Le lendemain, on se levait tôt pour aller sur l’île de Miyajima. Nous aurions pu prendre un chauffeur ou même un train rapide mais la petitesse de notre budget nous poussait à opter pour le tramway. Le trajet durait deux heures mais on appréciait de se mêler sans bruit à la population locale. On voyait dans les transports en commun toute une palette sociale du Japon. Des jeunes, des vieux, des ouvriers et des cadres en chemise s’y mélangeaient sans distinction apparente. On sentait se poser sur nous des regards curieux mais bienveillants et on arrivait juste à temps pour attraper le ferry en direction de l’île. Sur le bateau, on apercevait le sanctuaire d’Istukushima et son torii flottant. Classé au patrimoine de l’UNESCO, il représentait l’une des trois vues les plus célèbres du Japon. Son surnom était « la porte du Japon » et il n’était pas volé. Posé dans la mer, il semblait léviter à marée haute et conférait au lieu une empreinte mystique. Dans des temps reculés, l’île était sacrée et y poser pied à terre était tout simplement interdit. Il fallait alors passer en bateau entre les pieds du torii et ne marcher que sur les parties sur pilotis.
Cette interdiction était levée depuis longtemps et on flânait donc le long du rivage. On était tout de suite surpris par la présence de daims. Il y en avait de tous les côtés, harcelés par les touristes pour quelques misérables selfies. Un peu plus loin, on devait même ramasser des déchets qu’un des animaux s’acharnait à essayer de manger. Je m’avançais doucement pour ne pas lui faire peur et je lui retirais le plastique de la bouche avant de ramasser ce qui jonchait le sol. Le tourisme présentait malheureusement de nombreux mauvais côtés. On observait dorénavant le torii depuis la berge et il n’en demeurait pas moins impressionnant. Les pièges des immanquables au cours d’un voyage étaient inévitables et Miyajima ne dérogeait pas à la règle. Les restaurants étaient trop chers, trop peuplés et peu savoureux. On grignotait dans une échoppe sans âme où il fallait obligatoirement se tenir assis et en tailleur comme le souhaitait la tradition. Le flot de touristes ne s’arrêtait jamais et pour les fuir, on marchait jusqu’à l’autre versant de la petite île pour prendre un téléphérique et ainsi admirer le panorama qui s’offrait à nous. Il fallait quand même bouger sa carcasse sur les chemins montants et descendants pour atteindre le meilleur des points de vue. De notre perchoir, on avait vue sur la côte mais aussi sur la myriade d’ilets posés à même la mer, presque flottantes. On repartait lentement en sens inverse pour des raisons pratiques.
Nous avions réservé un bus de nuit pour se rendre à Osaka et il nous fallait tuer le temps jusqu’à 22 heures. Sur le chemin du retour, on s’arrêtait quelques arrêts avant notre station et on grimpait une colline à la route impeccable pour entrer dans une bibliothèque particulière. C’était la seule au monde à ne proposer que des mangas et uniquement des mangas. La double porte verre s’ouvrait sur un escalier en faux marbre aidé d’une rambarde en bois. Un ascenseur était aussi disponible, pour la vieillissante population du pays. Les étagères de l’édifice étaient effectivement remplies de mangas. Des vieux, des neufs, en bon ou mauvais état, sur tous les sujets du monde. Toute une section était dédiée aux premières éditions, les tous premiers livres d’un genre qui avait depuis fait son chemin dans le monde entier. Le papier était jauni, les personnages grossiers et les intrigues visiblement moins étoffées mais c’étaient des pièces d’histoire, au même titre qu’un original de Hugo ou Flaubert et nous les traitions comme telles. On avait la surprise de trouver des éditions en anglais et en français de mangas pas forcément très connus. On en lisait quelques-uns puis on retournait tranquillement récupérer nos bagages. Les propriétaires de l’hôtel nous laissaient aimablement nous doucher et c’était propres qu’on allait patienter dans un café. Cinq minutes avant l’heure indiquée, nous attendions devant l’arrêt de bus informel au croisement de deux rues et le grand car Willer arrivait précisément à temps. Un jeune homme descendait pour nous aider à ranger nos bagages et nous montions chercher nos sièges. Comme dans le précédent bus de nuit, l’espace était large à la fois entre les deux rangées et entre chaque siège. Le bus était à moitié plein, uniquement des japonais en transit, et très silencieux. On s’installait confortablement et on dormait immédiatement.

Laisser un commentaire