Le 2 octobre
Jacques Cartier était un personnage incontournable au Québec. Premier découvreur officiel du Canada, il avait tellement documenté ses voyages qu’il était facile de suivre ses traces. La rivière Jacques-Cartier portait son nom, car il l’aurait remontée aux alentours d’août 1536, tout comme le parc national où nous nous étions rendus ce jour-là. Situé à trente minutes de la ville de Québec et vaste de 670 kilomètres carrés, cet espace sauvage était réputé pour ses randonnées pédestres et ses descentes en kayak. Mais avant même d’y arriver, nous avions aperçu pour la première fois, sur les côtés de l’autoroute, l’une des images d’Épinal de notre nouveau pays d’adoption : les forêts multicolores, déjà vêtues d’un splendide manteau d’automne. Nous n’avions pu retenir un soupir d’admiration lorsque le paysage s’était dévoilé au sommet d’une butte, offrant ses teintes sorties tout droit d’un tableau de maître. Sur des airs de musique latine, nous avions payé notre droit d’entrée au parc et avions serpenté à vitesse réduite.

Plusieurs panneaux nous avaient informés que le risque de croiser de la « grande faune » était élevé et nous avions préféré rester prudents, d’autant plus que les pictogrammes indiquaient la présence d’élans et d’ours. Nous avions traversé lentement le parc, profitant des points de vue offerts, avant de rejoindre le parking du Sentier des Loups. La randonnée éponyme s’étendait sur 11 kilomètres et était classée difficile par l’administration du parc. Ce genre de détail ne nous effrayait pas en temps normal, mais l’état Cassandre, toujours en béquilles avec un pied droit incertain, nous avait incités à plus de vigilance. Nous avions commencé par une pente douce et avions immédiatement apprécié le calme olympien de la forêt, où le seul bruit audible était celui du vent dans les feuilles orangées et parfois celui d’un petit animal vagabondant sur les branches.

Très vite, d’autres promeneurs nous avaient rejoints, et à notre rythme plus lent, nous nous étions souvent fait dépasser. Peu importait, nous avancions tranquillement, Cassandre prenant soin de ne pas aggraver son pied droit. Après une heure de montée et l’enchanteur spectacle d’un petit écureuil à quelques mètres de nous, nous étions arrivés au premier belvédère, marqueur de la moitié de la montée. La vue sur la rivière Jacques-Cartier était époustouflante. Le jaune se mêlait à l’orange, le rouge contrastait avec le vert éternel des sapins, tandis que le bleu de l’eau glacée scindait le paysage en deux. Nous avions passé de longues minutes à contempler ce tableau en mangeant une barre de céréales qui avait fait du bien à nos corps, tandis que cette vision apaisait nos esprits. Nous savions désormais que nos efforts seraient récompensés à l’arrivée.
Nous étions repartis, le cœur léger, pour la deuxième partie du trajet. En prenant de l’altitude, le terrain était devenu plus boueux et la température avait baissé. Le souffle s’était fait plus court et la motivation parfois vacillante. De nombreux randonneurs nous avaient dépassés, car nous progressions prudemment, à pas de fourmis. Un kilomètre de faux-plat montant nous avait permis de nous reposer un peu avant d’attaquer la dernière partie du mont Sautauriski. Il nous avait fallu jongler avec la boue, les roches glissantes et les feuilles humides pour enfin atteindre le second belvédère, qui offrait un panorama encore plus éblouissant que le précédent. Devant nous, le confluent des rivières Jacques-Cartier et Sautauriski traçait une imposante fourche dans un horizon rempli d’arbres bariolés. Nous avions photographié cette scène sous tous les angles et pris notre déjeuner sur un banc de bois vermoulu dédié aux marcheurs éreintés.

Après deux heures et vingt minutes de montée, la descente s’était faite plus rapidement. Tout en restant vigilants pour ne pas glisser, nous avions discuté du paysage, qui nous devenait maintenant familier, et étions revenus au parking en une heure et quarante minutes. Pas mécontents de nous asseoir, nous avions pris place dans la voiture pour rejoindre le Centre de découverte. Celui-ci surplombait un bras de rivière, et nous en avions profité pour prendre quelques photos avant de repartir vers la ville.
3 octobre 2019
Inauguré le 4 juillet 1935, le pont de l’île d’Orléans traversait la partie nord du fleuve Saint-Laurent, reliant le haut de la ville de Québec à cette pittoresque attraction touristique qu’était l’île d’Orléans. Cet ouvrage de 1700 mètres avait aussi l’avantage de relier nos deux points d’intérêts pour la journée. Sur la rive gauche, la chute Montmorency s’était annoncée dans un vacarme assourdissant. Nous avions garé la voiture au pied pour l’admirer d’en bas, en compagnie de l’inévitable horde de touristes chinois et de leurs imposants bus. Un petit sentier aménagé permettait de s’approcher assez près pour prendre de belles photos, mais suffisamment loin pour ne pas être mouillés par les embruns. Nous avions ensuite repris la voiture pour nous placer en haut de la chute. En surplombant cette curiosité de la nature, nous avions vraiment réalisé la beauté du spectacle qui nous entourait, avec tous ces arbres colorés décorant un cadre agrémenté par le ciel bleu.

