À neuf heures, on prenait la route pour le petit village de New Norcia où l’on arrivait un peu de moins de deux heures après. On se présentait à l’accueil de l’usine et Paul Mart se présentait à nous. C’était un monsieur d’une cinquantaine d’années, légèrement bedonnant, qui marchait d’un pas chaloupé et lent. Il nous faisait faire le tour des installations, d’abord la grande usine avec la presse à foins puis le silo à grain et enfin les « dongas », sorte de petit préfabriqué avec cinq chambres séparées. Après cette présentation, il nous annonçait que le salaire serait de 23$ de l’heure « flat », c’est à dire payé de la même manière de jour, de nuit ou en heures supplémentaires.
Nous échangions un regard surpris avec Cassandre car on savait que c’était illégal mais nous n’étions pas en mesure de faire les fines bouches et quand il nous demandait si nous étions toujours partants, on répondait positivement. Il nous donnait l’adresse où passer notre visite médicale à Perth et nous donnait rendez-vous le dimanche pour démarrer directement par des shifts de nuit. Comme Cassandre avait conduit à l’aller, je prenais le volant au retour mais j’avais pris un antidouleur peu de temps auparavant car la douleur dans mes mains était trop forte et je me voyais obligé de m’arrêter à mi-chemin. Je commençais à ne plus voir les lignes blanches et à voir les arbres danser au bord de la route. Il était plus prudent de changer de conducteur.
Notre tâche à l’usine était relativement simple et ce n’était pas le job le plus difficile de nos vies. Nous conduisions une immense machine avec deux longues fourches pointues au bout. Avec ça, il nous fallait attraper des balles de foin et les poser sur un tapis roulant. Nous travaillions en binôme, si Cassandre conduisait l’engin, je m’occupais de couper les cordes qui maintenaient le foin attaché. Nous nous trouvions dans une équipe de cinq. Avec nous travaillaient Skinny, Tyrone et Clayton. Skiny était le chef opérateur, son âge tournait autour des cinquante-cinq ans et il avait une allure très étrange. Il était à moitié chauve mais de longs cheveux très fins lui tombaient sur les épaules.
Sa dentition était visiblement incomplète en plus d’être grisâtre et on se plaisait à l’imaginer en pirate tant il ressemblait à l’un des membres de l’équipage de Jack Sparrow. Tyron était un jeune homme d’à peine vingt ans qui portait fièrement une chevelure blonde relativement courte. Malgré son jeune âge, il était déjà légèrement bedonnant probablement à cause des canettes de soda qu’il s’envoyait régulièrement et de son régime alimentaire douteux. Notre dernier collègue, Clayton raccourci en Clay, facturait sûrement dans les cent trente kilos pour un mètre quatre-vingt-dix. Il avançait en basculant légèrement de gauche à droite tel un Culbuto et il riait d’éclats tonitruants.
Travailler douze heures par jour/nuit et soixante-douze heures par tranches de six jours était éprouvant aussi bien pour le mental que pour le physique. Nos pieds et nos dos nous faisaient mal sans arrêt et nous attendions nos quatre jours de repos comme le Saint Graal à chaque fois. On profitait de ces longs jours de congés pour visiter Margaret River, Cape Naturalist ou encore Denmark, tous éloignés de cinq cent kilomètres. Nous partions si loin malgré la fatigue car cela nous permettait de sortir de la routine et de souffler complètement en plus de nous ôter des endroits à visiter quand nous allions quitter définitivement la Western Australia. Nous en prenions plein les yeux chaque jour de voyage et le retour à l’usine et notre petite chambre minuscule faisait mal à chaque fois.
Etrangement, nous préférions travailler de nuit : l’atmosphère était plus paisible. Quand parfois la machine se bloquait, on pouvait souffler et rester assis à ne rien faire ou à regarder les nombreux chats qui pullulaient dans les bottes de foin, chassant les souris qui se cachait dedans. Toutes les deux heures, il fallait vider les bennes, pleines de ce que la machine rejetait au broyage : des bouts de bois, des cailloux et beaucoup de poussières. J’étais obligé de m’y coller car dans la nuit noire, Cassandre n’était pas sûre de bien distinguer ses environs. Je conduisais tout doucement à travers la propriété car j’étais certain de croiser des kangourous. Ils venaient se nourrir dans les hangars à foin et c’était toujours un spectacle merveilleux de les voir gambader dans tous les sens quand j’arrivais avec la machine.
Après un mois et quatre fois six jours ou nuits, nous commencions à sentir la lassitude nous envahir. Ma chute sur Rottnest Island avait engendrée un ongle incarné qui s’était infecté, me valant un mini séjour à l’hôpital. Voyant que ça ne passait pas, j’avais eu recours à la manière forte en m’ouvrant le pouce afin de sortir définitivement le bout d’ongle de ma peau. Nous bossions parfois tous les deux sous anti-douleurs, moi pour mon pied et Cassandre pour son dos. La machine n’était pas adaptée au travail prolongé et après quelques heures à la conduire, le dos faisait extrêmement mal.
En bons français, on soulignait parfois aux responsables que certaines conditions de travail pouvaient être améliorées mais on avait vite compris que nous étions le cadet de leurs soucis. Comme nous avions vite compris que les tâches les plus difficiles revenaient aux backpackers et qu’il valait mieux ne pas se plaindre sous peine de prendre la porte. Ainsi était faite l’Australie, même si cette réflexion s’appliquait à l’ensemble du monde. Etre travailleur précaire signifiait être jetable et remplaçable.
Notre part de lassitude était aussi multipliée par l’illégalité de notre salaire. En arrivant à l’usine, le boss nous avait annoncé vingt-trois dollars de l’heure « flat », c’est-à-dire sans distinction de week-ends, nuits, dimanches, jours fériés etc. Nous savions l’illégalité absolue de cette pratique et on se réservait le droit d’aller déposer une plainte chez Fair Work, l’institut gouvernemental à mi-chemin entre l’inspection du travail et les Prudhommes. Nous tenions au quotidien un fichier Excel, d’abord pour savoir combien on gagnait au jour le jour ce qui était une grande source de motivation, mais aussi pour savoir combien nous aurions dû gagner. Le montant commençait à être conséquent quand le manager décidait pour une raison qu’on ignorait de nous prendre pour têtes de turc.
Des réflexions le matin sur le manque de propreté supposée d’un endroit (qui était de toute façon couvert de poussière toute la journée), sur des bouts de foin qui trainaient etc. On soupçonnait l’un des estoniens qui bossait après nous d’aller se plaindre dès qu’on quittait les lieux. Il adorait que tout soit parfait quand on estimait qu’après douze heures de travail sans aucune pause, il n’était pas vraiment de notre ressort de s’assurer de la propreté immaculée d’un endroit voué à être sali. Lors d’un passage à Perth sur nos jours de repos, on se rendait aux bureaux de Fair Work pour se voir confirmer ce que nous savions déjà. Oui, cette entreprise était dans l’illégalité et nous avions en main la procédure à suivre pour quand nous quitterions l’usine.

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