Les Imprévus de Coron : Bateau, Intoxication et Nouvelles Rencontres

Le destin prend parfois des tours étranges, comme nous allions le constater sur l’île de Coron. La sortie du bateau qui nous amenait de Palawan était chaotique comme souvent ici. Tous les passagers de l’embarcation attendaient sur le quai que leurs bagages soient déchargés par les employés, non sans que les chiens renifleurs de militaires menaçants n’inspectent les lieux. Une flopée de chauffeurs de taxis formaient une haie d’honneur dès la sortie du port, ils ne venaient pas vanter vos mérites d’avoir survécu à six heures de remous sur une mer agitée mais ils offraient les services à la manière locale, en criant le plus fort possible et en essayant d’attirer votre attention.

Certains avaient des techniques bien rodées et on ne pouvait sûrement pas les blâmer de vouloir gagner leur vie ainsi. Nous commencions cependant à connaître les ficelles et on répondait aux premiers que nous allions marcher pour se défaire de la foule. Souvent, après trois ou quatre minutes à pied, nous tombions sur des jeunes hommes, confortablement assis sur leurs sièges. Ils nous confiaient presque à chaque fois qu’ils ne souhaitaient pas participer au pugilat et qu’ils préféraient attendre patiemment que les clients viennent à eux. Ça nous convenait bien surtout qu’ils pratiquaient des tarifs normaux et qu’ils essayaient rarement de nous faire payer vingt fois le prix d’une course.

Après un petit détour à un distributeur et un généreux pourboire, nous arrivions à la Bella Vita Guesthouse où une très gentille dame nommée Jani nous accueillait à bras ouvert. Son hôtel était en fait une grande maison de plain-pied, ouverte aux quatre vents grâce à des portes trouant chaque mur d’enceinte, avec quatre chambres dont trois pour accueillir les touristes. L’endroit était en retrait de la route et nous goûtions à ce calme agréable, assis sur la terrasse. Après une petite heure de repos, on avisait sur la carte que le choix de restaurants n’était pas pléthorique à portée de pieds et nous nous résignions à aller manger à l’hôtel luxueux à cent mètres de distance. On détestait ce genre d’endroits parce que la clientèle y était souvent hautaine et que tout y était beaucoup trop cher. Celui-là ne faisait pas exception et on y grignotait un club sandwich minuscule pour cinq fois le prix d’un repas au restaurant.

L’hôtel possédait une piscine réservée aux clients, à laquelle on ne pouvait pas accéder même en payant, ce qui nous renvoyait dans nos pénates vers une après-midi tranquille. Nous préparions notre excursion du lendemain avec notre hôtesse, qui nous conseillait une compagnie dont elle avait entendu le plus grand bien. Assis autour de la table du salon, la discussion finissait par dériver sur la vie dans cet immense archipel que sont les Philippines et on constatait en tendant l’oreille qu’il y avait d’autres français dans l’établissement qui revenaient de sorties.

Le lendemain matin, le chauffeur était à l’heure et une famille de coréens se joignait à nous pour rejoindre le lieu de rendez-vous. Le port s’étalait sur un simili terrain vague, une grande étendue carrée d’un mélange de terre et de sable que soulevaient les roues de la voiture en laissant une grande traînée derrière nous. On y voyait un mélange de pirogues, de voiliers, de canots à moteurs, d’odeurs et de couleurs qui fascinaient dans un premier temps de loin avant d’inquiéter à l’approche. Une longue bande de petites boutiques en tôles ondulées passées d’âge se dressaient près du rivage. Aucune indication ne pouvait nous aiguiller mais notre guide savait précisément où il allait et il nous lâchait à l’entrée d’une petite échoppe. La pluie commençait à tomber, terrassant la poussière et rafraichissant l’atmosphère d’un coup. Après avoir réglé notre dû, un jeune homme nous escortait vers les bateaux et il nous expliquait en anglais que le nôtre était le dernier.

Par manque de places dans le port, les engins flottants étaient amarrés en longueur, les uns après les autres. Le premier venait enrouler sa corde à la bite d’amarrage et quand il n’y avait plus d’espace, les retardataires s’accrochaient aux autres bateaux en formant une seconde ligne puis une troisième puis une quatrième. On traversait donc trois habitacles dans des conditions précaires, il fallait parfois se baisser, parfois faire jouer son équilibre, pour arriver à notre destination. Sur les bancs en bois vermoulu, quelques personnes étaient déjà présentes. Il y avait un couple d’australiens, dont on avait reconnu la nationalité au consumérisme, ils achetaient tout ce qu’un vendeur ambulant leur proposait sans même rechigner sur les prix. Deux hollandais à l’air sympathique se trouvaient face à nous et la discussion s’engageait rapidement. Un jeune suisse nous rejoignait et bientôt nous nous trouvions à raconter nos vies sur un bateau voguant.

