6 Octobre
L’adaptation à l’accent québécois s’était faite sans trop de difficultés. Certes, il nous était parfois arrivé de tomber sur quelqu’un dont l’articulation était mauvaise, mais cela pouvait aussi se produire dans des coins reculés de France. D’ailleurs, au fil du temps, nous avions trouvé au parler québécois un petit air ch’ti, voire picard. En nous renseignant un peu, nous avions découvert que le québécois était en réalité l’ancien français, celui d’avant l’invasion anglaise. À partir de cette époque, le français de France et celui du Québec avaient suivi deux chemins différents : l’un s’était attaché à bien prononcer toutes les lettres (le nôtre), tandis que l’autre continuait de mâcher certains mots (le québécois).


L’accent du monsieur qui s’était arrêté à notre hauteur avec sa voiturette de golf était, lui, parfaitement compréhensible. Nous nous trouvions sur le sentier panoramique derrière le manoir Richelieu, un hôtel très luxueux qui avait accueilli, entre autres, le G8 en 2018. La vue était belle, mais la pente bien raide, et il avait sûrement pris Cassandre en pitié puisqu’il nous avait proposé de nous mener jusqu’au sommet. En haut se trouvait un restaurant avec une vue panoramique sur la région et sur un parcours de golf à flanc de montagne. Le Saint-Laurent se dévoilait en contrebas, si vaste que nous en avions presque oublié qu’il s’agissait d’un fleuve. Nous avions alors décidé de profiter de ce spectacle en sirotant une boisson chaude, assis près d’un feu de cheminée. C’était la conclusion d’une journée moins active que les précédentes (une journée « de vieux », comme dirait Cassandre), un repos bien mérité pour nos articulations.
Au cours de la matinée, nous avions visité de petits villages en bordure du fleuve, flâné sur des jetées, marché jusqu’à une cascade perdue dans la nature sauvage, et admiré encore et encore les couleurs flamboyantes de l’automne.


7 Octobre
En ouvrant la fenêtre au réveil, il n’avait pas été nécessaire d’être météorologue pour comprendre que la journée serait maussade. Nous avions pris notre temps dans le gigantesque Airbnb où nous avions passé la nuit, et au petit-déjeuner, Dany, notre hôte, était venue discuter à notre table. Située à La Malbaie, sa petite maison-hôtel faisait office d’arrêt idéal pour les voyageurs montant vers les fjords ou descendant vers Québec. Massothérapeute de profession, elle avait également aménagé une salle dans sa maison, dédiée aux massages et au bien-être. Autour d’un café, nous avions discuté de la vie dans des endroits aussi reculés, et elle nous avait raconté l’hiver, ses paysages féeriques et son rythme propre.


Au moment de partir, nous avions croisé Albert, son collègue, également massothérapeute. En remarquant le boitement de Cassandre, il lui avait demandé de quoi elle souffrait et avait proposé de lui faire un massage. Il était revenu avec des produits aux noms étranges et avait commencé à appuyer là où la douleur se faisait sentir. Après dix minutes d’une manipulation douloureuse, il avait assuré que l’inflammation allait rapidement s’estomper et avait recommandé d’appliquer de l’alcool à friction gelé par sessions de vingt minutes. Il nous avait offert le restant d’une bouteille et un bonnet aux couleurs d’une ancienne équipe de hockey de la région.
Nous avions ensuite pris la route lentement, nous arrêtant dans des villages aux noms pittoresques tels que Port-au-Persil, Saint-Siméon ou encore Port-aux-Quilles. Longtemps dépourvus de routes, ces hameaux restaient résolument tournés vers la mer, avec leurs petites jetées et jolies baies. Sur la route traversant les forêts, des lacs ornaient régulièrement les bas-côtés. Nous nous étions arrêtés pour photographier les premiers, avant de réaliser que tout notre itinéraire en était parsemé jusqu’à notre arrivée à Baie-Sainte-Catherine.
Là, nous nous étions arrêtés au centre d’observation et d’interprétation de Pointe-Noire, l’un des meilleurs points de vue pour observer le fjord du Saguenay et les baleines ainsi que les bélugas (aussi appelés dauphins blancs ou baleines blanches) dans leur habitat naturel. Cependant, la chance n’avait pas été de notre côté, car nous n’en avions vu aucun.


Baie-Sainte-Catherine marquait aussi la fin de la route 138, celle que nous avions suivie depuis Québec. Le village se situait à l’embouchure de la rivière Saguenay et sur le bord du Saint-Laurent. La seule solution pour continuer plus au nord était de prendre le traversier (ferry) afin de rejoindre la rive nord de la rivière, ce qui nous évitait un détour de trois heures pour rallier Tadoussac. Traverser le fjord du Saguenay en bateau était une expérience superbe pour les touristes, mais une plaie pour les locaux, qui militaient depuis des années pour la construction d’un pont. Ce lundi-là, nous n’avions attendu que dix minutes, mais cela pouvait être bien pire. Fin juin, par exemple, les passagers avaient dû patienter quatre heures à cause d’un accident.


Nous étions enfin arrivés à Tadoussac, haut lieu de l’observation des baleines et membre du très sélect club des plus belles baies du monde. La rencontre des eaux froides et douces de la rivière Saguenay avec les eaux plus chaudes et salées du fleuve Saint-Laurent permettait à un écosystème unique au monde de prospérer. C’était la raison pour laquelle tant de mammifères marins s’y concentraient. Sur le sentier aménagé de la Pointe de l’Islet, nous avions marché lentement. D’abord parce que Cassandre ne pouvait pas aller plus vite, mais aussi parce que le spectacle des baleines sortant de l’eau à intervalles réguliers nous avait subjugués.
Nous nous étions ensuite rendus au point de vue de la Pointe-Rouge, à l’autre extrémité de la baie de Tadoussac. Depuis la falaise, nous avions observé en silence les cétacés s’amuser à rouler dans l’eau, fascinés par leur grâce et la beauté du moment.



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