Après avoir sillonné tous les chemins et rempli notre carte mémoire de photos et de souvenirs, nous avions traversé le pont pour rejoindre l’île d’Orléans, une île agricole très réputée dans la région. Elle était entourée d’une route périphérique appelée le chemin Royal, vestige de l’ancienne France. L’atoll avait été nommé en l’honneur du roi Henri II, duc d’Orléans, lorsque Jacques Cartier avait découvert l’endroit en 1535. Visiter l’île était simple : il suffisait de suivre la route et de s’arrêter où bon nous semblait. À gauche ou à droite, nous avions trouvé des vergers, des vignobles, des fromageries et des petits villages, tous plus charmants les uns que les autres. Les habitants de Québec ne s’y trompaient pas, et beaucoup des maisons typiques que nous avions croisées étaient en fait des résidences secondaires pour les vacances ou les week-ends.

Nous nous étions d’abord arrêtés au domaine Steinbach, une cidrerie artisanale où nous avions pu déguster cinq cidres différents. Après cette agréable mise en bouche, nous avions fait le tour de la boutique et étions repartis avec un excellent confit d’oignons à l’érable et une rillette de canard. Cela n’avait pas coûté si cher, et nous tenions à participer à l’économie locale. Après un repas simple à l’auberge Le Poste de Traite, nous nous étions dirigés vers une microbrasserie où nous avions siroté un florilège de quatre bières produites sur place : une blanche, une blonde, une rousse et une brune. Nous avions roulé paisiblement sur la route parfois sinueuse, jusqu’à arriver à la tour d’observation de Saint-François, un monticule de 96 marches à gravir pour pouvoir apprécier un point de vue sur la réserve nationale du Cap-Tourmente, nichée de l’autre côté du Saint-Laurent. La vue y était admirable, et nous étions repartis satisfaits de ne pas avoir gravi tous ces escaliers pour rien.
Une boulangerie, nommée à juste titre La Boulange, se trouvait en face de l’église Saint-Jean, que nous avions prévu de visiter. Nous en avions profité pour acheter du pain en prévision de la randonnée du lendemain. Dans l’église, un vieux monsieur se tenait à l’accueil, prêt à répondre à toutes nos questions. Nous l’avions interrogé notamment sur l’état impeccable du lieu : la peinture semblait toute fraîche, et les bancs étaient manifestement fabriqués dans un bois de qualité supérieure. Il nous avait alors appris qu’un riche paroissien avait légué, dans son testament, une fortune destinée à la réfection du cloître.

Nous avions ensuite poursuivi notre route jusqu’au vignoble Sainte-Pétronille. Derrière le comptoir, un homme nous avait exposé toute sa connaissance des vins du monde entier, réussissant à rendre captivant un sujet qui ne l’était pas forcément. Stéphane portait un sweat de la Nouvelle-Zélande, et une discussion s’était engagée sur la qualité des vins du pays des kiwis. Nous avions goûté trois vins différents, bien éclairés par notre serveur, qui nous avait expliqué en détail les subtilités et les disparités de chacun. Le tout premier nous avait fait forte impression, et nous en avions acheté une bouteille. C’était un vin blanc nommé « Voile de la Mariée », une référence locale, car c’était aussi le surnom de la chute Montmorency dans les légendes autochtones. Nous avions appris par la même occasion que le taux d’alcoolémie légal au Québec s’élevait à 0,8 g/l, ce qui nous permettait de reprendre la route sans inquiétude. Stéphane, qui conduisait, était bien en deçà de cette limite, car les verres de dégustation étaient de taille dérisoire, mais il était toujours bon de le savoir.

En suivant la route 138 Est, nous avions rejoint Baie Saint-Paul autour de 17h30 et pris possession de notre chambre à l’Auberge des Balcons. Nous nous étions attendus à trouver un petit chalet avec quelques chambres, mais c’était finalement dans un immense couvent que se situait l’établissement. Il correspondait exactement à l’idée que nous nous faisions d’une auberge : un endroit chaleureux où des gens de passage se retrouvent pour une nuit. Alors que nous étions installés dans le salon pour écrire ce récit, un Québécois fan de hockey s’était installé près de nous pour regarder le premier match de la saison entre les Canadiens de Montréal et les Hurricanes de la Caroline. Très loquace, il nous avait tenus compagnie un moment avant d’être rejoint par un autre fan de ce sport de glace. Nous avions alors pris congé pour aller dîner dans le petit restaurant Tony & Charlo, qui servait une cuisine type bistrot dans un cadre cosy. Une fois repus, nous étions rentrés à l’auberge.

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