Le lendemain, on entreprenait de remonter plus au Nord afin de se rapprocher de Christchurch et de la fin de notre voyage. Hokitika nous tendait les bras et on flânait le long de sa promenade. Des sourires auraient dû se lire sur nos visages mais un souci nous pesait sur le moral. Cassandre n’avait toujours pas son visa pour retourner en Australie et il ne restait que six jours avant de reprendre l’avion. L’issue commençait à devenir évidente, nous allions rester bloqués en Nouvelle-Zélande et cela ne nous enchantait pas vraiment car hormis ses paysages incroyables, ce pays ne nous faisait pas vraiment vibrer culturellement. Pour résumer, nous avions peur de nous ennuyer et en regardant sur les sites de voyages, on réalisait que les billets pour les Etats-Unis se vendaient à des tarifs plus qu’abordables. On ne réfléchissait pas outre-mesure, on réservait nos billets pour Los Angeles puis on occupait notre soirée dans un hôtel perdu au milieu de trois champs à planifier un road-trip sur la côte ouest américaine. La perspective de ne pas rester dans le flou ramenait les sourires sur nos visages.
On se levait très tôt pour aller randonner autour d’Arthur’s Pass, un village en altitude. La montée vers la petite commune était époustouflante, faite de lacets de route longeant des rivières et de barrages formant des lacs. Parfois posée sur de gigantesques pylônes, la voie de circulation offrait des points de vues imprenables où le gigantisme du lieu donnait l’illusion qu’un enfant avait posé sa maquette entre les montagnes. On atteignait le sommet vers neuf heures du matin, une heure à laquelle il faisait encore très froid, ce qui nous amenait à nous questionner la température sur les chemins de randonnée. A l’office de tourisme, la charmante hôtesse d’accueil nous annonçait qu’il faisait zéro degré sur le haut des sentiers.

On se regardait en rigolant, j’étais en short avec une veste et Cass n’était guère plus habillée. La dame nous précisait qu’il fallait être bien habillés, que la montagne était piégeuse et que ce n’était pas une entreprise qu’il fallait prendre à la légère. Nous n’étions pas du genre imprudents et on en profitait pour se poser au café du village pour appeler les parents de Cassandre. Il était toujours agréable d’avoir des nouvelles du pays même s’il était parfois difficile d’y parvenir à cause des douze heures de décalage. On discutait une bonne heure avant de prendre la route du nord de l’île du sud, bien plus chaud à cette période de l’année.
On arrivait à Motueka en fin d’après-midi, juste le temps pour se rendre à l’office de tourisme et réserver deux places sur un bateau afin de faire des randonnées le lendemain. Nous avions prévu de dormir dans la voiture mais en regardant par hasard sur Booking, on tombait sur une offre de dernière minute dans l’un des hôtels de la ville et on sautait sur l’occasion. Dans le parc national Abel Tasman, un circuit de tramping vous permettait de longer la côte pendant soixante kilomètres. On se faisait déposer en bateau pour en faire un quart, ce qui représentait déjà un chiffre solide pour les jambes. Le parcours était en montée-descente, il attaquait beaucoup les genoux mais l’environnement alentours était assez spectaculaire pour compenser la dureté de l’effort.
A notre gauche, la mer de Tasman était d’un bleu turquoise digne des meilleures cartes postales et sur notre droite, la végétation touffue et luxuriante donnait des teintes de vert clair qui se fondaient parfaitement dans le paysage. Au gré du sentier, il fallait parfois traverser des bras d’eau où la mer nous montait jusqu’aux genoux. La difficulté provoquait l’isolement, nous ne croisions pas beaucoup de visiteurs et le peu qui arrivaient à notre hauteur étaient pourvus d’un équipement bien supérieur au nôtre. On atteignait le point de rendez-vous pour le bateau vers 17h30, trempés de sueur et le visage un peu rougi par le soleil brûlant. Via Airbnb, on arrivait chez Blyda, une femme d’une cinquantaine d’années qui nous accueillait chaudement comme tous les néo-zélandais chez qui on avait passé la nuit jusqu’ici.

