4 octobre 2019
Voyager avec des béquilles comportait des inconvénients indéniables, mais cette condition offrait un avantage majeur lors de notre visite du parc national des Grands-Jardins. Le cliquetis régulier de l’appui à chaque pas sur le sentier caillouteux permettait d’éloigner les ours bruns, nombreux dans la région de Charlevoix. Ces derniers n’étaient pas foncièrement dangereux, mais un panneau au début du chemin de randonnée du Mont du Lac-des-Cygnes prévenait qu’il valait mieux les éviter. Nous étions donc partis prudemment pour une marche de quatre heures, avec un dénivelé raisonnable. La pente douce nous avait permis de monter à bon rythme, tout en admirant le spectacle magnifique des arbres québécois qui tapissaient les flancs des montagnes de la chaîne des Laurentides.
Des panneaux explicatifs placés à intervalles réguliers nous avaient informés sur le processus géologique ayant donné naissance aux monts environnants. Nous avions appris des termes obscurs liés à la formation et au recul des glaciers dans cette vallée. Nous n’avions pas croisé beaucoup de faune, hormis quelques petits écureuils et des oiseaux virevoltant de branche en branche. Après une heure d’effort, nous étions arrivés au niveau du Lac-des-Cygnes, un charmant lac d’altitude. Un refuge en bois se dressait sur sa berge, donnant à la scène un air de carte postale. Nous ne nous étions pas arrêtés et avions continué notre ascension vers le sommet, culminant à 980 mètres d’altitude. La neige nous avait surpris peu après : des flocons épars et peu épais s’étaient délicatement posés sur les flancs du chemin, là où le soleil ne parvenait pas à percer. Nous avions redoublé de vigilance pour ne pas glisser, jusqu’à apercevoir enfin le sommet du mont.

Le vent soufflait extrêmement fort dans les derniers mètres, et plus encore sur le plateau final. Un thermomètre nous avait informés que la température était déjà négative, un degré en dessous de zéro. Il était difficile de ne pas être transis de froid, mais nous avions tout de même pris le temps d’admirer le sublime panorama des montagnes recouvertes de forêts jaunes et orangées, et d’immortaliser l’instant avec notre appareil photo. Gelés, nous étions redescendus plus rapidement pour déjeuner dans le refuge, en compagnie d’un groupe scolaire.
Sur le second sentier, baptisé La Chouenne, nous avions appris qu’un incendie causé par un campeur inattentif avait détruit plus de 30 % du parc en 1991, ce qui avait provoqué de grandes différences de teintes dans le paysage. Nous avions clairement distingué la délimitation de la zone touchée par l’incendie en observant les couleurs des arbres plus anciens. Le point de vue du sommet de La Chouenne était tout aussi exposé au vent que le précédent, et tout aussi beau. Nous étions restés à contempler le paysage jusqu’à atteindre notre limite de résistance au froid. Après treize kilomètres et 4h30 de randonnée, nous n’étions pas mécontents de retrouver la chaleur de notre voiture en reprenant la route vers la sortie du parc.

La région étant réputée pour ses produits agricoles, nous souhaitions profiter de ce savoir-faire local pour déguster des aliments de la région. Nous nous étions arrêtés à la maison d’affinage Maurice Dufour, une fromagerie familiale, et avions jeté notre dévolu sur une tomme qui nous servirait de repas le lendemain midi. Nous avions ensuite fait halte dans une laiterie historique, puis dans une boulangerie, avant de rejoindre le village de Saint-Joseph-de-la-Rive. La route qui y menait plongeait à pic sur la baie du Saint-Laurent et nous avait offert une vue saisissante. Le village, situé en bordure du fleuve, faisait partie de l’association des plus beaux villages du Québec. Nous avions arpenté le front de mer, puis repris la voiture en direction de Baie-Saint-Paul, où nous logions. Une fois arrivés, nous avions bu un chocolat chaud dans une brûlerie, le terme québécois pour désigner un café. Après une bonne douche, un peu d’écriture et quelques étirements, nous étions sortis dîner au Café des Artistes, où nous avions goûté une soupe à l’oignon gratinée au fromage, une recette typiquement québécoise. Un régal !
5 octobre 2019
Valises bouclées : check. Petit-déjeuner englouti rapidement : check. Départ de l’Auberge des Balcons : check. L’inévitable Québécois qui collait à notre pare-choc, peu importe notre vitesse : check aussi. Sur la route menant au parc national des Hautes-Gorges de la Rivière Malbaie, un ciel d’un bleu limpide nous avait accompagnés, promettant une magnifique journée. En moins d’une heure sur une route tortueuse, nous avions atteint l’entrée du parc. Nous avions dû garer notre voiture au parking à l’entrée, car le week-end, les parcs nationaux du Québec mettaient en place un système de navettes. Elles récupéraient les visiteurs au point de départ et les déposaient à l’entrée des différents sentiers de randonnée.

