sol. Patrick nous avait expliqué qu’en raison du froid hivernal, les grands espaces sous les maisons étaient souvent aménagés en pièces à vivre. Chez eux, il y avait un billard, un mini-bar et un grand rétroprojecteur. Nous avions joué au snooker en groupe avant de passer au karaoké. Nous avions découvert que les Québécois étaient plus adeptes que nous de la chanson face à l’écran. Chacun notre tour, nous avions choisi une musique à chanter, et comme nos hôtes étaient de grands fans de Brassens, nous avions opté pour quelques-unes de ses chansons. La soirée s’était terminée avec Les Copains d’Abord, une manière parfaite de clôturer cette belle soirée.

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