Le staff était bien moins sympathique qu’à El Nido et la chaloupe beaucoup moins confortable. En pleine mer, nous avions même droit au coup de la panne, que les marins réparaient de manière rustique en tapant sur le moteur à de nombreuses reprises. On nous larguait sur des îlots en nous donnant simplement un horaire de retour. Maurice, notre nouvel ami hollandais, rechignait à chaque fois à retourner sur le bateau et il n’hésitait pas à faire savoir aux employés qu’il était mécontent de la prestation. A midi, nous débarquions sur une énième bande de sable pour le repas. Une longue table était déjà installée sous une grande construction en bois qui nous protégeait du soleil. Le repas se voulait riche et varié avec des salades de crevette, du poulet et des légumes à foison.

Nous passions tout notre temps avec les hollandais et nous discutions des différences culturelles, finalement pas si importantes, avec notre pays. Maurice ressemblait légèrement de profil à Bradley Cooper et ça devenait un sujet de rigolade pour le reste de la journée. Les heures filaient à toute allure et nous étions déjà sur le chemin du retour quand Stéphane commençait à ne pas se sentir très bien. La mer s’agitait pourtant bien moins qu’à l’aller mais il était depuis quelques temps très sensible aux voyages en bateau. A mi-chemin, il allait dans la petite cabine qui servait de toilettes pour régurgiter le repas du midi. « Bon, la mer ne me réussit décidément plus » pensait-il alors.

Mais une fois dans la voiture pour rentrer à l’hôtel, les mêmes nausées étranges commençaient à le saisir et il vomissait encore, à peine rentrés dans la chambre. Quelque chose ne tournait clairement pas rond car il se vidait aussi à intervalles réguliers via la diarrhée. On aurait tendance à penser que rien ne pouvait être pire que ça, qu’est-ce qu’on pourrait ajouter à cette fâcheuse situation ? Eh bien, Cassandre commençait à avoir des nausées aussi. Bientôt, elle vomissait et subissait les mêmes symptômes que Stéphane, avec seulement deux heures de différé. Et quand celui-ci s’allongeait finalement, épuisé et vide d’énergie, elle affrontait le pic. Nous passions ainsi une nuit affreuse, sûrement la pire de nos existences, et nous étions livides au réveil. Amorphes et sans allant, on expliquait notre situation à la propriétaire qui nous préparait du riz blanc. Nous insistions pour désinfecter la chambre nous-même, nous avions tout bien nettoyé mais nous craignions qu’il y reste des microbes, mais elle refusait catégoriquement et nous ordonnait de nous reposer.

Nous nous retrouvions sur le perron de l’entrée, deux bancs siégeaient des deux côtés de la porte et nous passions l’après-midi à essayer de retrouver un semblant de couleur appropriée. Vers 15 heures, le couple de français que nous avions aperçus la veille rentrait d’une promenade à scooter et ils venaient s’installer sur le second banc. Ils avaient un sac de pâtisseries en main et le jeune homme nous en proposait en anglais. On refusait en expliquant notre état et une longue discussion s’engageait. Ils s’appelaient Daniel et Diane et venaient de région parisienne comme nous. On accrochait tout de suite car nous partagions la même mentalité curieuse et ouverte sur le monde. On restait ensemble jusqu’au soir et même jusqu’au lendemain midi car nous nous rendions tous les quatre vers l’aéroport Francisco B. Reyes. Eux rentraient en France via Manille pendant que nous allions vers Angeles et le Mont Pinatubo.

Dani avait plongé dans l’eau en oubliant son téléphone dans sa poche pendant une sortie en mer alors Stéphane lui proposait de prendre son ancien, qu’il conservait justement pour le cas de figure où quelqu’un en aurait besoin. Après quelques hésitations, il le prenait avec plaisir et dans la salle d’attente du petit aéroport étouffant, on discutait sur les facéties du destin. Sans cette vilaine indigestion qui nous avait cloués au lit, nous ne serions jamais restés à l’hôtel et nous n’aurions jamais fait connaissance avec ces deux belles personnes. Nous avions finalement perdu une journée mais gagné une belle amitié qui perdurait encore plus que jamais aujourd’hui.


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