Par un brin de masochisme, nous avions opté pour l’Acropole-des-Draveurs, dont le nom était tiré d’un poème de Félix-Antoine Savard. Il y avait observé du haut de cette montagne les draveurs, ces ouvriers qui guidaient le bois sur les rivières. Mais sous ce nom poétique se cachait le sentier pédestre le plus difficile du Québec. Dès les premiers kilomètres, le dénivelé avait de quoi décourager les moins téméraires, avec près de 400 mètres d’inclinaison en seulement deux kilomètres. Mais c’était samedi, et le temps était radieux, ce qui expliquait la foule sur ce chemin presque légendaire qui promettait une vue superbe à son sommet.
Nous marchions à un rythme moyen mais régulier, doublant parfois des promeneurs, mais nous nous faisions souvent dépasser. Certains locaux, aussi bien à pied qu’en voiture, se collaient derrière nous pour exprimer leur mécontentement face à notre allure. Nous avions d’ailleurs remarqué que les Québécois ne semblaient pas connaître les règles de courtoisie en randonnée : pas de salutations en se croisant, pas de priorité aux randonneurs montant, chacun avançait tête baissée, sans se soucier des autres. Si le sentier devenait un peu étroit, il ne fallait pas espérer qu’on vous laisse passer ; ils se faufilaient, même là où il n’y avait pas de place. Et si vous vous poussiez pour laisser passer quelqu’un plus rapide ou venant en sens inverse, il ne fallait pas attendre de remerciements. Jamais nous n’avions autant ressenti le manque de civisme en randonnée, et cela nous avait agacés par moments. Mais rien ne nous aurait freinés dans notre élan ou empêchés de profiter de l’expérience, et en deux heures précises, nous avions atteint le premier des trois sommets.

Le panorama était absolument stupéfiant sur la réserve mondiale de la biosphère de Charlevoix, protégée par l’Unesco. Sous nos pieds, dans un à-pic de 700 mètres, s’étendaient les plus hautes falaises de l’Est canadien, encadrant la sinueuse rivière Malbaie. Nous avions continué notre route vers les deuxième et troisième sommets, admirant la ligne de crête recouverte d’un tapis d’arbres, de verdure et de roches millénaires, vestiges du bouclier géologique canadien. Le froid et le vent mordant avaient persisté, mais nous étions finalement arrivés au bout du chemin, où nous nous étions arrêtés pour manger. Il était difficile d’imaginer un meilleur endroit pour pique-niquer, et fatigués par l’effort, nous avions grignoté en silence, les yeux perdus dans l’immensité qui s’étendait devant nous. Au loin, nous apercevions des lacs sauvages, que nous nous imaginions inexplorés et peuplés d’une faune magnifique.
Malheureusement, la rudesse du climat nous avait forcés à repartir pour ne pas geler sur place. La descente avait été paradoxalement plus difficile que la montée, nos articulations étant déjà sollicitées, et Cassandre souffrait toujours de son pied droit. À notre petit rythme, nous étions arrivés en bas en deux heures, éreintés par les chocs répétés sur nos jambes. L’arrivée du bus scolaire jaune à l’américaine, qui faisait office de navette, avait sonné comme une délivrance et la fin d’un calvaire. Au centre d’accueil, nous étions restés longuement assis sur un banc, au soleil, fatigués mais heureux.


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