Ils formaient un peuple attachant, loin de tous tracas. On avait l’impression que le fil de l’existence coulait sur eux de manière paisible sans jamais les affecter. Ils formaient une « friendly bunch » comme on pourrait les décrire en anglais, des gens qui n’avaient l’air de ne jamais se soucier de rien. Où que l’on était, on ne sentait jamais une once d’agressivité entre les gens. Partout, on nous accueillait avec le sourire et la bonne humeur. On pensait que les australiens grimpaient au palmarès de la gentillesse mais les kiwis les battaient à plate couture, ils avaient l’air plus authentiques dans leurs rapports entre eux. Toute la soirée, on discutait avec Blyda qui nous racontait sa vie et ses différents métiers à travers la Nouvelle-Zélande.
Elle nous montrait une vieille carte et pointait des petits villages insignifiants en nous contant l’histoire de sa famille. Dans le même laps de temps, nous n’avions toujours pas de nouvelles du visa de Cass. Sur le site officiel, sa demande affichait désespérément « en attente » depuis presque un mois. On avait probablement fait le mauvais choix en faisant notre demande en dehors de l’Australie mais des amis étaient bloqués à Perth avec le même problème. Quand vous réclamiez une seconde année depuis le pays, le gouvernement vous mettait en « bridging » visa, qui vous conférait le droit de rester sur place mais pas de sortir, et ça pouvait durer jusqu’à six mois.
L’Australie ne rendait pas les choses faciles pour les travailleurs étrangers et on décidait à faire une folie en réservant des billets pour Los Angeles. Nous ne nous voyions pas rester en Nouvelle-Zélande jusqu’à l’arrivée hypothétique d’une réponse favorable, on se fixait donc une date limite à partir de laquelle nous rentrerions en France depuis les USA. Si aucune réponse ne nous parvenait avant le 25 février, on prendrait un aller-simple pour la France et puis on tirerait un trait sur les aventures au bout du monde. C’était un constat triste mais on ne pouvait pas vraiment se permettre de passer des mois sans travailler.
Depuis le Nord de l’île du Sud, rejoindre Christchurch nous prenait trois jours en flânant sur le chemin. On passait de parc en parc en longeant la côte est du pays qui portait encore les stigmates du terrible tremblement de terre de 2011. La route côtière était dévastée par endroit, des engins de chantier monstrueux étaient garés à intervalles réguliers et d’énormes digues avaient été construites. Le rythme n’était évidemment pas rapide, on s’arrêtait souvent une dizaine de minutes car par endroits une seule des deux voies était praticable. Nous n’étions de toute façon pas pressés et on arrivait dans la banlieue de Christchurch le dimanche 11 février. Notre hôte était un fan de sport et dans son salon, deux télévisions diffusaient du cyclisme et les jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang. On s’installait avec lui dans des fauteuils et on commentait le ski de bosse en rigolant. C’était un personnage haut en couleurs, très drôle et plein d’anecdotes. Il nous racontait ses voyages avec passion et on passait un excellent moment à l’écouter.

Il nous fallait résoudre un épineux problème avant de ramener la voiture à l’agence de location. Un camion nous avait éjecté un caillou sur le pare-brise et un petit impact était né. Il était de taille minime mais connaissant l’honnêteté de ce secteur, on préférait éviter d’avoir à payer une somme incroyable et on pensait à un stratagème pour camoufler le dommage. Puisque les oiseaux se laissaient régulièrement aller sur les pare-brises, on allait acheter un correcteur type Tipp-Ex et on essayait de reproduire une crotte de pigeon. Le lendemain, le monsieur qui faisait le tour de la voiture jetait un œil sur le pare-brise et quand il commençait à s’attarder un peu trop, on détournait son attention en lui posant une question technique. Il nous répondait avec plaisir, à grand renforts d’explications, puis nous donnait le feu vert pour partir. La navette nous emmenait ensuite à l’aéroport et la fin de notre aventure néo-zélandaise touchait à sa fin.

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