Découverte de Nara : Entre daims et légendes japonaises

Le Japon regorgeait de lieux excentriques. Comme toutes les villes du Japon, Nara avait son lot de temples, de sanctuaires Shinto et de pièces d’histoire. Capitale du Japon au 8ème siècle, elle n’était devenue une ville officielle qu’à la fin du 19ème siècle. Mais ce qui la différenciait vraiment des autres villes du pays, et qui la rendait célèbre mondialement, consistait en la présence de daims partout.

Comme à chaque endroit comme celui-là, nous ne savions pas si la réputation était justifiée ou pas. Mais en sortant de la gare, on voyait un daim traverser à un passage piéton et les automobilistes japonais attendre patiemment qu’il finisse sa traversée. La légende racontée par le sanctuaire Shinto de la ville, le Kasuga, voulait que le dieu Takemizaguchi soit arrivé en ville sur un daim blanc pour protéger la ville alors nouvelle. Cette espèce de daim était endémique de toute l’Asie de l’est, allant du sud du Vietnam jusqu’au nord de la Russie, mais elle n’existe plus qu’au Japon de nos jours. C’est un animal sacré et considéré comme tel à Nara.

Ils se baladaient dans toute la ville comme en pleine nature, n’avaient pas peur des humains du tout. Certains avaient même appris à remercier quand les touristes leur donnaient un petit gâteau à base de riz, le senbei. Celui-ci se vendait partout. On atteignait ici aussi les limites du tourisme de masse. On venait du monde entier pour voir cet endroit, toucher les daims et prendre sa petite vidéo marrante de l’animal qui s’agenouille pour dire merci. Mais ce qui était encore viable quinze ans auparavant ne l’était plus avec la masse de gens qui traversaient la ville chaque jour.

On observait deux jeunes filles harceler un daim pour prendre un selfie et devant notre air désapprobateur, un vieux japonais anglophone entama une discussion. Il nous expliquait que les daims étaient de plus en plus agressifs et qu’il n’était plus rare d’en voir attaquer des humains. On refusait de participer à ce qui devenait de l’exploitation animale et de leur donner à manger mais c’était aussi paradoxal parce que c’était la présence de daims qui nous avaient attirés ici. On ne s’était juste pas rendu compte que le site avait pris des proportions industrielles.

Nous avions mis le réveil à 8h30 et je ne comprenais pas pourquoi il vibrait. Je ne me mettais jamais en mode vibreur et Cassandre non plus. L’espace d’une fraction de seconde, tous les éléments venaient s’imbriquer dans mon cerveau. Vibration + Japon = tremblement de terre ! Je sautais hors du lit et je voyais que Cassandre était réveillée aussi, paniquée. Elle répétait « j’ai peur, j’ai peur ». Je la forçais à s’habiller. La secousse avait été longue et violente et je craignais qu’une réplique ne vienne nous surprendre dans les minutes suivantes. Nous étions au dernier étage de l’hôtel et nous n’avions qu’une idée en tête : sortir de là. Habillés n’importe comment, on dévalait les escaliers quatre à quatre pour découvrir… un calme impérial. Les habitants de la ville marchaient tranquillement dehors et les employés de l’établissement à la réception n’avaient pas l’air affolés pour un sou. Ils comprenaient à nos têtes la frayeur qui nous avait saisis et ils nous demandaient si on allait bien. Leur sérénité nous rassurait instantanément et on remontait dans notre chambre chercher nos affaires. Nous voulions attraper un train dans la matinée mais on devinait qu’il allait y avoir des complications.

Après avoir rendu la clé de notre chambre, nous étions autorisés à patienter dans le lobby. Les employés nous tenaient informés des conséquences de la catastrophe, notamment sur les transports, mais après une heure, nous étions lassés d’attendre et nous nous figurions que cela revenait au même de patienter directement à la gare. Tous les panneaux d’affichage clignotaient de rouge et la traditionnelle traduction en anglais n’avait plus court du tout. Impossible de comprendre le moindre signe et nos demandes à des agents se soldaient par des réponses en japonais. Nous saisissions vaguement que notre choix se portait entre deux quais car à intervalles réguliers, un cheminot venait hurler une annonce et la foule se dirigeait alors dans un sens ou dans l’autre.

Un occidental s’approcha de nous. Il n’avait même pas besoin d’ouvrir la bouche pour qu’on comprenne que nous avions là un compatriote. Il cherchait à rejoindre Kyoto aussi et toute sa petite famille s’approcha alors de nous. Nous avions face à nous un couple de voyageurs avec deux enfants, chacun portant son propre sac à dos. Dans ce monde parfois aseptisé pour les enfants, nos rencontres avec des globe-trotters en famille nous apprenaient que tout devenait possible si l’on s’en donnait les moyens. Après plusieurs annonces et en unissant nos forces, nous comprenions que le prochain train pour la seconde ville du pays arrivait bientôt et on se ruait tous les six sur le quai indiqué, en même temps qu’une cohorte de japonais.

Nous réussissions à monter dans un wagon mais nos chemins étaient séparés par la foule et on ne se recroisait pas. Ainsi étaient faits les voyages, parfois portés par des rencontres au temps infini mais souvent par des micro-interactions voués à s’effacer de nos mémoires. On suivait le GPS jusqu’à un petit hôtel déniché sur internet, le Kawaramachi Nijo. Précédé d’une réputation excellente et d’un parfait rapport qualité-prix, nous y déposions nos bagages en début d’après-midi pour ressortir directement arpenter les rues. Précédée d’une aura magique, Kyoto la ville des temples nous intriguait depuis le début de ce voyage et nous avions hâte de la découvrir enfin.

Après avoir été pendant des années la capitale du Japon, elle faisait aujourd’hui office de cœur religieux et culturel, une ville où les bâtiments ne cherchaient pas à percer les nuages et où la modernité semblait n’avoir frappé que du sceau de l’utilité. Elle ne flamboyait pas d’activité et de lumières comme Tokyo ou Osaka, le rythme y semblait sensiblement plus lent et elle était d’ailleurs la seule grande ville du pays à ne pas être traversée par une autoroute.

Kyoto nous paraissait comme la moins pratique des métropoles que nous traversions. Mal fichu, le système de transports n’était pas adapté à l’afflux touristique et bien que des efforts soient faits, ce n’était clairement pas suffisant. Les points d’intérêts se trouvaient très éloignés les uns des autres et aucun mode de déplacement n’était assez pratique pour tous les voir sans difficultés. On se retrouvait parfois à faire plus d’une heure de bus pour aller d’un point A à un point B et pendant ce laps de temps, nous profitions de l’immersion dans la culture japonaise. On sentait les regards curieux se poser sur nous et les enfants nous observer avec intérêt. Puisque la ville présentait un relief majoritairement plat, les bicyclettes avaient la côte et représentaient le gros du trafic.

Mais avec ses deux mille temples et ses multiples patrimoines culturels, Kyoto possédait plus d’un tour dans son sac pour ravir l’œil enthousiaste. Bien sûr, si vous ne cherchiez qu’à voir les sites les plus célèbres, la visite de la ville pouvait paraître fastidieuse. Mais si vous aimiez vous perdre dans ses rues et découvrir des temples dont les noms n’apparaissent dans aucun guide occidental, vous étiez au paradis.


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